COMPOSITION POPULAIRE
«14. Nous avons dit en parlant du passage des adjectifs à l'état de substantifs, que l'homme commence par nommer les objets au moyen d'une de leurs qualités essentielles : De fïu, idée de couler, vient ftuvius, ce qui coule : le fleuve. De même le courant, ce qui court.
Mais quelquefois l'objet montre deux qualités saillantes, Vune générale, l'autre plus spéciale. Ainsi la plante qu'on appelle chou- fleur présente l'aspect général d'un chou, distinct des autres choux par cette particularité qu'il ressemble à une fleur. On l'appellera chou du nom du genre auquel il appartient, en spécifiant par le mot fleur son caractère particulier. De là un nom composé où le premier mot est un nom général qui est déterminé par le second mot.
115. Place des termes. — Tous les composés sont ainsi formés d'un déterminant et d'un déterminé. En latin, c'est généralement le déterminant qui précède, comme dans ; silvi-cola (de la) forêt-habitant.
En français, la tradition latine a subsisté pour bien des mots. Mais l'esprit analytique des langues romanes les pousse à s'écarter de cet ordre et à placer le déterminé le premier. Ex. : Hôtel-Dieu.
COMPOSES ET JUXTAPOSES. 165
116. Juxtaposés et composés. Ressemlilances et différences. — Les mots qu'on désigne sous le nom général de composés appartiennent, quand on y regarde de près, à des catégories bien distinctes.
Les composés proprement dits peuvent être formés, comme dans les langues anciennes, de deux thèmes, c'està-dire de deux radicaux dépouillés de toute flexion, suivis d'une terminaison unique qui donne au mot son individualité; ainsi en latin : agri-col-a; ou de deux mots qui ont leur existence propre, comme en français : couvre-chef y arrière-cour ;
Ils ont du moins tous un caractère commun, c'est qu'ils supposent une ellipse. Ils éveillent plus d'idées que les mots qui les composent n'en expriment. Ainsi arrière-cour répond à une périphrase : cour qui est en arrière; timbreposte équivaut à timbre de la poste.
Le rapport marqué par la préposition n'est pas exprimé dans le composé. Il y a ellipse. Au contraire, quand on accole en latin les deux mots res et publica : respublica, ou en français bien et heureux pour en faire : bien- heureux, on ne fait que rapprocher deux mots suivant les règles de la syntaxe et sans rien sous-entendre. Qu'on compare sergent de ville à timbre-poste, que nous citions tout à l'heure, on voit qu'ici la préposition est exprimée. Il y sl juxtaposition et non pas composition.
Mais si donc on distingue facilement un composé d'un juxtaposé, à quoi reconnaîtra-t-on qu'un juxtaposé diffère d'une réunion ordinaire de mots? A ce qu'il éveille dans l'esprit une image unique et non pas les images distinctes représentées par chacun des mots qui le composent. Ainsi dans sergent de ville, on ne voit plus ni l'idée de ville ni l'idée de sergent, mais l'idée simple d'un gardien qui se promène dans un certain uniforme et qui est chargé du service de la police.
Ce n'est pas à dire que cette distinction soit facile à faire. Un juxtaposé ne se forme pas tout d'un coup, mais seulement par un usage plus ou moins long. Les idées restent d'abord distinctes, puis elles se fondent peu à peu, sans qu'il soit possible de dire à un certain moment si la fusion est faite ou seulement en train de se faire. Pomme de terre, par exemple, n'exprime plus depuis longtemps qu'une image unique; mais blanc de céruse ne rappelle-t-il pas encore l'idée du blanc fait avec la céruse?
ifjf. Composés et juxtaposés tendent du reste à devenir des mots simples. Quelquefois cette réduction se marque dans l'orthographe. Ainsi : plafond, piédestal ne s'écrivent plus qu'en un mot ; arc-en-ciel, chef-d'œuvre ont soudé leurs éléments par des traits d'union. Mais souvent aucun signe extérieur n'indique ni la composition ni la juxtaposition, ainsi dans pomme de terre.
De même en ce qui concerne la prononciation. Plus un mot composé ou juxtaposé tend à devenir simple, plus l'accent du premier mot s'efface, jusqu'à disparaître parfois entièrement, comme dans piédestal, licou (lie cou). Mais dans d'autres cas, des raisons phonétiques ou autres empêchent cette transformation. Ainsi : porte-plume, arc-en-ciel gardent leurs deux accents. A partir du moment où la soudure est faite, le mot redevenu simple est soumis aux lois phonétiques générales ; comes stabuli donne connestable qui devient ensuite connétable.
Aux juxtaposés et aux composés il faut ajouter une troisième classe de mots très nombreuse qui contient les composés par particules, formés d'un mot et d'un préfixe : surplis, défaire, ou d'un préfixe et d'un suffixe à la fois : em-barqu-er.
Cette composition, soumise à des lois spéciales, tient à la