‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 312 sur 320 · PLACE DE L'ADJECTIF ÉPITHÈTE · texte numérisé non relu

PLACE DE L'ADJECTIF ÉPITHÈTE

Si dans ce gouffre obscur son regard eût plongé, Sous quel étrange aspect U eût-il (Régnier) envisagé? Quelle affreuse tristesse ou quel rire homérique Eût ouvert ou serré ce cœur mélancolique?

(Sur la paresse,)

En pareil cas on consulte d'abord l'oreille. Vaugelas lui-même, qui aimait cependant à réglementer toutes choses, déclare « qu'après avoir bien cherché il n'a point trouvé qu'il y ayt en cela un plus grand secret ». En effets même à défaut d'autres raisons, il serait plus harmonieux de dire : un homme ferme qu'un ferme homnrte, un style académique qu'wn académique style. On tient donc grand compte de l'euphonie au sens le plus large du mot, c'est-àdire que non seulement on évite les rencontres choquantes de voyelles ou de consonnes, mais qu'en outre on cherche à balancer et à équilibrer le discours.

Et cependant on admet dans le style même le plus soigné des constructions qui violent les lois rythmiques et euphoniques. C'est qu'on se règle non seulement sur le son, mais sur le sens.

En effet, quand un adjectif est construit avec un substantif, bien que chacun des deux mots ait son accent tonique, l'un des deux est marqué en outre par une inflexion particulière de la voix qu'on nomme accent oratoire ; or c'est le dernier des deux mots qui est affecté par cet accent ; si donc on place à cet endroit l'adjectif, il ressortira mieux dans la prononciation, et par suite prendra dans la phrase une importance plus grande.

Ainsi Y. Hugo, racontant la légende de Booz, veut donner à son récit une teinte d'antiquité reculée. Il dira :

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Ce n'est pas seulement la rime qui amène cette construc-

tion, mais le besoin de faire ressortir l'idée d'ancienneté. Le même morceau offre un autre exemple analogue. Le poète exalte la générosité de Booz qui « laissait tomber exprès des épis ». Il ajoute :

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Le vers se terminant sur le mot publiques indique mieux comment cet homme faisait à tous part de ses richesses.

Chaque fois que l'adjectif marque ainsi une qualité caractéristique d'un être ou d'un objet, qu'il est en quelque sorte déterminatif et doit être mis en lumière, on lui donne la seconde place. On dira : Vempire romain, la guerre civile, la langue vulgaire, le cousin germain, le pain noir, etc.

Du reste, d'une façon générale, l'adjectif, même s'il n'est qu'un simple qualificatif, a une tendance à suivre le substantif dans le français moderne.

On ne peut pas poser cette règle d'une façon absolue, cai des centaines d'exemples la démentiraient. Toutefois, sauf les cas d'inversion, les adjectifs qui se placent régulièremenl dans la langue moderne avant le substantif sont assez peu nombreux. Il faut citer parmi les plus ordinaires : beaUj bon, digne, grand, gros, jeune, joli, mauvais, meilleur, pire, sot, petit, pauvre, riche, vieil.

En revanche il y a des adjectifs qui ne peuvent jamais se mettre avant le substantif, et parmi eux il faut noter surtout les participes passés, qui, sans doute parce qu'ils ont gardé de leur valeur verbale une existence plus indépendante, n'ont pas pu prendre devant le nom le rôle effacé de proclitiques. On les trouve au Moyen Age précédant un substantif; aujourd'hui ils le suivent toujours, contrairement aux participes présents qui sont traités comme des adjectifs ordinaires.

Remarque I. — Malgré la liberté qui règne encore sur

PLACE DE I;ADJECT[F ÊPITHÈTE. 665

ce point dans la construction française, on sait qu'un certain nombre d'adjectifs changent de sens en changeant de place. Tels sont : brave, dernier , grand, honnête, nul, vert, etc.

Un brave homme n'est pas la même chose qu'un homme brave, un grand homme qu'un homme grand; on dira une verte jeunesse, mais un habit verty parce que vert a ici son sens propre; ainsi de suite.

Remarque II. — Sont exceptés des règles générales que nous avons données les anciens juxtaposés comme ; blancbec, rouge-gorge, etc., qui sont construits suivant l'usage de l'ancienne langue.

Remarque III. — Quand il y a plusieurs adjectifs se rapportant à un même nom, celui-ci est toujours exprimé le premier, Ex. :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé...

(La Font., Fab., VIT, 8.) Il est, près du sentier, sous la haie odorante. Une pierre y eiiie, étroite, indifférente Aux pas distraits de l'étranger.

(Lamart., Harm,poét., IV, 14.)

Il en est de même quand un adjectif est suivi d'un complément ou accompagné d'un adverbe un peu long. Ex. :

C'était un noble cœur, naïf comme l'enfance, Bon comme la pitié, grand comme Vespérance. (Alf. de Musset, Rolla.)

Remarque IV. — Lorsqu'un nom se trouve intercalé entre deux adjectifs, c'est que l'un des deux fait corps avec lui et contribue à nommer l'objet. Ainsi : j'aime la bonne musique italienne. Bonne ici est seul épithète ; quant à Vsiàjecûï italienne, il fait en réalité partie d'une expression

composée : musique italienne^ qui désigne un genre de musique particulier.

Place des déterminatifs.

56%. De l'article. — De toutes les langues romanes, le français est celle qui résiste le plus à la séparation du nom et de l'article placé presque toujours devant le substantif.

Il ne faut pas oublier cependant qu'on peut entre eux intercaler différents mots, en particulier un adjectif. Ex. : c'est un grand homme; c'est le meilleur moyen. Autrefois on trouvait même le régime d'un substantif intercalé comme aujourd'hui l'adjectif. Ex. : cens qui Vautrui chatel (bien) weulent rendre. (Joinv., V.)

Les adjectifs possessifs et démonstratifs se construisent comme l'article.

Place des pronoms possessifs, démonstratifs et indéfinis.

563. Les pronoms po&sessifs et démonstratifs sont sujets ou régimes, c'est-à-dire qu'on trouvera les règles qui les concernent aux paragraphes où nous avons traité de la place du régime et du sujet.

564. Adjectifjs et pronoms Indéfinis. — Ges mots se trouvent généralement en ancien français comme en français moderne, avant le substantif quand ils sont adjectifs. Voir en ce qui concerne certain, même, nul, les gg 295, 300, 304.

Place des noms de nombre.

565. Les noms de nombre suivent à peu près la même syntaxe qu'autrefois. Ils se sont toujours placés devant le substantif. Ex. :

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