‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 91 sur 320 · Transformation des mots empruntés. — Les · texte numérisé non relu

Transformation des mots empruntés. — Les

mots d'origine étrangère, simples ou composés, quand ils pénètrent dans le français, se dépouillent des formes spéciales qu'ils avaient dans kur langue d'origine, et suivent la phonétique de celle où ils entrent. Ce fait est frappant

quand on considère les mots de l'ancien haut allemand venus à la suite de la conquête franque. Gomme le français n'était encore que du latin populaire, les mots germaniques se sont latinisés et se sont fondus dans la langue commune, ainsi :

faltstuol donne faldestolium puis fauteuil^ marahskalk — marescalcus — maréchal^ verewolf — gerulfus — garou.

De plus récents subissent naturellement moins de transformations, mais ils sont aussi francisés :

backbord devient bâbord, poUasche — potasse.

C'est ainsi que :

sauerkraut donne choucroute, saebel — sabre.

De même l'anglais shawl s'est changé en châle, ridingcoat en redingote, ainsi de suite.

En somme, sauf quelques termes qui sont confinés dans les langues spéciales, les mots étrangers sont absorbés et s'assimileot à la prononciation générale du français.

14a. Élément celtique. — Il a été pour un moment de mode de faire venir le vocabulaire français, au moins en grande partie, du celtique. Voltaire, au xvm° siècle, s'amusait déjà des celtomanes, dont la race n'est point encore perdue de nos jours. Se fondant sur l'analogie de certains mots dans les idiomes celtiques et en français, Ex. : juste (en breton just), colère (en breton coler), quelques savants ont vu dans ces mots l'origine des mots français, quand au contraire ce sont les mots français qui ont été repris par le breton. Une étude plus approfondie

montre qu'en réalité notre idiome ne doit presque rien aux idiomes gaulois.

Encore reste-t-il à déterminer cette part, toute faible qu'elle est, et la tâche n'est point facile. Gomme nous l'avons déjà dit, le gaulois est très mal connu, et ce qu'on en sait montre qu'il avait un grand nombre de radicaux en commun avec les langues germaniques, si bien qu'un mot français peut avoir sa source dans un mot gaulois ou dans un mot germanique indifféremment. Tel est le mot cloche^ en latin mérovingien cloca; on le retrouve dans les dialectes germaniques sous les formes : clucga, klucka, cîocca; dans les dialectes celtiques sous les formes : cloQy cloch. Où faut-il chercher son origine? Il en est de même d'un certain nombre d'autres mots.

En somme les mots qu'on peut avec certitude rapporter au gaulois sont en très petit nombre. Ge sont d'abord ceux que les Romains nous ont cités comme venus du gaulois dans leur langue et que nous retrouvons dans la nôtre :

alauda, qui donne aloue et aujourd'hui le diminutif

alouette, cervisia, — cervoise (bière), arepennis, — arpent, leuca, — lieue,

et quelques autres.

On donne aussi comme venant du celtique :

bagage, balai, bassin, bec, bouge, braie, branche, bruyère, cabane, goéland, grève, harnais, etc.

Encore faut-il remarquer que ces mots nous sont venus souvent par l'intermédiaire du latin dont ils ont pris la forme.

, D'autres, comme baragouin (de bara, pain, et gwin, vin),

cormoran (de corh^ corbeau, et mor^vran, corbeau de la mer), fringale (de faim, et gwal, mauvaise) sont entrés dans le français à une époque plus récente.

143. Élément grec. — Il y eut probablement peu d'importations directes de mots grecs; la plupart de ceux qui entrèrent dans les dialectes romans de la G-aule leur vinrent par l'intermédiaire du latin. La langue vulgaire en avait un certain nombre qui ont passé en français ; ainsi :

hursa (lat. hyrsa) donne en français

hutis (lat. buticula) —

carè (lat. car a) —

colla (lat. colla) —

colpos, colphos —

baucalion (lat. bancale) —

platus —

smuris (ital. smeriglio) —

tragèmaia (lat. dragata) —

hèmicrania —

tumbos (lat. tumba) —

bourse; bouteilleschère; colle; golfe; bocal; plat;

emerilj émeri; dragée; m,igraine; tombe.

La langue de l'Église en a fourni d'autres : episcopos (lat. episcopus), fr. evesque, évêque;

apostre, apôtre; diacre;

apostolos (lat. apostolus), diaconos (lat. diaconus), canonicos(lait.canonicus)j — chanoine; parabole [lait, parabola), — parole; ecclèsia (lat. ecclesia).

— église.

Enfin, aux xi*^ et xii® siècles, les croisés rapportèrent de Gonstantinople un certain nombre de mots du bas-grec, comme dromond, bezant, mangonneau, chaland^ et quelques autres.

184 DU LtXlQUE.

Mais la grande masse des mots grecs aujourd'hui introduits dans le français appartient au fonds savant dont nous aurons plus tard à parler.

144. Élément basque. — Il n'y a guère en français que quelques mots basques, dont l'étymologie même n'est pas toujours incontestée, ainsi :

anchois, bizarre, gourd, saur (?).

145. Élément germanique. — Nous arrivons maintenant aux emprunts beaucoup plus importants faits par le français aux langues voisines. La plupart sont postérieurs à ceux dont nous venons de parler.

Nous commencerons par les langues germaniques :

L'ancien français avait beaucoup de mots provenant de cette source ; la langue, au cours de sa vie, en a perdu un très grand nombre, mais en garde encore une quantité considérable.

La nomenclature en a été faite bien souvent, et nous ne voulons pas la reprendre. On trouve là des mots de toute sorte, termes de guerre, de marine, de cuisine, des adjectifs, des substantifs, des verbes.

Seulement il resterait à déterminer de quel endroit est venu exactement chacun de ces termes et à quelle époque. Les uns sont du temps des invasions, les autres ont été apportés par les Normands, d'autres enfin sont tout à lait contemporains et nous arrivent tous les jours d'Angleterre. Pour ceux-ci, tout le monde en connaît la provenance.

Il est au contraire assez difficile de déterminer exactement celle de leurs aînés. Sans entrer dans le détail de la question, nous rappellerons que la famille des langues germaniques, comme celle des langues romanes, comprenait de nombreux dialectes :

1® Le gothique, éteint au ix« siècle ;

2« Le Scandinave ou nordique, avec le danois, le suédois, poursous-dialectes ;

3° L'allemand proprement dit, qu'on divise en ancien haut allemand (du vii^ au xiP siècle), moyen haut allemand (du xii^ au XVI® siècle), et nouveau haut allemand (du xvi^ siècle aux temps modernes) ;

4^* Le bas allemand avec le néerlandais, le frison, le flamand, l'anglo-saxon, et par conséquent l'anglais moderne pour sous-dialectes.

Or il arrive très souvent que l'histoire et la phonétique de ces dialectes étant mal connues, on hésite entre plusieurs types germaniques différents qui ont pu donner le même mot français. Ainsi :

blinder peut venir ou bien du gothique blindjan ou de l'ancien haut allemand blendan (aveugler, boucher) ;

bru peut venir du gothique bruths ou de l'ancien haut allemand brut (aujourd'hui braut), du néerlandais bruid, de l'anglo-saxon bryd (fiancée, jeune mariée) ;

cane (primitif de canot et de canard) correspond à peu près également au néerlandais kaan et à l'allemand kahn (barque) ;

chaloupe, au néerlandais sloep et au danois sluppe;

échoppe, au bas allemand schupp, au néerlandais schop, au nouveau haut allemand schoppen, anglais shop (même sens);

foc, au nordique focka, à l'allemand focke, au hollandais fok (voile de misaine).

Cependant on rattache avec assez de certitude :

l*» Au gothique, un certain nombre de mots, comme :

broyer, du gothique brikan (rompre); écaille, — scalja (tuile) ;

2*^ Au Scandinave :

braise, de brasa (embraser);

butin, — byti (butin) ;

écraser, — krassa (triturer) ;

frimas, — hrim (gelée blanche) ;

guichet, — vik (cachette) ;

hune, — hûn (même sens) ;

joli, — jol (fête, joie) ;

morse, — marras (cheval de mer);

3<> Au bas allemand :

bourgmestre, au néerla-nàaiisburgmeester (chef du

bourg) ;

caquer,

kaaken (couper les ouïes) ;

digue,

dyk (même sens) ;

drogue,

droog (marchandise sèche) ;

échasse,

schaats (même sens) ;

flèche,

flits (même sens) ;

manne,

mand (panier) ;

mannequin,

manneken (petit homme);

brodequin,

du flamand brosekin (même sens) ;

étai,

staede (soutien) ;

flaque,

vlacke (mare);

hauban.

hobant (même sens) ;

hêtre.

hester (arbrisseau) ;

feutre, de 1

.'anglo-saxoE

L felt (feutre) ;

garou.

verewolf (homme-loup) ;

gaspiller.

gaspillan (consumer) ;

beaupré,

de l'anglais

j bowsprit (mât de proue) ;

bifteck,

beef-steak (morceau de

bœuf) ; bouledogue, — 6u//-rfo^ (chien à taureau);

contredanse, de l'anglais country-dance [àajise de la,

campagne) ;

jockey-club,

- jockey club (même sens);

pamphlet.

- pamphlet (brochure) ;

■paquebot,

packet-boat (bateau des

dépêches) ;

railway,

- railway (même sens) ;

redingote,

— riding-coat (vêtement de

cavalier) ;

rosbif,

- roast-beef (bœuf rôti) ;

steeple- chase.

steeple- chase (course au

clocher) ;

Iro/mway,

- tramway (voie à rail plat) ;

verdict,

verdict, lat. veredictum,

(même sens) ;

waterproof.

water-proof (vêtement à

l'épreuve de Teau) ; etc.

(A ces mots anglais, dont beaucoup ne sont même pas francisés, il en faudrait ajouter une foule d'autres que la mode introduit chaque jour.)

4^» Au vieux haut allemand :

auberge,

blafard,

blanc,

bleu,

blocus,

bramer,

brandon,

brun,

cingler,

éclater,

écrevisse.

de heriberga (logement d'armée) ;

— bleih-faro (de couleur pâle) ;

— blanch (même sens) ;

— blâo (même sens) ;

— blochus (maison qui ferme, fortin) ;

— breman (mugir) ;

— brant (tison) ;

— brun (même sens) ;

— segelen (faire voile) ;

— sleizan (se rompre) ;

— chrepaz (même sens) ;

gâcher, de wàskan (laver) ;

grincer j — gremizôn (même sens) ;

guerre, — werra (querelle) ;

harangue, — hring (cercle) ;

hardi, — hartjan (fortifier, aguerrir)

haubert, — halsberc (armure du cou) ;

loge, — laubja (berceau, cabinet) ;

tarir, — tharrjan (dessécher) ;

Au moyen haut allemand :

beffroi, de bergvrit, hervrit (tour qui garantit la

sûreté) ; bouter, — bôzen (heurter); bière, — bierr (même sens) ;

hallebarde, — helmbarte (fût-hache) ; haillon, — hadel (même sens).

A l'allemand moderne :

bivouac, de beiwacht (garde extraordinaire, accessoire) ; boulevard, — bollwerk (défense) ; brandevin, — brantwein (vin brûlé) ; choucroute^ — sauerkraut (choux amer) ; gaufre, — waffel (même sens) ; graver, — graben (creuser, buriner); groseille, — kràusel (même sens) ; guinder, — winden (rouler, guinder) ; halte, — hait (fixité, arrêt) ;

havresac, — habersack (sac à avoine) ; hutte, — hutte (même sens) ;

sabretache, — sàbeltasche (poche de sabre) ; etc.

1411. Élément italien. — Ce que nous avons dit dans notre premier livre de l'influence qu'eut un moment la

langue italienne sur la nôtre au xvr et au xvii" siècle, nous dispense d'expliquer ici l'adoption d'un assez grand nombre de termes italiens dans notre vocabulaire. Il ne faudrait pas croire toutefois que les mots italiens francisés nous soient tous venus à cette époque. Nous avons continué à emprunter à nos voisins d'outre-monts. Ainsi :

agiOy briOy carbonaro, dilettante^ fantoche, fioriturCr imprésario, libretto, malaria, villégiature,

sont modernes.

Citons parmi les termes de guerre, de cour, d'art, d^ commerce, de marine, que nous avons ainsi introduite d'Italie à différentes époques et qui semblent bien français :

accort,

de accorto (avisé) ;

alerte,

— aW erta (sur la hauteur, garde à

vous) ;

arsenal.

— arsenale (même sens) ;

balcon,

— balcone (même sens) ;

banqueroute.

— banco rotto (banc rompu) ;

baraque.

— baracca (même sens) ;

batifoler,

— battifolle (tours où les jeunes gens

jouaient) ;

belladone,

— bella donna (même sens);

belvédère.

— belveder (belle vue) ;

bémol,

— bimmolle (bé mou) ;

cadenas.

— catenaccio (chaîne) ;

camail,

— camaglio (cotte démailles qui couvre

la tête) ;

caprice,

— capriccio (même sens) ;

carnaval,

— carnevale (même sens) ;

catafalque.

— catafalco (proprement : échafaud);

cavalerie,

— cavalleria (même sens) ;

clavecin.

— clavicembalo (cymbale à clef) ;

conclave, de conclave (chambre) ;

filigrane, — filigrana (filet à grain) ;

modèle, — modello (même sens);

médaille, — medaglia (même sens) ;

opéra, — opéra (même sens) ;

parapet, — parapetto (pare à poitrine) ;

pommade, — pomata (de pomme) ;

salsifis, — sassefrica (même sens) ;

saltimbanque, — saltimbanco (qui saute sur un hanc) ;

torticolis, — torticoUo {cou tordu).

147. Élément espagnol. — Les guerres avec l'Espagne, les relations politiques, l'étude de la littérature espagnole ont amené dans notre vocabulaire un certain nombre de mots espagnols, particulièrement au xvii^ siècle. Citons :

cabestan, de cabrestante (chèvre debout) ;

épagneul, — espagnol (chiens d'Espagne);

guérilla, — guerrilla (même sens) ;

hâbler, — hablar (parler) ; intransigeant, — intransigente (même sens) ;

jasmin, — jasmin (même sens) ;

mantille, — mantilla (manteau) ;

mérinos, — merino (mouton errant) ;

ponte, — punto (point) ;

soupape, — sopapo (coup sous le menton) ;

vanille, — vainilla (petite gousse).

Les Portugais nous ont donné :

mandarin, de mandarin (même sens) ;

caste, — casla (race) ;

fétiche, — feitiço (même sens) ;

autodafé, — auto-da-fé (proprement acte de foi),

Des colonies espagnoles de l'Amérique nous sont venus :

mulâtre^ de mulato (né d'un étalon et d'une ânesse) ; guano j etc..

particulièrement tous les noms de cigares :

puros, medianitos, sur lesquels le peuple forme par ironie les mots :

crapuloSj infectados, etc. (cigares d'un sou).

148. Éléments dialectaux. — Les dialectes absorbés par celui de l'Ile-de-France l'ont de leur côté pénélré, cela est tout naturel ; le provençal surtout a fourni un contingent abondant de mots. Citons :

cap, de cap (tête, promontoire) ;

corsaire, — corsari (navire qui fait la course) ;

fâcher, — fastigar (dégoûter) ;

forçat, — forçat (mené par la force) ;

grenade, — granade (même sens) ;

malotru, — malastruc (né sous un mauvais astre) ;

rôder, — rodar (tourner, circuler) ;

vergue, — vergua (bâton, vergue) ; etc.

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