‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 28 sur 320 · VAUGELAS · texte numérisé non relu

VAUGELAS

diciaire; Férudit Ménage, l'oracle, comme on disait alors, pour lequel Balzac brûlait d'amour; des Marais, le P. Bouhours, Barbier d'Aucour, Thomas Corneille, mais surtout et avant tous Vaugelas, le maître des uns, l'adversaire des autres, dont l'autorité fut bientôt si répandue et si incontestée que « parlerVaugelas » devint synonyme de « parler correctemenLi ».

L'école qui triomphe avec Vaugelas est l'école empirique. En cela le législateur du xvii° siècle est d'accord avec Malherbe et ne veut point créer. Il ne décide même pas, il observe. C'est pour cela qu'il écrit des « Remarques » où il se borne à constater l'usage, quel qu'il soit, logique ou absurde. Si Tusage se trompe, si la raison a succombé, tant pis : Communis error facit jus, dit-il.

Reste à définir encore ce qu'on entend par l'usage. C'est d'abord l'usage des grands écrivains : Coeffeteau, Desportes, Combaud, Malherbe, Du Perron, Balzac et Voiture ; de la cour dont font partie également des académiciens comme Serizay,Du Chastelet, et des hommes ou femmes du monde: la duchesse de Longueville, la marquise de Sablé. Enfin, l'usage, c'est l'usage des gens savants en la langue, Chapelain, Ménage, Patru, Perrot d'Ablancourt.

Il ne s'agit donc plus d'invoquer l'autorité populaire et de s'en rapporter, comme le voulait Malherbe, aux crocheteurs duPort-au-Foin. Il y a désormais deux sortes d'usage, un bon et un mauvais ; u Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur ; et le bon au contraire est composé

1. Les grammairiens proprement dits, auteurs de traités théoriques, ne manquent pas à cette époque. Mais ils n'eurent aucune action et leurs noms sont obscurs. Citons ceux de Duval, Maupas, Oudin, Douchy, Chifflet, Du Tertre, Irson. L'œuvre la plus importante en ce genre est celle deJLancelot, la Grammaire de Port-Royal, travail d'une haute portée philosophique, mais qui resta sans influence immédiate.

non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix. » Dès que cette élite a jugé, sa décision est souveraine; elle peut inspirer des regrets, mais elle doit être obéie, et Vaugelas donne l'exemple de la soumission.

Cette théorie ne fut point admise sans contradictions. Il restait quelques esprits indépendants qui prétendaient ne point se résigner aussi facilement à subir les caprices des coteries. Mlle de Gournay soutenait qu'il fallait faire avancer a langue et d'autre part en conserver l'usage entier sans laisser rien perdre. Scipion Dupleix, La Mothe le Vayer, Saint-Évremond, Ménage et Molière protestèrent sur des tons divers, les uns contre les Précieuses, les autres contre l'Académie, tous contre ce purisme exagéré qui décharnait la langue.

Mais la poussée était irrésistible et les plus rebelles étaient entraînés. Molière lui-même imita souvent ceux qu'il raillait; il lui arriva tout comme à Yadius de « parler cercle », et il eût pu dire avec Balzac : « Je ne loue pas l'excès où le désir de la perfection jetait ces Messieurs, je blasme leur intempérance en la recherche de bonnes choses, quoique j'avoue que j'ai quelque obligation à l'intempérance que je blasme. Les scrupules d'aulrui m'ont pour le moins rendu religieux. »

Vaugelas eut ainsi dans toute l'étendue de la France d'innombrables disciples; Pellisson nous dit que dès 1652 les Remarques s'établissent peu à peu dans les esprits et y acquièrent de jour en jour plus de crédit; Perrault déclare connaître des provinciaux qui les savent par cœur. Saint- Évremond avoue « qu'elles ont contribué à mettre la langue dans sa perfection », et Louis Racine nous conte que son père, pendant un voyage à Uzès, pour ne point laisser infecter son langage de provincialisme, avait eu soin de se munir de l'œuvre du maître qu'il couvrait de notes marginales.

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*6. Caractère et résultais de la réforme. — La postérité

a cto longtemps d'un autre avis sur Vaugclas, et il était d'usage de le représenter comme formant avec ses disciples un cénacle de pédants inutiles et tyranniques. Nous avons montré que le pédantisme était de mode et qu'un peu de tyrannie était de circonstance; et somme toute il n'est pas à regretter que le sceptre soit tombé entre les mains d'un homme de la valeur de Vaugelas : il n'a pas toujours mal usé de sa puissance ; la réforme qui s'est faite alors a eu quelques conséquences fâcheuses, mais aussi beaucoup d'heureux résultats.

D'abord, et ceci est incontestable, la langue s'y est appauvrie. A être ainsi gueux et délicats à la fois, comme disait Balzac, les puristes ont privé le français d'une foule de termes souvent nécessaires, au moins utiles ; ils en eussent chassé bien d'autres encore si la tradition n'avait été plus forte que leur volonté. On ne voit pas pourquoi ils avaient condamné : partant, au demeurant, moyennant, affable^ prolixe, maintefois, d'aventure, gracieux, bénin, vergogne, courtois, etc., etc., il n'y avait aucune raison pour qu'on rayât de la langue des locutions imagées et expressives comme : être aux trousses de quelqu'un, tirer les vers du nez, avoir la langue bien pendue, passer par Vétamine, difficile à chausser^ promettre merveille, faire les dégoûtés, sentir le fagot. En procédant ainsi on créait une langue abstraite, sèche, bonne pour le raisonnement et l'analyse, mais qui n'eût bientôt plus rien gardé de sa vivacité pittoresque.

Toutefois on a tort de répéter avec Chapelle que cette épuralion ne laissa plus du français qu'une momie décharnée. La vérité est que, tout en proscrivant des archaïsmes, des mots populaires, en surveillant la production des néologismes avec cette prétention un peu ridicule d'arrêter et de fixer le développement de la langue, ni Bouhours, ni

Vaugelas, ni aucun de ceux qui les entouraient, ne se refusait un terme dont il avait besoin, sauf à le former avec soin et à pouvoir le présenter avec chance de succès.

Nous ne remarquons pas ces mots nouveaux qui nous sont devenus familiers, mais ils sont en assez grand nombre. C'est à cette époque que se répandent : sublimité (Chapelain), intrigue, incognito^ désagrément, original, véhément, urbanité, prosateur (Ménage), emportement, calvitie, obscénité (Balzac), intolérance, impardonnable, irréligieux, inattention, indolence, inmanquable, indélébile, sécurité, affectueux, respectable, passionnément, intrépide, brusquer, enhardi, atroce, offenseur (Corneille), impardonnable (Segrais), s* encanailler ; il y en a une foule d'autres.

Il faudrait relever en outre des associations nouvelles et très nombreuses de mots, des changements de sens qui enrichissent le vocabulaire, des distinctions entre des synonymes comme vacance et vacation, fortuné et heureux, antique et vieux, convoitise et cupidité. C'est là surtout que le progrès est sensible, la langue gagne de plus en plus en précision. Il est visible que dans la transformation qu'elle fait subir au lexique, la société d'alors cherche à satisfaire ses besoins et ses aspirations. Écrivains et gens du bel air formés à la solennité et à la pompe d'une cour fastueuse veulent une langue décente, d'où toute trivialité soit bannie. Peu occupés delà nature, et tout entiers absorbés dans l'étude de l'homme, de sa vie et de ses passions, ils n'ont que faire d'expressions pittoresques et colorées; il leur faut un instrument d'analyse philosophique, une langue exacte et par conséquent un peu abstraite. Ils accommodentle langage, comme la littérature même, à leurs goûts: on ne saurait le leur reprocher.

On peut môme dire qu'en général ils ont fait un choix judicieux des mots. C'est qu'il suffisait pour cela de tact et de

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bon sens. Au contraire, pour établir des règles de grammaire comme ils l'ont voulu faire, il eût fallu une compétence qui a manqué à la plupart de ceux qui s'occupèrent alors de la réforme. Pour fixer une orthographe, pour choisir entre des formes, pour régler une question d'accord ou de construction, il eût fallu une connaissance approfondie de l'étymologie et de l'histoire de la langue absolument ignorée à cette époque. Bien rares étaient ceux qui avaient lu quelque auteur antérieur au xvi^ siècle. On n'avait pour décider d'autre critérium que l'usage, ici absolument insuffisant; on décida néanmoins, et il en résulta une grammaire pleine d'erreurs, hérissée de difficultés.

Nous ne pouvons point songer à donner ici une liste, même abrégée, des innombrables incohérences alors admises dans l'orthographe, les formes, la syntaxe des mots. On en trouvera des exemples dans chacun des chapitres qui suivront, particulièrement dans ceux où nous traiterons de l'orthographe, de l'accord des adjectifs, des participes présents ou passés. Dans la plupart des cas, ou bien on a créé les règles de toutes pièces, ou bien, comme l'usage en admettait plusieurs et présentait des contradictions, sans comprendre que ces contradictions allaient disparaître, que la langue était sur certains points dans une période de transformation où deux usages, l'un ancien, l'autre nouveau, se rencontraient et s'opposaient, on a admis les exceptions comme définitives, puis, pour les mieux consacrer, on s'est efforcé de les justifier en créant des distinctions prétendues logiques, en multipliant les cas particuliers. Il en est résulté ce que l'on sait. Toutes ces bizarreries ont été réunies, et les codes qui les renfermaient ayant acquis, grâce à l'Académie, force de loi, se sont imposés. Les grammaires les ont répandus, et ils sont aujourd'hui encore en vigueur, au grand désespoir de tous ceux qui veulent apprendre le français, enfants et étrangers, et qui sont obli-

gés la plupart du temps de renoncer à connaître toutes ces subtilités.

aï. Les g^rands écrivains. — Le mal serait peut-être plus grand, nous avons déjà eu l'occasion de le signaler, si l'influence des grands écrivains n'eût dans une certaine mesure contre-balancé celle des théoriciens à outrance.

On se figure en effet généralement, et c'est là une des erreurs les plus répandues, qu'il n'y a au xvii" siècle, de la mort d'Henri IV à celle de Louis XIV, qu'une langue unique et uniforme. Outre que du milieu à la fin du siècle, par le travail dont nous venons de parler, la langue se trouva modifiée et que Racine n'écrivit plus comme écrivait Corneille, Racine lui-même n'écrivit pas comme La Fontaine par exemple. Il y a entre les classiques proprement dits des différences profondes, et il ne faut pas grande érudition pour relever dans chacun d'eux des particularités de langage; Descartes et Balzac ont une phrase encore toute latine; Pascal est plein de verve et de vivacité; Madame de Sévigné fourmille d'expressions familières qui ne sont qu'à elle ; Bossuet a une période savante mêlée de latinismes et de trouvailles de génie absolument originales; La Fontaine est un imitateur du moyen âge ; Molière est plein d'archaïsmes, de mots de la rue ou de la province, etc., etc. Nous ne pouvons entrer dans les détails de ce sujet qui appartient à l'histoire de la littérature; ce qui nous importe seulement, c'est de constater que l'unité ne s'est pas faite tout d'un coup comme on pourrait le croire. Les grands maîtres ont accepté les règles qu'on imposait, mais incomplètement en réservant la liberté de leur génie, et dans la mesure où elles pouvaient s'accommoder avec le besoin de variété et de nouveauté qu'on ne peut jamais détruire.

En corrigeant ainsi ce que la réforme avait d'excessif, ils la consacrèrent. Les chefs-d'œuvre qu'ils donnèrent

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