‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 298 sur 320 · PLACE DU VERBE · texte numérisé non relu

PLACE DU VERBE

plus souvent c'est au milieu qu'on le rencontre, entre le sujet et l'attribut ou le régime. Ex. :

Quant Rollanz veit que bataille serai, Plus se fait fiers que leun ne leuparz (léopard).

(RoL, lUO.)

Je parle de ces offices et auctoritez, pour ce qu'ilz font désirer mutations^ et aussi sont cause d'icelles.

(Gomm., I, 7.)

... Je suis seul encor; les amis de mon père Sont autant d'inconnus que glace ma misère, Et ma jeunesse même écarte loin de moi Tous ceux qui dans le cœur me réservent leur foi,

(Rac, 5H^., I, 4.)

Remarque. Aux temps composés, c'est l'auxiliaire qui est considéré comme le verbe et qui occupe la place que nous venons d'indiquer. Ex. :

Entre ses puignz (poings) tient sa hanste fraisnine; Guenes h quens Z'ad desur lui saisie.

[Roi., 720.) Abusé m'a et faict entendre Tousjours d'ung que ce fust ung aultre,

(Villon, G. Test., LVII.)

Gomme on voit, le participe, second élément, est quelquefois placé au commencement, quelquefois rejeté à la fin de la proposition. Mais les exemples de la première construction sont relativement peu nombreux et le deviennent de moins en moins à mesure qu'on avance dans l'histoire de la langue. On trouve encore fréquemment, au xvi% au xvii« siècle même, le participe construit avec avoir placé derrière son complément. Ex. :

Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie.

(Gorn.,//or.,III,6.) -J'ai leur crédulité sous ces habits trompée.

(Gorn., dit., IL, 2.)

Nous disons de même de nos jours : lia. toute honte bue. Mais c'est là un archaïsme. Généralement on n'intercale entre les deux éléments des temps composés que des adverbes qui, modifiant le verbe, font pour ainsi dire corps avec lui. Ex. : // a bien parlé. Ceci est sévèrement défendu.

Place du sujet.

547. Depuis les plus anciens textes on trouve régulièrement le sujet au commencement de la phrase. C'est là sa place ordinaire. Ex. :

Caries li Reis, nostre emperere magnes, Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne.

(RoL, U) Folles amours font les gens bestes, Salmon en idolatrya, Samson en perdit ses lunettes.,,

(Villon, Grand Test,, Double ballade.)

Les grammairiens logiciens avaient même prétendu établir que, dans une langue bien faite, le sujet ne peut point se mettre ailleurs. De toutes façons, suivant eux, que la proposition énonçât un jugement ou exprimât une action, il fallait commencer, dans le premier cas, par désigner la chose, l'objet sur lequel porte le jugement, dans le second la personne ou la chose d'oii part l'action, c'est-à-dire qu'il fallait toujours mettre en premier lieu le sujet.

C'est là un singulier abus de la logique. Le latin dépla çait fort bien le sujet, l'ancien français également, et notre

langue moderne, malgré la tendance à un ordre constant que nous avons signalée au paragraphe précédent, admet encore l'inversion du sujet dans différentes sortes de propositions que nous allons successivement examiner.

A. Phrases affirmatives ^ positives ou négatives.

548. Proposkitions Indépendantes. — Dès l'origine, suivant la règle générale que nous indiquons plus haut, le sujet a une tendance très marquée à précéder le verbe. On a compté qu'il se présente ainsi cinquante-sept fois sur cent environ dans la Chanson de Roland^ et cette proportion augmente rapidement à mesure qu'on avance dans l'histoire de la langue. Dans Joinville la construction dont nous parlons se trouve déjà trois fois sur quatre.

Dans Tusage moderne elle a presque absolument prévalu. Ex. :

Tout noMS appelle à la mort; la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et notes fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête ; elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages. (Boss., Serm, s, la mort, P' point.)

Voici maintenant les principaux cas où Tinversion du sujet était ou même est encore fréquente.

1» Le verbe signifie : dire, parler. En ce cas, le sujet dans l'ancienne langue était presque toujours rejeté derrière le verbe. Ex. :

Dient plusur : « C'est li definemenz (la fin).

[Roi., 1434.)

« Bels sire Guenes », dist Marsilies lireis.

(Roi., 563.) « MaistreSj flst li evesques, or me dites., quant li ennemis vous envoie cette temptaciouy se elle vous plait. » (Joinv., IX.)

Cet usage était si général qu'il a persisté jusque dans la langue moderne; nous continuons à construire : disaisje, flt-i\j répondreZ'YOVLS., etc., chaque fois que nous interjetons une proposition de ce genre dans une période. Ex. :

A la vérité., dit ce grand docteur, encore que ce soit un orgueil damnahle de mépriser ce que Dieu commande, c'est une audace bien plus criminelle de s'attribuer ce que Dieu donne. (Boss., Serm. s. l'honneur du monde.)

Et de qui parlez-vous, demandais-]el II reprit.,. (V. Hugo, Chat., VII, 12.)

l*^ La phrase commence par un attribut, un régime direct, un régime indirect ou circonstanciel, un adverbe, une conjonction. Dans l'ancienne langue, l'inversion était presque de règle en pareil cas. Ex. :

Bon sunt li cunte e lur paroles haltes. (Roi., 1097.) Les dis muiez fait Caries establer. (Rol.j 158.) Pur nostre rei devum nus bien mûrir. (Roi., 1128.) Vers Engletere passât il la mer salse. (RoL, 372.)

Le samedi après l'Ascension..., vindrent penre congié dou roy li cuens de Flandres et li cuens de Soissons.

(Joinv., LXXIV.)

Lors fist entrer li soudans les riches homes en quatre galles (galères). (Joinv., LXVIII.)

Là siet li reis ki dulce France tient. (RoL, 116.) Et escremissent cil bacheler legier. (Ib., 113.)

Ces tournures deviennent bientôt assez rares, surtout en prose. On en trouve encore quelques traces mais clairsemées au XVII® siècle. Ex. :

Ici fut l'arrogance à soirmême funeste.

(Corn., X, 110,)

Il en est resté dans la langue moderne la liberté que nous avons encore de faire l'inversion du sujet quand la proposition commence par à peine, de /à, peut-être, et quelque autres expressions adverbiales. Ex. :

A 'peine pouvez-\oviS dire comme il se nomme.

(Mol., Mis., I, 1.) Et peut-être de là dépendent nos destins.

(Gorn., Hér., V, 2.) Un petit air de doute et de mélancolie , Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie : Peut-être diriez--\rQ\is que vous n^y croyez pas.

(A. de Musset, à Ninon.)

549. Propositions subordonnées. — En général, la construction est à peu près la même que dans les propositions principales, c'est-à-dire que le sujet précède ordinairement le verbe, sauf quand la proposition commence par un régime ou un adverbe.

Toutefois il y a lieu de considérer à part quelques espèces de propositions qui méritent une remarque particulière.

P Propositions relatives. Dans la vieille langue, la proposition relative se construisait le plus souvent comme une proposition ordinaire. Ex. :

Ci fait la Geste çite Turoldus declinet. (RoL, 4002.)

Touz ceus que il trouvèrent en armes deffendahles, occistrent touz. (Joinv., XGIV.)

Au contraire, nous faisons aujourd'hui très fréquemment l'inversion. Ex. :

Rome y à qui vient ton bras d'immoler mon amant,

(GoTn.,Hor.,IV, 5.) Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche

(V. Hugo, Lég. d. Siècles, XIII, 2.) Oh! la plvis chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir I

(A. de Musset, Souvenir.)

2© Propositions complétives commençant par que. L'inversion du sujet était assez fréquente dans la vieille langue. Ex. :

Quant ço veit Guenes qu'ore s'en rit Rollanz. (RoL, 324.)

On ne la rencontre plus jamais de nos jours, même en poésie.

30 Propositions adverbiales indiquant le lieu, le temps. Dans les propositions exprimant une circonstance de lieu, on laissait généralement en vieux français le sujet à sa place ordinaire, au contraire dans celles qui expriment une circonstance de temps, on le rencontre assez souvent rejeté derrière le verbe. Ex. :

Quant Vot liReis, fièrement lereguardet. (Roi., 745.)

Cette règle n'est pas, du reste, bien assurée et une foule d'exemples la contredisent. En français moderne elle est au contraire assez bien établie. L'ordre adopté est l'ordre ordinaire ; cependant l'inversion est commune, même en prose. Ex.:

H viendra^ quand viendront les dernières ténèbres. (V. Hugo, Odes, IV, 13.)

B. Phrases interrogatives,

550, L'interrogation se marquait dans la vieille langue par les mots interrogatifs comme : quel, où, quand, qui, que, quoi.

Quand la proposition ne contenait aucun de ces mots, l'interrogation résultait de l'intonation et aussi de la disposition des mots. L'inversion, toujours permise, était alors régulière. On mettait le verbe d'abord, le sujet ensuite, quel qu'il fût, substantif ou pronom (voir au § 248). Ex. :

Sire cumpainz, faites le vus de gret (exprès) ?

(RoL, 2000.) Cuides-tVL que ce soit li roys Richars? (Joinv., XVIT.) Est arée (finie) vostre besoigne? (Id.,XXVin.)

G'est encore par ce renversement des mots que nous marquons l'interrogation lorsque le sujet du verbe est un pronom. Ex. :

...A/e répondez-yroMs de sa sincérité? (Rac.,Bn7.,V, 1.)

L'autre mode d'interrogation, dont on trouve du reste un exemple dans le Roland déjà, est né de celui-ci.

il faut remarquer toutefois qu'une simple intonation suffit à marquer qu'on interroge sans qu'on ait besoin de changer rien à la syntaxe de la phrase. Ex. :

Quoi! vous le soupçonnez d'une haine couverte?

(Rac, Brit.yN, 1.)

Page 1