Substantifs formés d'adjectifs
Les substantifs ainsi formés abondent dans la langue, et on le comprend. Nous ne connaissons que les qualités extérieures des corps, nous nommons ces corps par celle de leurs qualités qui nous a paru la plus saillante. Un cheval s'appellera ainsi : un coursier ; une feuille quotidienne : un journal; un manteau imperméable à Feau : un imperméable; etc....
Le latin avait usé avant le français de ce procédé, celui-ci Ta naturellement conservé.
Les noms adjectifs désignent des personnes ; une sotte, un fou (quelquefois avec une acception spéciale : une bonne, un notable); des choses : le beau.le chaud: les substantifs sont alors masculins, c'est-à-dire neutres, ou bien, grâce à l'influence d'un substantif sous-entendu ou d'une sorte de personnification, ils prennent quelquefois le genre féminin. Ex. : u,ne mitrailleuse, une piqueuse, une balayeuse.
Les adjectifs numéraux deviennent parfois des espèces de substantifs. Ex. :
les Onze, les Quinze-vingts.
os. Substantifs tirés des noms propres. — Ces substantifs sont nombreux. La langue en a créé à toutes les époques.
Ainsi, le royaume de Cachemire a donné son nom à une étoffe, la Guinée à une monnaie, la ville de Cognac à une eau-de-vie, l'empereur Napoléon à une pièce d'or, la reine Victoria à une voiture, les Croates ou Cravates k une pièce de l'habillement, la cravate, etc., etc.
Quelques-uns de ces substantifs sont très anciens. Ainsi ; galetas (de Galatha, nom d'une tour de Gonstantinople), béguin (des Béguins, héréticjues du xiii* siècle), patelin (du célèbre personnage de la farce du xv* siècle).
Mais la langue en adopte de nouveaux tous les jours. Exemples :
Godillot, gibus, rigollot, riflard, pandore^ pipelet.
Le nom propre originaire est, comme on voit, tantôt le nom d'un pays d'où l'objet provient, tantôt le nom d'un homme qui l'a inventé, importé, ainsi de suite.
93. Substantifs tirés de verbes. — La langue forme des substantifs avec des verbes au présent de Vindicatif : surtout des verbes de la première conjugaison. — Ces substantifs sont masculins ou féminins et ils ont g inéralementune signification abstraite.
Exemples. Première conjugaison :
aboie donne aboi 1 accorde — accord \ masculins achète — achat ]
adresse — adresse amende — amende
féminins.
Autres conjugaisons :
accueille donne accueil.
deult (de douloir)
— deuil.
pourvoit abat
— pourvoi,
— abat.
La langue savante actuelle a remplacé cette formation des substantifs par une autre beaucoup moins heureuse. Les noms en ation et en ment qu'on a substitués ou ajoutés aux anciens sont très lourds et peu harmonieux. Comparez ;
accès et accession^ conserve et conservation, consulte et consultation, réforme et réformation.
Toutefois la langue populaire et les vocabulaires techniques contiennent un grand nombre de mots formés nouvellement
suivant l'ancien procédé, ce qui prouve que ce procédé est toujours vivant. Exemples :
déblaij remblai, gare, réclame, report.
Et dans le peuple :
casse (payer la casse), gratte (faire la gratte), etc.
94. A Vimpératif, le verbe donne surtout des composés (Voir page 178).
95. Infinitif. L'infinitif s'est employé comme substantif dès les origines de la langue. Dans les Serments de Strasbourg, on trouve déjà : savir et podir (savoir, pouvoir).
Au Moyen Age, au xyi* siècle, même facilité : il suffit de faire précéder l'infinitif de l'article pour en faire un substantif; c'est au xvii^ siècle seulement que cette construction commença à disparaître. Il en reste de nombreuses traces. Dans la langue actuelle on emploie couramment : le vouloir (le bon vouloir), le pouvoir, le manger, l'avoir. On dit même au pluriel :
des dires^ des vivres, des dîners.
Mais ce dernier fait même est une preuve qu'on ne sent plus dans ces mots la valeur verbale et que l'ancien procédé est bien mort. Dires, vivres, dîners ne sont plus des infinitifs employés substantivement, mais de véritables substantifs.
96. Le participe présent, nous le verrons plus loin, peut donner des adjectifs qui à leur tour deviennent sul)stantifs.
Ainsi : constituant; de là V assemblée constituante, les constituants.
Mais quelquefois il devient directement substantif. Ex. :
un débutant, des manifestants.
L'usage a ainsi fait des substantifs d'un certain nombre de participes présents, en leur donnant même parfois une orthographe particulière. Citons fabricant^ intrigant.
Mais par là même on s'est ôté le droit de donner la fonction de substantifs à tous les participes présents indistinctement, tandis qu'on pouvait le faire en ancien français: il suffisait de faire précéder le participe de l'article.
On disait ainsi :
les voiants, les oiants, les trespassants.
07. Le participe passé donnait déjà des substantifs en latin populaire, où ils étaient généralement féminins. Ex. ;
fossa (de fodere, creuser), la fosse.
En français, ces substantifs sont féminins comme armée, vue, feinte, flambée, ou masculins comme prononcé (d'un jugement), cliché.
Ils ont une signification abstraite ou concrète :
fait est abstrait,
communiqué est concret,
vue est à la fois abstrait et concret.
Cette formation est très féconde. Un grand nombre de participes ont donné des substantifs. Il arrive même qu'un seul en a souvent donné plusieurs. Ainsi :
tensam, latin populaire tesam, devient teise conservé dans la forme toise. On refait le participe tenditam qui donne lente; enfin on reforme sur le participe tenduto/m, tendue. Comparez : pente et pendue, recette et reçu, etc.
Même en ce siècle les substantifs venus de cette source
sont nombreux. Néanmoins, un petit nombre seulement sont entrés dans la langue écrite. La plupart d'entre eux, les féminins du moins, appartiennent à la langue vulgaire. C'est encore un procédé qui est en danger de disparaître.
98. Mots invariables. — Quelques substantifs viennent de mots invariables ; 1° d'adverbes. Ex. :
le devant, le dehors, le dedans; 2° de prépositions. Ex. :
le pour, le contre ; S'» d'interjections. Ex. :
mettre le holà, faire des hélas,
B. Adjectifs.
99. Adjectifs tirés de substantifs. — Nous avons vu les adjectifs donner des substantifs; réciproquement, les substantifs peuvent être employés adjectivement. On n'en voit pas immédiatement la raison. C'est que ces substantifs commencent par être placés en apposition auprès d'autres substantifs qu'ils qualifient comme de véritables adjectifs. Ainsi dans :
un ruban rose, une figure rose,
rose devient adjectif. Certains substantifs latins avaient déjà cette propriété ; on disait : victrices legiones, liberator animus, etc. Le français a développé cette formation et c'est là une des sources de sa richesse.
Cramoisi, pourpre, violet, vermeil ( = un petit ver), ladre ( = Lazare), sont aujourd'hui employés couramment comme adjectifs, et la langue moderne et actuelle use et abuse de ce vieux procédé. Ex. :
Mon cher, c'est plus que faux toupet, c'est empire^ c'est perruque, c'est Pompadour. (Th. Gautier.)
Comparez : un dîner monstre, une femme pot-aufeu, un homme crâne; ainsi de suite.
lOO. Adjectifs tirés de verbes. — Le verbe ne forme d'adjectifs qu'au participe présent et au participe passé. Dans l'état actuel de la langue le participe passé est presque un véritable adjectif.
Le participe présent n'en est pas là. Très souvent il exprime encore l'action, il fait fonction de verbe, et en ce cas il est invariable. Mais très souvent aussi il exprime l'état, c'est-à-dire qu'il fait fonction d'adjectif. En effet, chaque fois qu'on emploie un participe présent sans le faire suivre d'un complément, on lui ôte sa fonction verbale et on en fait un adjectif. Ainsi, si l'on dit ;
L'acide carbonique, asphyxiant l'animal, le tue, asphyxiant est un véritable participe à fonction verbale. Mais dans cette phrase : L'acide sulfhydrique a une odeur asphyxiante, asphyxiante est adjectif.
Il en résulte que les participes présents passent très facilement à l'état d'adjectifs, et la langue commune les emploie continuellement en cette qualité.