CHAPITRE VI
SUR LA LOGISTIQUE
ou ART PRATIQUE DE MOUVOIR LES ARMÉES.
ABTICLE XLII.
Quelques mots sur la logistique en généraL
La logistique est-elle uniquement une science de détail ? Est-ce au contraire une science générale, formant une des parties les plus essentielles de Tart de la guerre, ou bien enfin ne serait-ce qu'une expression consacrée par l'usage, pour désigner vaguement les diverses branches du service de Tétat-major, c'est-à-dire les divers moyens d'appliquer les combinaisons spéculatives de l'art aux opérations effectives?
Ces questions paraîtront singulières à ceux qui sont dans la ferme persuasion qu'il n'y a
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plus rien à dire sur ]a guerre et qu'on a tort de chercher de nouvelles définitions lorsque tout leur semble si bien défini. Pour moi, qui suis persuadé que de bonnes définitions amènent la clarté des conceptions, j'avoue que je suis presque embarrassé de résoudre ces questions en apparence si simples.
Dans les premières éditions de cet ouvrage, j^ai, à l'exemple de bien des militaires, rangé la logistique dans la classe des détails d'exécution du service de Tétat-major, qui font l'objet du règlement sur le service de campagne et de quelques instructions spéciales sur le corps de quartiers-mat très. Cette opinion était le résultat de préjugés consacrés par le temps ; le mot de logistique dérive, comme on sait, de celui de major général des logis (traduit en allemand par celui de Quartiermeister), espèce d'officiers qui avaient jadis la fonction de loger ou camper les troupes, de diriger les colonnes, de les placer sur le terrain. Là se bornait toute la logistique quij comme on le voit, embrassait néanmoins la castra métation ordinaire. Mais d'après la nouvelle manière de faire la guerre sans camps, les mouvements furent plus compliqués et l'étatmajor eut aussi des attributions plus étendues. Le chef de rétat-major fut chargé de transmettre
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la pensée du généralissime sur les points les plus éloignés du théâtre de la guerre, de lui procurer les documents pour asseoir ses opérations. Associé à toutes ses combinaisons, appelé à les transmettre, à les expliquer, et même à en surveiller l'exécution dans leur ensemble ainsi que dans leé moindres détails, ses fonctions s'étendirent nécessairement à toutes les opérations d'une campagne.
Dès lors, la science d'un chef d'état-major dut embrasser aussi les différentes parties de l'art de la guerre, et si c'est elle que l'on désigne sous le nom de logistique, il suffirait à peine des deux ouvrages de l'archiduc Charles, des volumineux traités de Guibert, de Laroche-Aymon, de Bousmard et du marquis de Ternay, pour esquisser le cours incomplet d'une logistique pareille, car elle ne serait rien moins que la science d'application de toutes les sciences militaires.
De ce qui précède il semble résulter naturellement que l'ancienne logistique ne saurait plus suffire pour désigner la science des états-majors, et que les fonctions actuelles de ce corps, si l'on tenait à lui donner une instruction qui répondît pleinement à son but, demanderaient encore à être formulées, partie en corps de doctrines, par-
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tie en dispositions réglementaires. Ce serait aux gouvernements à prendre l'initiative en publiant des règlements bien mûris, qui après avoir tracé tous les devoirs et les attributions des chefs et officiers de Tétat-major, seraient suivis d'une instruction claire et précise pour leur tracer aussi les méthodes les plus propres à bien remplir ces devoirs.
L'élat-major autrichien avait jadis une pareille instruction réglementaire : mais un peu surannée, elle se trouvait plus appropriée aux vieilles méthodes qu'au système nouveau. Cet ouvrage est du reste le seul de ce genre qui soit parvenu jusqu'à moi; je ne doute pas qu'il en existe d'autres, soit publics, soit secrets ; mais j'avoue franchement l'ignorance où je suis à ce sujet. Quelques généraux, comme Grimoard et Thiébaut, ont mis au jour des manuels d'état-major; le nouveau corps royal de France a fait imprimer plusieurs instructions partielles, mais un ensemble satisfaisant n'existe encore nulle part. Je crois que M. le général Boutourlin a le projet de publier bientôt une instruction adressée à ses officiers, alors qu'il était quartier-maître général, et Ton ne peut que former des vœux pour qu'il le réalise sans délai, car il ne manquera pas de jeter une vive lumière sur cet intéressant sujet, sur lequel il reste encore beaucoup à dire.
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S'il est reconnu que l'ancienne logistique n'était qu'une science de détails pour régler le matériel des marches ; s'il est avéré que les fonctions de l'état-major embrassent aujourd'hui les combinaisons les plus élevées de la stratégie, il faudra admettre aussi que la logistique n'est plus qu'une parcelle de la science des états-majors, ou bien qu'il faut lui donner un autre développement et en faire une science nouvelle, qui ne sera pas seulement celle des états-majors, mais encore celle des généraux en chef.
Afin de nous en convaincre, énumérons les points principaux qu'elle devra embrasser pour comprendre tout ce qui se rapporte aux mouvements des armées et aux entreprises qui en résultent :
i^ Faire préparer d'avance tous les objets matériels nécessaires pour mettre l'armée en mouvement, c'est-à-dire pour ouvrir la campagne. Tracer les ordres , instructions et itinéraires (Marschroute) pour la rassembler et la mettre ensuite en action. — (Ce qui correspond à ce qu'on appelle maintenant la mobilisation, voir Chapitre final.) ;
2f^ Bien rédiger tous les ordres du général en chef pour les diverses entreprises, de môme que
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les projets d'attaque pour les combats prévus ou prémédités ;
3^ Concerter avec les chefs du génie et de Tartillerie les mesures à prendre pour mettre à Tabri les différents postes nécessaires à l'établissement des dépôts, comme aussi ceux qu'il conviendrait de fortifier à l'effet de faciliter les opérations de l'armée ;
4^' Ordonner et rédiger les reconnaissances de toute espèce, et procurer, tant par ce moyen que par l'espionnage, des renseignements aussi exacts que possible sur les positions et mouvements de l'ennemi ;
5** Prendre toutes les mesures afin de bien combiner les mouvements ordonnés par le général en chef. Concerter la marche des diverses colonnes, afin qu'elle se fasse avec ordre et ensemble ; s'assurer que tous les moyens usitéspour rendre cette marche à la fois aisée et sûre soient préparés à cet effet ; régler le mode et le moment des haltes ;
6" Bien composer, et diriger par de bonnes^ instructions, les avant-gardes ou arrière-gardes^ ainsi que les corps détachés, soit comme flanqueurs, soit avec d'autres destinations. Munir ces différents corps de tous les objets nécessaires. pour lemplir leur mission ;
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7^ Arrêter les formules et instructions aux chefs de corps ou à leurs états-majors, pour diverses méthodes de répartir les troupes dans les colonnes à portée de l'ennemi, de môme que pour les former le plus convenablement lorsqu'il faudra se mettre en ligne pour combattre, selon la nature de terrain, et l'espèce d'ennemi à laquelle on aura à faire (*) ;
8° Indiquer aux avant-gardes et autres corps détachés des points de rassemblement bien choisis, pour le cas où ils seraient attaqués par des forces supérieures, et leur faire connaître quel appui ils peuvent se flatter de trouver au besoin ;
9® Ordonner et surveiller la marche des parcs d'équipages, de munitions, de vivres et d'ambulances, tant dans les colonnes que sur les derrières, de manière à ce qu'ils ne gênent point les troupes tout en restant à leur proximité ; prendre les mesures d'ordre et de sûreté soit en marche soit dans les gîtes et vv^agenburg (barri* cades de chariot) ;
10° Tenir la main à l'arrivage successif des convois destinés à remplacer les vivres ou muni-
(*) Il s'agit ici d'instructions et formules générales ou non répétées pour chaque mouvement journalier, ce qui serait impraticable.
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lions consommées. Assurer la réunion de tous les moyens de transport, tant du pays que de Tarmée, et en régler l'emploi ;
11° Diriger l'établissement des camps et régler le service pour leur sûreté, l'ordre et la police;
12*> Etablir et organiser les lignes d'opérations et lignes d'étapes de l'armée, ainsi que les communications des corps détachés avec cette ligne. Désigner des officiers capables pour organiser et commander les derrières de l'armée ; y veiller à la sûreté des détachements et convois ; les munir de bonnes instructions ; veiller aussi à l'entretien des moyens de communication entre l'armée et sa base;
13** Organiser sur cette ligne les dépôts de convalescents, d'éclopés, de malingres ; les hôpitaux mobiles, les ateliers de confection; pourvoir à leur sûreté ;
14° Tenir note exacte de tous les détachements formés soit sur les flancs, soit sur les derrières ; veiller à leur sort et à leur rentrée aussitôt qu'ils ne seraient plus nécessaires ; leur donner au besoin un centre d'action et en former des réserves stratégiques;
15** Organiser les bataillons ou compagnies de marche pour réunir en faisceau les hommes isolés ou petits détachements allant de l'armée à la base d'opérations, ou de cette base à l'armée ;
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16<> En cas de sièges, ordonner et surveiller le service des troupes dans les tranchées, se concerter avec les chefs du génie sur tous les travaux à prescrire à ces troupes , et sur leur conduite dans les sorties comme dans les assauts ;
17® Prendre, dans les retraites, les mesures de précaution nécessaires pour en assurer Tordre ; placer les troupes de relai qui devront soutenir et relever celles de Tarrière-garde ; charger des officiers d'état-major intelligents de la reconnaissance de tous les points où les arrière-gardes pourraient tenir avec succès pour gagner du temps ; pourvoir d'avance à la marche des Intpedimenta, afin de ne rien abandonner du matériel ; y maintenir sévèrement l'ordre et prendre les précautions pour veiller à leur sûreté ;
18° Pour les cantonnements, en faire la répartition entre les différents corps, indiquer à chacun des corps d'armée la place d'alarme générale, leur prescrire les mesures de surveillance et tenir la main à ce que les règlements s'exécutent ponctuellement.
A l'examen de cette vaste nomenclature^ que l'on pourrait encore grossir de bien des articles minutieux, chacun se récriera que tous ces de-
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voirs sont autant ceux du généralissime que ceux de l'état-major ; c'est une vérité que nous venons de proclamer tout à l'heure, mais il est incontestable aussi que c'est précisément pour quû le général en chef puisse vouer tous ses soins à la direction suprême des opérations qu'on lui a donné un état-major chargé des détails d'exécution ; dès lors toutes leurs attributions sont nécessairement en communauté, et malheur à l'armée quand ces autorités cessent de n'en faire qu'une ! Cela n'arrive cependant que trop fréquemment, d'abord parce que les généraux sont hommes et qu'ils en ont tous les défauts ; jensuite parce qu'il ne manque pas dans l'armée d'intérêts ou de prétentions en rivalité avec les chefs d'état-major (*).
On ne saurait attendre de notre Précis un traité complet pour régler tous les points de
(') Les chefs de rartillerie, du génie et de l'administration préleadeul tous travailler avec le général en chef et non avec le chef d'élal-major. Rien sans doute ne doit empêcher les rapports directs de ces autorités avec le général en chef; mais il doit travailler avec elles en présence du chef d'état-major et lui renvoyer tout© leur correspondance ; autrement il y aurait confusion.
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<îette science presque universelle de Tétat-major ; car, en premier lieu, chaque pays attribue à ce <îorps une compétence plus ou moins étendue, ansorte qu'il faudrait un traité différent pour <5haque armée ; ensuite beaucoup de ces détails se trouvent tant dans les ouvrages précités que dans celui du colonel Lallemant intitulé : Traité des opérations secondaires de la guerre; dans celui du marquis de Ternay, enfin dans le premier ouvrage de Tarchiduc Charles intitulé : Grundsàtze der hôheren Kriegs-Kunst.
Je me bornerai donc à présenter quelques idées sur les premiers articles de la nomenclature qui précède.
1^ Les mesures que Tétat-major doit prendre pour préparer l'entrée en campagne, embrassent toutes celles qui sont de nature à faciliter la réussite du premier plan d'opérations. On doit naturellement s'assurer, par des revues des différents services, que tout le matériel est en bon état ; les chevaux, les voitures ou caissons, les attelages, le harnachement, la chaussure, doivent être examinés ou complétés. Les équipages de ponts, les caisses d'outils du génie, le matériel d'artillerie, les équipages de siège si on doit les mouvoir, enfin ceux de l'ambulance,
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tout en un moi ce qui constitue le matériel, doit être vérifié et mis en bon état.
Si Ton ouvre la campagne dans le voisinage de grands fleuves, il faudra préparer à l'avance des chaloupes canonnières et des ponts volants, puis faire retirer toutes les embarcations sur les points et à la rive où Ton croira devoir s'en servir. Des officiers intelligents devront reconnaître les points les plus favorables tant pour rembarquement que pour l'arrivage, en préférant les localités qui offriraient les chances de succès les plus certaines pour un premier établissement sur la rive opposée.
L'état' major préparera tous les itinéraires qui seront nécessaires pour amener les différents corps d'armée sur les points de rassemblement, en s'a t tachant surtout à diriger les marches de manière à ne rien faire préjuger à l'ennemi relativement aux entreprises que l'on aurait dessein de former.
Si la guerre est offensive, on conviendra avec les chefs du génie des travaux à exécuter à proximité de la base d'opérations, dans le cas où des tètes de ponts ou camps retranchés devraient y être construits.
Si la guerre est défensive, on ordonnera ces travaux entre la première ligne de défense et la seconde base ;
Swr la logistique m général. i£3
2^ Une partie essentielle de la logistique est sans contredit celle qui concerne la rédaction des dispositions de marches ou d'attaques, arrêtées par le général en chef et transmises par Tétat-major. La première qualité d'un général, après celle de savoir former de bons plans, sera incontestablement de faciliter l'exécution de ses ordres par la manière lucide dont il les rédigera. Quoique ce soit au fond la besogne de son chef d'état-major, ce sera toujours du commandant en chef qu'émanera le mérite de ses dispositions s'il est un grand capitaine ; en cas contraire, le chef d'état-major y suppléera autant qu'il sera en son pouvoir en se concertant bien avec le chef responsable.
J'ai vu employer par moi-même deux systèmes fort opposés pour cette branche importante du service : le premier, que l'on peut nommer la vieille école, consiste à donner chaque jour, pour les mouvements de l'armée, des dispositions générales remplies de détails minutieux et en quelque sorte scolastiques, d'autant plus déplacés qu'ils sont ordinairement adressés à des chefs de corps assez expérimentés pour qu'on ne les mène pas à la lisière comme des sous-lieutenants sortant de l'école.
L'autre système est celui des ordres isolés.
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donnés par Napoléon à ses maréchaux, ne prescrivant à chacun d'eux que ce qui le concernait particulièrement, et se bornant tout au plus à leur donner connaissance des corps destinés à opérer en commun avec eux, soit à droite, soit à gauche, mais ne leur traçant jamais l'ensemble des opérations de l'armée entière (*). J'ai eu lieu de me convaincre qu'il en agissait ainsi par système, soit pour couvrir l'ensemble de ses combinaisons d'un voile mvstérieux, sôit dans la crainte que des ordres plus généraux venant à tomber entre les mains de l'ennemi, n'aidassent celui-ci à déjouer ses projets.
Sans doute il est fort avantageux.de tenir ses entreprises secrètes, et Frédéric-le-Grand disait avec raison que, si son bonnet de nuit savait ce qu'il avait en tête, il le jetterait au feu. Ce secret pouvait être applicable du temps où Frédéric campait avec toute son armée blottie autour de lui ; mais sur l'échelle où Napoléon manœuvrait, et avec la manière de faire la guerre aujourd'hui, quel ensemble espérer de la part de généraux qui ignoreraient absolument ce qui se passe autour d'eux ?
{*) Je crois qu'au passage du Danube avant Wagram et au début rfe la seconde campagne de 1813, Napoléon dévia de son habitude en traçant un ordre général.
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De ces deux systèmes, le dernier me paraît préférable ; toutefois on pourrait adopter un terme moyen entre le laconisme souvent outré de Napoléon et le verbiage minutieux qui prescrivait à des généraux expérimentés tels que Barclay, Kleist, Wittgenstein, la manière dont ils devaient rompre par pelotons et se reformer en arrivant à leurs positions ; puérilité d'autant plus fâcheuse qu'elle devenait inexécutable en face de l'ennemi (*). Il suffirait, selon moi, de donner aux généraux des ordres particuliers pour ce qui concerne leurs corps d'armée, et d'y joindre quelques lignes chiffrées pour leur indiquer, en peu de mots, l'ensemble de l'opération et la part qui leur est réservée. A défaut de ce chiffre, on confiera l'ordre verbal à un officier capable de le bien concevoir et de le rendre exactement. Les indiscrétions ne seraient plus
(•) On me reprochera peut-être d'interdire ici aux chefs de l'état-major général ces mêmes détails que je place plus haut au nombre de leurs plus importants devoirs ; ce qui serait injuste. Ces détails sont en effet du ressort de Tétat-major, ce qui ne veut pas dire que le major-général ne puisse les confier au délégué qu'il a dans chacun des corps d'armée marchant isolément. n aura assez à faire à diriger l'ensemble et à veiller particulièrement sur les marches du corps de bataille qui accompagne ordinairement le quartier-général de l'armée. On voit donc qu'il n'y a aucune contradiction.
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â craindre et l'ensemble dans les opérations serait assuré.
Quoiqu'il en soit, la rédaction de ces dispositions est en elle-même une chose fort importante, bien qu'elle ne remplisse pas toujours ce qu'on serait en droit d'en attendre : chacun rédige ses instructions selon ses vues, son caractère, sa capacité, et rien ne saurait mieux signaler le degré de mérite des chefs d'une armée, que la lecture attentive des dispositions qu'ils ont données à leurs lieutenants : c'est la meilleure biographie qu'on puisse désirer.
Mais il est temps de quitter cette digression pour en venir à l'article des marches ;
3* L'armée étant rassemblée et voulant se porter à une entreprise quelconque, il s'agira de la mettre en mouvement avec tout l'ensemble et la précision possibles, en prenant toutes les mesures d'usage pour l'éclairer et la couvrir dans ses mouvements.
Il est deux sortes de marches : celles qui se font hors de vue de l'ennemi, et celles qui ont lieu en sa présence, lorsqu'il s'agit de se retirer ou de l'attaquer. Ces marches surtout ont subi de grands changements dans les dernières campagnes. Jadis les armées ne s'abordaient guère qu'après avoir été plusieurs jours en présence ;
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alors l'attaquant faisait ouvrir, par des pionniers, des chemins parallèles pour les diverses colonnes. Aujourd'hui on s'aborde plus promptement et l'on se contente des chemins existants. Toutefois il est essentiel, lorsqu'une armée est en marche, que des pionniers et des sapeurs suivent les avant -gardes, pour multiplier les issues, aplanir les difficultés, jeter au besoin de petits ponts sur les ruisseaux, et assurer de fréquentes communications entre les divers corps d'armée.
Dans la manière actuelle de marcher, le calcul du temps et des distances est devenu plus compliqué ; les colonnes d'une armée ayant toutes des espaces différents à parcourir, il faut savoir combiner le moment de leur départ et de leurs instructions : 1°) avec les distances qu'elles ont à franchir ; 2^) avec le matériel plus ou moins considérable que chacune traînera à sa suite ; 3**) avec la nature du pays plus ou moins difficile ; ¥) avec les rapports qu'on a sur les obstacles que l'ennemi peut leur opposer ; 5®) avec le degré d'importance qu'il y aurait à ce que leur marche fût cachée ou découverte.
Dans cet état de choses, le moyen qui paraît le plus sûr et le plus simple pour ordonner les mouvements, soit aux grands corps formant les
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ailes de l'armée, soit à tous ceux qui ne marcheraient pas avec la colonne où se trouve le quartier général, sera de s'en rapporter pour les détails à l'expérience des généraux commandant ces corps, en ayant soin de les habituer à une grande ponctualité. Alors il suffira de leur indiquer le point et le but qu'ils doivent chercher à atteindre, la route qu'ils doivent prendre, et l'heure à laquelle on compte qu'ils arriveront en position. Bien entendu qu'on doit leur faire connaître les corps qui marcheraient, soit avec eux, soil sur les routes latérales de droite et de gauche , pour qu'ils puissent se régler en conséquence; enfin on leur dira ce qu'on saurait d'intéressant sur la présence de l'ennemi, et on leur indiquera une direction de retraite s'ils y étaient forcés (*).
Tous les détails qui tendraient à prescrire chaque jour, aux chefs de ces corps, la manière de former leurs colonnes et de les remettre en position, sont du pédantisme plus nuisible qu'utile. Tenir la main à ce qu'ils marchent habituelle-
{") Napoléon ne le faisait jamais parce qu'il prétendait qu'on Tie devait jamais croire d'avance à la possibilité d'être battu. Dans bien des marches, c'est en effet une précaution inutile, mais en beaucoup de cas elle est indispensable.
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ment selon les règles ou usages adoptés, c'est chose nécessaire ; mais il faut leur laisser la latitude d'organiser leurs mouvements de manière à arriver à Theure et au point indiqués, sauf à les renvoyer de l'armée s'ils y manquent par leur faute ou leur mauvaise volonté. Dans les retraites néanmoins, qui seraient échelonnées sur une seule route, il faudra prendre des mesures précises pour les départs et les haltes.
Il va sans dire que chaque colonne doit avoir sa petite avant -garde et ses flanqueurs pour marcher selon les précautions requises, et il convient, lors même qu'elles marcheraient en seconde ligne, qu'à leur tête se trouvent toujours quelques pionniers et sapeurs des divisions, avec les outils pour ouvrir les marches nécessaires, ou parer aux accidents qui pourraient survenir; quelques-uns de ces travailleurs doivent être assignés à chaque colonne de parc ; de même un léger équipage de chevalets pour jeter de petits ponts sera toujours d'une grande utilité ;
4^ L'armée marche souvent précédée d'une avant-garde générale, ou, ce qui est plus fréquent dans le système moderne, le corps de bataille et chacune des ailes ont leur avantgarde particulière. Il est assez d'usage que les réserves et le centre marchent ensemble avec le
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quartier -général, et, selon toute probabilité, Fflvant-garde générale, quand il y en aura une, suivra la même direction, en sorte que la moitié de Tarmée se trouvera ainsi agglomérée sur la route du centre. C'est dans ces circonstances surtout qu'il faut savoir bien prendre ses mesures pour éviter l'encombrement. Il arrive toutefois aussi, que les grands coups devant se porter sur une aile, les réserves et le quartier-général, même parfois l'avant-garde générale, se transportent du même côté; en ce cas, tout ce qui est indiqué pour les mouvements du centre sera également praticable et recommandé pour cette aile,
11 est essentiel que les avant -gardes soient accompagnées par de bons officiers d'état-major, caiïàbles de bien juger les mouvements de l'ennemi, et d'en rendre compte au général en chef afin d'éclairer ses résolutions, ce que le commandant de l'avant-garde fera aussi de son côté. Il va sans dire qu'une avant-garde générale doit être composée de troupes légères de toutes armes, de quelques troupes d'élite comme corps de bataille, de quelques dragons dressés pour combattre à pied ; d'artillerie à cheval, de pontonniers, sapeurs, etc., avec de légers chevalets et pontons pour passer de petites rivières ; quel-
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ques carabiniers bons tireurs n'y seront pas <iépiacés; un officier topographe devra également ia suivre pour prendre un croquis à vue du pays, à une demi-lieùe au plus de chaque côté de la route. Enfin il est indispensable d'y ajouter de îa cavalerie irrégulière comme éclaireurs, autant pour épargner la bonne cavalerie, que parce que les troupes irréguliêres sont les plus aptes à ce service ;
50 A mesure que l'armée avance ou s'éloigne de sa base, les lois d'une bonne logistique indiquent la nécessité d'organiser la ligne d'opérations et d'étapes qui doit servir de lien entre l'armée et cette base. L'état-major divisera ces étapes en arrondissements, dont le chef-lieu sera dans la ville la plus importante pour ses ressources en logements et en approvisionnements de toute espèce ; s'il y a une place de guerre, le chef-lieu y sera établi de préférence.
Les étapes placées à la distance de 5 jusqu'à 10 lieues, selon les villes existantes, mais à une moyenne de 7 à 8 lieues, seraient ainsi au nombre de quinze sur une ligne de cent lieues, et formeraient 3 ou 4 brigades d'étapes. Chacune d'elles aurait un commandant avec un détachement de troupes ou de soldats convalescents, pour régulariser les locaux et servir à la fois de
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protection aux autorités du pays (quand ellesrestent) ; elles fourniront les sauvegardes aux relais de poste et les escortes nécessaires ; le^ commandant veillera au bon état des routes et des ponts.
Autant qu'on le pourra, il devra être fait de^ petits magasins et un parc de quelques voitures, dans chacune des étapes, ou du moins dans leschefs-lieux des brigades.
Le commandement des divisions territoriales^ sera confié à des officiers généraux prévoyants et capables ; car de leurs opérations dépend souvent la sécurité des communications de l'armée (*), Ces divisions pourront même, selon les circonstances , être transformées en réserves^ stratégiques, ainsi que nous avons dit à l'arti-^ cle 23 ; quelques bons bataillons, aidés des déta-^ chements allant sans cesse de l'armée à sa base et de la base à l'armée, suffiront presque toujours au maintien des communications;
(*) On objectera que dans les guerres nationales ces étapes sont impraticables ; je dirai, au contraire, que là elles seront souveiil aventurées ; mais que c'est là précisément qu'elles doivent élre établies sur une plus grande échelle et qu'elles sont le plus Décessaires. La ligne de Bayonne à Madrid eut une ligne d^élapes pareille qui résista quatre ans à toutes les attaques des guérillas ; mais bien que quelques convois aient été «nlevés, elle fut même étendue un moment jusqu'à Cadix.
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&" Quant aux mesures moitié logistiques moitié tactiques, par le moyen desqi^elles Tétat-major doit amener les troupes de l'ordre de marche aux divers ordres de bataille, c'est une étude aussi importante qu'elle est minutieuse. Les trois ouvrages que nous avons cités ont assez approfondi cette matière, pour nous dispenser de les suivre sur un terrain aussi ardu ; on ne saurait traiter ces questions qu'en abordant les détails qui font le mérite de ces ouvrages et qui sont tout à fait en dehors des bornes de celui-ci. D'ailleurs que nous resterait-il à dire après les deux volumes que M. de Ternay et le colonel Koch, son commentateur, ont consacré à démontrer toutes les combinaisons logistiques des mouvements de troupes ou des différents procédés de formation ? Et si beaucoup de ces procédés sont bien difficiles à mettre en pratique à la face de l'ennemi, on reconnaîtra du moins leur utilité pour les mouvements préparatoires exécutés hors de portée; grâce à cet excellent manuel, au traité de Guibert et au premier ouvrage de l'archiduc ( Grundsâtze der hôheren Kriegskunst), on peut s'instruire facilement de toutes ces opérations de logistique qu'il ne nous était pas permis de passer sous silence, mais qu'il suffit à notre plan de signaler.
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Avant de quitter cet intéressant sujet, je crois devoir rapporter quelque^ événements remarquables pour faire apprécier toute l'importance d'une bonne logistique : l'un est le rassemblement miraculeux de l'armée française dans les plaines de Géra en 1806 ; le second est l'entrée en campagne de 1815.
Dans l'un et l'autre de ces événements , Napoléon sut faire affluer, avec une précision admirable, sur le point décisif de la zone d'opérations , ses colonnes qui étaient parties des points les plus divergents, et assura ainsi le succès de la campagne. Le choix de ce point décisif était une habile combinaison stratégique, le calcul des mouvements fut une opération logistique émanée de son cabinet. Longtemps on a prétendu que Berthier était l'artisan de ces instructions conçues avec tant de précision, et transmises ordinairement avec tant de lucidité : j'ai eu cent occasions de m'assurer de la fausseté de cette assertion. L'empereur était lui-même le vrai chef de son état-major : muni d'un compas ouvert à une échelle de sept à huit lieues en ligne directe (ce qui suppose toujours neuf à dix lieues au moins par les sinuosités des routes), appuyé et quelquefois couché sur sa carte, où les positions de ses corps d'armée et celles pré-
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sumées de l'ennemi étaient marquées par des épingles de différentes couleurs, il ordonnait ses mouvements avec une assurance dont on aurait peine à se faire une juste idée. Promenant son compas avec vivacité sur cette carte, il jugeait en un clin-d'œil le nombre de marches nécessaires à chacun de ses corps pour arriver au point où il voulait l'avoir à jour nommé ; puis plaçant ses épingles dans ces nouveaux sites, et combinant la vitesse de la marche qu'il faudrait assigner à chacune des colonnes , avec l'époque possible de leur départ, il dictait ces instructions qui à elles seules seraient un titre de gloire.
C'est ainsi que Ney venant des bords du lac de Constance, Lannes de la Haute-Souabe, Soult et Davoust de la Bavière et du Palatinat, Bernadotte et Augereau de la Franconie, et la garde impériale arrivant de Paris, se trouvèrent en ligne sur trois routes parallèles débouchant à la même hauteur entre Saalfeld, Géra et Plauen, quand personne dans l'armée, ni en Allemagne^ ne concevait rien à ces mouvements," en apparence si compliqués (*).
(*) J'en excepte toutefois le petit nombre d'officiers capables de les pénétrer par analogie avec les précédents.
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De même en 1815, quand Blûcher cantonnait pûisiblerneiit entre la Sambre et le Rhin, et que lord Wellington donnait ou recevait des fêtes à Bruxelles, attendant Tun et l'autre le signal d'envahir la France, Napoléon, que Ton croyait à Paris tout occupé de cérémonies politiques d'apparat, accompagné de sa garde qui venait à peine de se reformer dans la capitale, fondait comme Téclair sur Charleroi et sur les quartiers de Blûcher, avec des colonnes convergeant de tous les points de Thorizon pour arriver, avec une rare ponctualité, le 14 juin dans les plaines de Beaumont sur les bords de la Sambre. (Napoléon n'était parti que le 12 de Paris.)
La combinaison de ces deux opérations reposait sur un habile calcul stratégique, • mais leur exécution fut incontestablement un chef-d'œuvre de logistique. Pour faire juger le mérite de pareilles mesures, je rapporterai, en opposition avec elles, deux circonstances où les fautes de logistique faillirent devenir fatales. Napoléon, rappelé d'Espagne en 1809 par les armements de l'Autriche, et certain d'avoir la guerre avec cette puissance , dépécha Berthier en Bavière avec la mission délicate de rassembler l'armée, toute disséminée depuis Braunau jusqu'à Strasbourg et Erfurt. Davoust revenait de cette ville,
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Oudinot de Francfort; Masséna en route pour l'Espagne rétrogradait par Strasbourg sur Ulm ; les Saxons, les Bavarois et les Wurtembergeois quittaient leurs pays respectifs. Des distances immenses séparaient ainsi ces corps, et les Autrichiens, réunis depuis longtemps, pouvaient aisément percer cette toile d'araignée et en détruire ou disperser les lambeaux. Napoléon, justement inquiet, ordonna à Berthier de rassembler l'armée à Ratisbonne si la guerre n'était pas •commencée à son arrivée ; mais dans le cas contraire, de la réunir plus en arrière vers Ulm.
La cause de cette double alternative n'était pas ^lifficile à pénétrer : si la guerre était commencée, Ratisbonne se trouvait trop près de la frontière d'Autriche pour l'assigner comme rassemblement, car les corps pourraient venir se jeter isolément au milieu des 200 mille ennemis ; en fixant la réunion à Ulm, l'armée serait concentrée plus tôt, ou du moins l'ennemi aurait cinq A six marches de plus à faire pour l'atteindre, •ce qui était un point capital dans la situation respective des deux partis.
Il ne fallait pas être un génie pour comprendre la chose ; cependant les hostilités n'ayant commencé que quelques jours après l'arrivée de Berthier à Munich, ce trop célèbre major gêné-
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rai eut la bonhomie de s'attacher littéralement à l'ordre reçu, sans s'en expliquer l'intention manifeste ; non seulement il persista à vouloir réunir l'armée à Ratisbonne, mais il fit même retourner sur cette ville Davoust, qui avait eu le boni esprit de se rabattre d'Amberg sur la direction d'Ingolstadt.
Heureusement, Napoléon, averti en 24 heures du passage de l'Inn, par le télégraphe, arriva comme l'éclair à Abensberg , au moment où Davoust allait se trouver investi et l'armée scindée ou morcelée par une masse de 180 mille ennemis. On sait par quel prodige il la rallia et triompha dans les cinq journées glorieuses d'Abensberg , de Siegenbourg, de Landshut, d'Eckmuhl et de Ratisbonne, qui réparèrent les fautes de la pitoyable logistique de son chef d'état-major.
Nous terminerons ces citations par les événements qui précédèrent et accompagèrent le passage du Danube avant Wagram ; les mesures pour faire arriver à point nommé, dans l'île de Lobau, le corps du vice-roi d'Italie venant de la Hongrie, celui de Marmont venant de la Styrie, et celui de Bernadotte venant de Linz, sont moins étonnantes encore que le fameux arrêté ou décret impérial en 31 articles, qui réglait les
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détails du passage et de la formation dans les plaines d'Enzersdorf, en présence de 140 mille Autrichiens et de 500 pièces de canon, comme s'il se fût agi d'une fête militaire. Toutes ces masses se trouvant réunies dans Tîle le 4 juillet au soir, trois ponts sont jetés en un clin-d'œil sur un bras du Danube de 70 toises, par la nuit la plus obscure et au milieu de torrents de pluie ; 150 mille hommes y défilent en présence d'un ennemi redoutable, et sont formés avant midi dans la plaine, à une lieue en avant des ponts qu'ils couvrent par un changement de front ; le tout en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour le faire dans une manœuvre d'instruction répétée à plusieurs reprises. A la vérité, l'ennemi avait résolu de ne disputer le passage que faiblement, mais on l'ignorait, et le mérite des dispositions prises n'en est pas moins manifeste.
Cependant, par une bizarrerie des plus extraordinaires, le major-général ne s'était point aperçu, en expédiant dix ampliations du fameux décret, que par méprise le pont du centre avait été assigné à Davoust, bien qu'il dût former l'aile droite, tandis que le pont de droite avait été assigné à Oudinot, qui devait former le centre. Ces deux corps se croisèrent ainsi durant la nuit, et sans l'intelligence des régiments et de leurs chefs, le
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plus horrible désordre aurait pu s'introduire. GrAce à l'inaction de Tennemi, on en fut quitte pour quelques détachements qui suivirent le corps auquel ils n'appartenaient pas : ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est qu'après une pareille équipée, Berthier put être décoré du titre de prince de Wagram; c'était la plus sanglante des épigrammes.
Sans doute l'erreur était échappée à Napoléon dans la dictée de son décret: mais un chef d'étatmajor expédiant vingt copies de cet ordre et chargé d'office de veiller à la formation des troupes, ne devait-il pas s'apercevoir d'une telle méprise ?
Un autre exemple non moins extraordinaire de l'importance des mesures de bonne logistique fut donné à la bataille de Leipzig. En recevant cette bataille, adossé à un défilé comme à celui de Leipzig, et à des prairies boisées coupées de petites rivières et de jardins, il eût été important de jeter un grand nombre de petits ponts, d'ouvrii^ des abords pour y arriver, et de jalonner ces chemins ; cela n'eût pas empêché la perte d'une bataille décisive, mais on eût sauvé bon nombre d'hommes, de canons et de caissons, qui furent abandonnés faute d'ordre et d'issues pour se retirer. L'explosion inconcevable du pont
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de Lindenau fut également le résultat d'une insouciance impardonnable de Tétat-major, qui du reste n'existait plus que de nom dans l'armée, grâce à la manière dont Berthier le composait et le traitait. D'ailleurs, il faut en convenir. Napoléon, qui entendait parfaitement la logistique pour organiser une irruption, n'avait jamais songé à une mesure de précaution pour le cas d'une défaite, et quand il était présent chacun se reposait sur l'empereur comme s'il eût dû lui-même tout ordonner et tout prévoir.
En voilà assez pour faire apprécier toute l'influence qu'une bonne logistique peut avoir sur les opérations militaires.
Pour compléter ce que je m'étais proposé de dire en rédigeant cet article , j'aurai à parler aussi des reconnaissances. Elles sont de deux espèces : les premières sont purement topographiques et statistiques ; elles ont pour but d'acquérir des notions sur le pays, ses accidents de terrain, ses routes, défilés, ponts, etc.; de connaître ses ressources et ses moyens de toute espèce. Aujourd'hui la géographie, la topographie et la statistique ont fait tant de progrès, que ces reconnaissances sont moins nécessaires qu'au-
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trefois ; cependant elles seront toujours d'une grande utilité tant que l'Europe ne sera pas cadastrée ; or il est probable qu'elle ne le sera jamais. Il existe beaucoup de bonnes instructions sur ces sortes de reconnaissances, aux- <iu elles je dois renvoyer mes lecteurs.
Les autres sont celles que l'on ordonne pour s'assurer des mouvements de l'ennemi. Elles se font par des détachements plus ou moins forts ; si l'ennemi est formé en présence, ce sont les généraux ou chefs d'état-major qui doivent aller en personne le reconnaître ; s'il est en marche, on peut pousser des divisions entières de cavalerie, pour percer le rideau de postes dont il est entouré.
Ces opérations sont assez bien enseignées par une foule d'ouvrages élémentaires, notamment celui du colonel Lallemand, et le règlement du service de campagne ; d'ailleurs nous croyons devoir réserver pour l'article suivant tout ce que nous avons à dire sur les divers moyens de pénétrer ce que fait l'ennemi.
Des moyens de pénétrer les projets ennemis, 173