ARTICLE XXXV
Des surprises d'armées.
Nous n'entendons pas examiner ici ces petites surprises de détachements qui constituent la guerre des partisans ou des troupes légères, et pour lesquelles la cavalerie russe et turque ont tant de supériorité. Nous voulons parler des surprises d'armées entières.
Avant ^invention des armes à feu, les surprises étaient plus faciles, car la détonation de l'artillerie et de la mousqueterie ne permet guère aujourd'hui de surprendre entièrement une armée, à moins qu'elle n'oublie les premiers devoirs du service, et ne laisse arriver l'ennemi au milieu de ses rangs, faute d'avant-postes qui fassent leur devoir. La guerre de Sept ans offre la mémorable surprise de Hochkirch comme un exemple assez digne d'être médité : elle prouve que la surprise ne consiste pas positivement à tomber sur des troupes endormies et mal gardées, mais aussi à combiner une attaque sur une de leurs extrémités, de manière à les surprendre et à les déborder en môme temps. En effet, il ne
58 Chapitre IV, — Art. 35.
s'agit point de chercher à prendre l'ennemi tellement en défaut qu'on puisse fondre sur des hommes isolés dans leurs tentes, mais bien d'arriver avec ses masses, sans être aperçu, sur le point où l'on désirerait d'assaillir l'ennemi avant qu'il ait le temps de faire des contre-dispositions.
Depuis que les armées ne campent plus sous la tente, les surprises combinées d'avance sont plus rares et plus difficiles, car pour les préméditer, il faut savoir au juste la situation du camp ennemi. A Marengo, à Lutzen, à Eylau, il y eut comme des espèces de surprises, mais ce n'étaient au fond que des attaques inattendues auxquelles on ne peut donner ce nom. La seule grande surprise que nous puissions citer, est celle de Taroutin en 1812, où Murât fut assailli et battu par Benningsen ; pour justifier son défaut de prudence, Murât allégua qu'il se reposait sur un armistice tacite ; mais il n'existait aucune convention pareille et il se laissa surprendre par une négligence impardonnable.
Il est évident que la manière la plus favorable, d'attaquer une armée, c'est de tomber un peu avant le jour sur son camp, au moment où elle ne s'attend à rien de pareil ; le trouble y sera inévitable, et si l'on joint à cet avantage celui de bien connaître les localités, et de donner à ses masses
Bes surprises d'armées. 59
une direction tactique et stratégique convenable, on peut se flatter d'une victoire complète, à moins d'événements imprévus. C'est une opération de guerre qu'il ne faut point mépriser, quoiqu'elle soit plus rare et moins brillante que de grandes combinaisons stratégiques qui assurent la victoire pour ainsi dire avant d'avoir combattu.
Par la môme raison qu'il faut profiter de toutes les occasions de surprendre son adversaire, il faut aussi prendre toutes les précautions nécessaires pour se mettre à l'abri de pareilles entreprises. Les règlements de tous les pays y ont pourvu, il n'y a qu'à les suivre exactement.
BO Chapitre IV. — Art. 36.
ASTICÏiiB XXXVI.
De l'attaque de vive force des places, des camps retranchés ou des lignes. Des coups de main en général.
Il existe maintes places de guerre qui, sans être des forteresses régulières, sont réputées à Tabri d'un coup de main, et qui sont pourtant susceptibles d'être enlevées par escalade, soit d'emblée, soit par des brèches encore peu praticables dont l'escarpement exigerait toujours l'emploi d'échelles ou autres moyens d'arriver au parapet.
L'attaque de ces sortes de postes présente à peu près les mômes combinaisons que celle des camps retranchés, car elle rentre comme celle-ci dans la catégorie des grands coups de main.
Ces sortes d'attaques varient naturellement selon les circonstances : 1® de la force des ouvrages; 2^ de la nature du terrain sur lequel ils sont assis; 3® de leur liaison ou de leur isolement; A^ de l'état moral des deux partis. L'histoire ne manque pas d'exemples pour toutes les espèces :
Par exemple, les camps retranchés de Kehl,
Attaque des camps retranchés>^ ^ 61
de Dresde, de Varsovie ; les lignes de Turin, et de Mayeîice; les forts retranchements de Feldkirch, de Scharnitz, de l'Assiette ; voilà dix événements dont les données varient comme les résultats. A 'Kehï (1796), les retranchements étaient plus liés et mieux achevés qu'à Varsovie; c'était presque une tête de pont en fortification permanente, car l'ârchiduc crut devoir leur faire les honneurs d'un siège régulier, et dans le fait il ne pouvait pas penser à les attaquer de vive force sans courir de gros risques. A Varsovie, les ouvrages se trouvaient isolés, mais cependant d'un relief très respectable, et ils avaient pour réduit une grande ville ceinte de murailles crénelées, armées, et défendues par une troupe de désespérés. Dresde avait pour réduit, en 1813, une enceinte bastionnée, mais dont un front déjà démantelé n'était couvert que d'un parapet de campagne ; le camp proprement dit ne se composait que de simples redoutes très éloignées, et d'une exécution fort incomplète ; le réduit seul en faisait la force (*).
À Mayence et à Turin, c'étaient des lignes de
(*) A Dresde, le nombre des défenseurs était le premier jour (25 août) de 24000 hommes; le lendemain, il en y avait déjà 65000, et le troisième jour au-delà de 100 mille.
62 Chapitre IV. — Art. 36.
circonvallation continues*; mais si les premières étaient fortement tracées, on ne saurait en dire autant des dernières, qui, sur des points importants, n'offraient qu'un méchant parapet de trois pieds au dessus du sol, et un fossé proportionné. De plus, à Turin, les lignes tournées et attaquées du dehors, se trouvèrent prises entre deux feux, puisqu'une forte garnison les attaqua à revers au moment où le prince Eugène les assaillit du côté de leur ligne de retraite. A Mayence elles furent attaquées de front, un mince détachement seul déborda la droite.
Les mesures tactiques à prendre dans ces sortes d'attaque contre des ouvrages de campagne, sont en petit nombre. Si l'on croit pouvoir tenter la surprise d'un ouvrage en l'attaquant un peu avant le jour, rien de plus naturel que de l'essayer ; mais si cette opération est la plus recommandable pour un poste détaché, il est difficile de supposer qu'une armée établie dans un grand camp retranché, en présence de l'ennemi, fasse assez mal son devoir pour se laisser surprendre; d'autant plus que la règle de tous les services est de se mettre sous les armes dès l'aube du jour. Comme il est donc probable qu'on en viendra toujours à une attaque de vive force, il résulte de la nature môme de l'opération que les précautions
Attaque des camps retranchés. ZZ
suivantes sont indiquées comme les plus simples et les plus rationnelles :
i^ Eteindre d'abord le feu des ouvrages par une artillerie formidable, qui remplit en môme temps le double but d'ébranler le moral des défenseurs;
2^ Munir les troupes de tous les objets nécessaires (comme fascines et petites échelles) pour faciliter le comblement du fossé et l'abordage du parapet ;
3° Diriger trois petites colonnes sur l'ouvrage que l'on veut emporter, en les secondant par des tirailleurs, et tenant des réserves à portée de les soutenir ;
A^ Profiter de tous les accidents du terrain pour mettre les troupes à l'abri et ne les découvrir que le plus tard possible ;
5° Donner des instructions précises aux colonnes principales sur ce qu'elles auront à faire quand un ouvrage sera enlevé, et qu'il s'agira d'aborder les forces ennemies qui occupent le camp ; enfin désigner les corps de cavalerie qui devront concourir à l'attaque de ses forces, si le terrain le permet. Après ces recommandations, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de lancer ses troupes avec toute la vivacité possible sur les ouvrages, en môme temps qu'un détachement les tournera par la gorge, car la moindre hésitation
64 Chapitre IV. — Art. 36.
est pire en pareil cas que la plus audacieuse témérité.
Nous ajouterons néanmoins que des exercices gymnastiques pour familiariser les soldats avec les escalades et les attaques de postes barricadés, seraient pour le moins aussi utiles que tous les exercices qu'on leur fait faire ; et que la balistique moderne pourrait bien exercer l'esprit de MM. les ingénieurs pour trouver les moyens de faciliter, par des machines portatives, le franchissement d'un fossé de campagne et l'escalade d'un parapet.
De toutes les dispositions que j'ai lues sur ces matières, celles de l'assaut de Varsovie et du camp retranché de Mayence sont les mieux conçues. Thielke nous donne une disposition de Laudon pour l'attaque du camp de Bunzelwitz, qui ne fut pas exécutée, mais qui n'en est pas moins à offrir comme un bon exemple.
L'attaque de Varsovie surtout peut être citée comme une des plus belles opérations de ce genre, et fait autant d'honneur au maréchal Paskéwitch qu'aux troupes qui l'exécutèrent. Voilà un exemple de ce qu'il convient de faire. Quant aux exemples de ce qu'il faut éviter, on ne peut rien citer de pire que les dispositions prescrites pour l'attaque de Dresde en 1813. Ceux qui en
Attaque des camps revanches. 65
furent les auteurs ou les rédacteurs n'auraient pu mieux faire s'ils eussent voulu empocher de prendre ce camp; on peut lire ces dispositions dans Touvrage du général Plotho, quoiqu'elles y soient déjà revues et corrigées.
A côté des attaques de cette nature, on peut placer les assauts ou escalades mémorables de Port Mahon en 1756, et de Bergopzoom en 1747 ; l'une et l'autre, bien qu'elles aient été précédées d'un siège, n'en furent pas moins des coups de main brillants, puisqu'il n'y avait pas brèche suffisante pour un assaut régulier. Les assauts de Praga, Oczakoff et Ismaël, peuvent aussi être rangés [dans la môme classe ; quoique dans ces dernières villes les parapets en terre et en partie éboulés favorisassent l'escalade, il n'y en eut pas moins de mérite à l'exécuter.
Pour les lignes retranchées contiguês, bien qu'elles semblent mieux liées que les ouvrages isolés, elles sont encore plus faciles à emporter, parce que, construites sur une étendue de plusieurs lieues, il est presque impossible d'empêcher l'ennemi de pénétrer sur un point ; la prise de celles de Mayence et de Weissembourg que nous avons rapportée dans YHistoire des guerres de la Révolution (chap. 21 et 52), celle des lignes
66 Chapitre IV, — Art. 36.
de Turin par le prince Eugène de Savoie, en 1706, sont de grandes leçons à étudier.
Ce fameux événement de Turin, que nous avons déjà souvent cité, est trop connu pour que nous en rappelions les circonstances, mais nous Tie pouvons vraiment pas nous dispenser d'observer que jamais triomphe ne fut acheté à si bon marché, ni plus difficile à concevoir. A la vérité le plan stratégique fut admirable ; la marche depuis TAdige par Plaisance sur Asti par la rive droite du Pô, laissant les Français sur le Mincio fut parfaitement combinée, bien qu'exécutée avec une lenteur inconcevable ; mais quant aux opérations sous Turin, il faut avouer que les vainqueurs furent plus heureux que sages. Le prince Eugène n'eut pas besoin d'un grand effort de génie pour rédiger l'ordre qu'il donna à son armée et il fallait qu'il méprisât cruellement ses adversaires pour exécuter la marche qui devait porter 35 mille alliés de dix nations différentes, entre 80 mille Français et les Alpes, se promenant pendant 48 heures autour de leur camp, par la plus fameuse marche de flanc qui ait jamais été tentée. Outre cela la disposition de l'attaque en elle-même fut si laconique et si peu instructive, que chaque officier (i'état-major en donnerait aujourd'hui une plus satisfaisante. Prescrire la for-
Attaque des camps retranchés. 67
mation de huit colonnes d'infanterie par brigades sur deux lignes, leur donner Tordre de couronner les retranchements et d'y pratiquer des ouvertures pour que les colonnes de cavalerie qui suivaient pussent pénétrer dans le camp; voilà toute la science que le prince Eugène sut appeler au secours de son audacieuse entreprise. Il est vrai qu'il avait bien choisi le point faible du retranchement, car il était si misérable qu'il n'avait pas trois pieds au-dessus du sol et ne couvrait pas ses défenseurs à mi-corps.
Quant aux généraux qui commandaient ce camp de Turin, leur panégyrique a été fait par un des historiens du prince Eugène; M. de M*", sans craindre de diminuer la gloire de son héros, se récrie naïvement contre la cour de France, qui donna des éloges à des générais dont la conduite aurait en toute justice mérité Véchafaud. Sans doute il n'a voulu parler que de Marsin, car chacun sait que le duc d'Orléans avait protesté contre l'idée d'attendre l'ennemi dans les lignes, et que deux blessures le mirent hors de combat dès le commencement de l'attaque ; pour le vrai coupable il expia, par une mort honorable, une faute que rien ne saurait justifier (*).
(*) Albergotti ne fut pas moins coupable que Marsin : placé
68 Chapitre IV. — Art. 36.
Mais je suis entraîné par mon sujet et il faut revenir aux mesures les plus convenables pour une attaque contre les lignes. Si celles-ci sont d'un relief assez fort pour en rendre Tassant redoutable, et si au contraire il y a moyen de les déborder ou de les tourner par des manœuvres stratégiques, ce parti sera toujours plus convenable qu'une attaque chanceuse. En cas contraire, et si Ton a quelque motif de préférer celuici, il faudrait choisir un point sur une des ailes, parce qu'il est assez naturel que le centre soit plus aisé à soutenir. Toutefois on a vu aussi, qu'une attaque sur une aile étant regardée avec raison comme la plus vraisemblable, on réussissait à tromper le défenseur en dirigeant une fausse attaque un peu forte de ce côté, tandis que la vraie, faite sur le centre, réussissait précisément parce qu'elle n'était pas probable. Dans ces sortes de combinaisons, les localités et l'esprit des généraux doivent décider le meilleur mode à suivre.
D'ailleurs, quant à l'exécution de l'attaque, on ne peut guère prendre d'autres moyens que ceux
avec 40 bataillons à la rive droite du Pô, où il n'y eut pas d'attaque, il refusa de marcher au secours de Marsîn, ce qui arrive toujours en pareil cas, chacun ne s*inquiétant que du point qu'il
OL'cupe.
Attaque d$s camps retranchés. 69
recommandés pour des camps retranchés. Cependant, comme ces lignes, autrefois du moins, avaient souvent le relief et les proportions d'ouvrages permanents, il peut arriver que l'escalade soit difficile, excepté pour les ouvrages en terre déjà un peu anciens, dont le talus serait dégradé par le temps et accessible à une infanterie un peu leste. Tels étaient, comme nous Pavons dit, les remparts d'Ismaël et de Praga ; telle était aussi la citadelle de Smolensk que le général Paskéw^itch défendit avec tant de gloire contre Ney, parce qu'il préféra défendre les ravins qui la précédaient, plutôt que de se réfugier derrière un mauvais parapet, à peine incliné à 30 degrés. Si une ligne est appuyée à un fleuve, il semble absurde de songer même à pénétrer sur cette aile, parce que l'ennemi, rassemblax^t ses forces dont le gros serait vers le centre, pourrait culbuter les colonnes qui s'avanceraient ainsi entre elles et le fleuve, en sorte que leur perte totale serait certaine. Cependant on a vu cette absurdité réussir, parce que l'ennemi, forcé derrière ses lignes, songe rarement à un retour offensif, quelque avantageux qu'il paraisse ; car le général et les soldats qui cherchent un refuge dans des lignes sont déjà à moitié vaincus, et l'idée de prendre l'offensive ne leur vient pas quand leurs
70 Chapitre ir. — Art. 36.
retranchements se trouvent déjà envahis. Toutefois, il serait impossible de conseiller Tessai d'une pareille manœuvre ; le général qui s'y exposerait, et qui éprouverait le sort de Tallard à Hochstett> n'aurait pas à s'en plaindre.
Pour ce qui concerne la défense des camps retranchés et des lignes, on n'a pas beaucoup de maximes à donner : la première est incontestablement de s'assurer de bonnes réserves, placées entre le centre et chacune des ailes, ou pour mieux dire, sur la droite de l'aile gauche, et sur la gauche de l'aile droite. Par ce moyen, on pourra accourir au secours du point qui serait forcé, avec toute la promptitude, ce qu'une seule réserve centrale ne permettrait pas. On a pensé môme que trois réserves ne seraient pas trop, si le retranchement était très étendu ; quant à moi, je pencherais pour n'en avoir que deux. Une recommandation non moins essentielle, c'est de bien pénétrer les troupes de l'idée qu'une affaire ne serait pas désespérée, parce que la ligne se trouverait franchie sur un point. Si l'on a de bonnes réserves qui prennent l'initiative à propos, on n'en sera pas moins victorieux, en conservant sa présence d'esprit pour les bien en-
Attaque des camps retranchés. 7i
gager au point et au moment convenables. Les troupes qui défendront le fossé et le parapet, se conformeront à des instructions données par les ingénieurs d'après lôs usages pratiqués dans les sièges*; toutefois, il faut en convenir, un bon ouvrage sur les détails du service de ripfanterie dans les sièges et camps retranchés, qui soit à la portée des officiers de cette arme, est un ouvrage encore à faire; une pareille entreprise n'a rien de commun avec ce tableau, car ce doit être l'objet d'un règlement et non un livre dogmatique.
Des coups de main.
Les coups de main sont des entreprises hardies qu'un détachement de l'armée tente pour s'emparer d'un poste plus ou moins important ou plus ou moins fort (*). Ils participent à la fois des surprises ou des attaques de vive force, car on emploie également ces deux espèces de moyens, pour arriver à ses fins. Bien qu'en apparence ces sortes d'entreprises semblent appartenir presque exclusivement à la tactique, on ne
O D faat distinguer l'importance et la force d*an point attaqué, car il s'en faut de beaucoup qu'un point fort soit toujours importent.
72 ChapUre IV. — Art. 36.
peut se dissimuler néanmoins qu'elles tirent toute leur importance des rapports qu'auraient les postes enlevés avec les combinaisons stratégiques des opérations. Aussi serons-nous bientôt appelé à en dire quelques mots à l'article 37, en parlant des détachements ; mais quelque fâcheuses que soient ces répétitions, nous sommes obligé d'en faire mention ici pour ce qui concerne leur exécution, qui rentre entièrement dans le domaine des attaques de retranchements.
Ce n'est pas néanmoins que nous prétendions les soumettre aux règles de la tactique, puisqu'un coup de main dit déjà par lui-môme que c'est en quelque sorte une entreprise en dehors de toutes les règles ordinaires. Nous voulons seulement les citer ici pour mémoire, en renvoyant nos lecteurs aux divers ouvrages historiques ou didactiques qui ont pu en faire mention.
Nous avons déjà signalé la nature des résultats souvent très importants que l'on peut s'en promettre. La prise deSizipoli en 1828; l'attaque manquée du général Petrasch sur Kehl en 1796 ; les singulières surprises de Crémone en 1702, de Gibraltar en 1704 et de Bergopzoom en 1814, comme les escalades de Port-Mahon et de Badajos, peuvent donner une idée de différentes espèces de coups de main. Les uns sont l'effet de la
Attaque des camps retranchés. 73
surprise, les autres se font de vive force : Padresse, la ruse, la terreur, Taudace, sont des éléments de succès pour ces sortes d'entreprises.
Dans la manière actuelle de faire la guerre, Penlèvement d'un poste, quelque fort qu'il soit par son site, n'aurait plus l'importance qu'on y attachait autrefois, à moins qu'il n'offrit un avantage stratégique susceptible d'influer sur les résultats d'une grande opération.
La prise ou la destruction d'un pont retranché, celle d'un grand convoi, celle d'un petit fort barrant des passages importants, comme les deux attaques qui eurent lieu en 1799 sur le fort du Lur ziensteig dans les Grisons ; la prise de Leutasch et de Scharnitz par Ney, en 1805 ; enfin l'enlèvement d'un poste même non fortifié, mais qui servirait de grand dépôt de vivres et de munitions indispensables à l'ennemi, telles sont les entreprises qui peuvent dédommager des risques auxquels on exposerait un détachement pour les exécuter.
Les Cosaques ont parfois 'tenté aussi des coups de main dans les dernières guerres ; l'attaque de Laon par le prince Lapoukin, celles de Cassel et de Chôlons, ont eu des avantages, mais rentrent néanmoins tout à fait dans la classe des entreprises secondaires dont l'effet le plus positif est de harceler et d'inquiéter l'ennemi.
74 Chapitre IV. — Art. 36.
Quelles instructions pourrait-on donner sur ces sortes d'entreprises en général ? Les mémoires de Montluc, les stratagèmes de Frontin, ces vieilles histoires qu'on croirait d'un autre monde, on diront plus que moi sur ce chapitre ; l'escalade, la surprise, la terreur, ne se laissent pas formuler en maximes.
Les uns ont enlevé des postes en comblant les fossés, tantôt avec des fascines, tantôt avec des sacs de laine ; on y a même parfois employé du fumier. D'autres ont réussi au moyen d'échelles sans lesquelles on tente rarement pareille entreprise; enfin on s'est servi aussi de crampons attachés aux mains et aux souliers des soldats pour gravir des rochers qui dominaient un retranchement. D'autres se sont introduits par des égoûts, comme le prince Eugène à Crémone.
C'est dans la lecture de ces faits qu'il faut aller chercher, non des préceptes, mais des inspirations, si toutefois ce qui a réussi à l'un peut servir de règle à l'autre. Il serait à désirer que quelque officier studieux* s'appliquât à réunir, dans un extrait historique détaillé, tous les coups de main les plus intéressants : ce serait rendre un service signalé non seulement aux généraux, mais à chacun des subordonnés qui peuvent avoir à coopérer à de pareilles tentatives, où sou-
Attaque des camps retranchés. 75
vent rintelligence d'un seul peut amener le succès.
Pour ce qui nous concerne, nous avons rempli notre tâche en indiquant ici leurs principaux rapports avec l'ensemble des opérations. Nous renvoyons d'ailleurs à ce qui a été dit au commencement de cet article sur la manière d'attaquer les retranchements de campagne, la seule opération militaire qui ait quelque analogie avec ces coups de main, lorsqu'ils se font de vive force.