DE LA STRATÉGIE ET DE LA TACTIQUE
ABTICLE XXXVII.
Des diversions et grands détachements (*).
Les détachements qu'une armée peut être appelée à faire dans le cours d'une campagne se
f ) M. le colonnel Wagner, dans sa traduction déjà citée, a bien voulu faire, sur cet article, des observations dont j'ai apprécié la justesse, et qui m*ont décidé à lui donner une rédaction toute nouvelle. Si nous différons encore de manière de voir en quelques points, je me plais à croire qu'ils seront peu importants.
J'ai hésité à placer cet article dans le chapitre de la stratégie, ou dans celui des opérations mixtes, mais s'il semble en définitive appartenir plus particulièrement aux opérations stratégiques, il est constant qu'un détachement, lorsqu'il est appelé à combattre, rentre dans toutes les combinaisons de la tactique ; j'ai donc cru qu'il pouvait être aussi bien placé ici.
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lient si étroitement avec le succès de toutes ses entreprises, qu'on doit les regarder comme une des branches les plus importantes, mais aussi les plus délicates de la guerre.
En effet, si rien n'est plus utile qu'un grand détachement lorsqu'il est fait à propos et bien combiné, rien n'est plus dangereux quand il est fait d'une manière inconsidérée. Frédéric -le - Grand comptait même au nombre des qualités les plus essentielles d'un général, de savoir engager ses adversaires à des détachements, soit pour aller ensuite les enlever, soit pour attaquer l'armée pendant leur absence.
On a tant abusé de la manie des détachements que, par un excès contraire, beaucoup de gens ont cru à la possibilité de s'en passer. Sans doute il serait beaucoup plus sûr et plus agréable de tenir toujours son armée réunie en une seule masse; mais comme c'est chose tout à fait impraticable, il faut bien se résigner à faire des détachements lorsque cela vient indispensable au succès môme des entreprises que l'on voudrait former. L'essentiel est d'en faire le moins possible.
Il y en a de plusieurs sortes :
1® Les grands corps lancés au loin hors de la
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zone des opérations, pour effectuer des diversions sur des points plus ou moins essentiels ;
2^ Les grands détachements faits dans la zone des opérations pour couvrir des points importants de cette zone, former un siège, garder une base secondaire, protéger la ligne d'opérations si elle est menacée ;
3<* I^es grands détachements faits sur le front même d'opérations, en face de l'ennemi, pour concourir directement à une entreprise concertée;
A^ Les petits détachements lancés au loin pour tenter des coups de main sur des postes dont la prise pourrait agir favorablement.
J'entends par diversions ces entreprises secondaires formées loin de la zone principale des opérations, aux extrémités d'un théâtre de guerre, et sur le concours desquelles on aurait la folie de baser le succès d'une campagne. De pareilles diversions ne sont utiles que dans deux cas, celui où le corps qui y serait employé se trouverait hors d'état, par son éloignement, d'être mis en action ailleurs; ou bien lorsqu'il serait jeté sur un point où il trouverait un grand appui parmi les populations, ce qui rentre dans le domaine des combinaisons politiques plus que dans celles de l'art militaire. Quelques exemples ne seront pas de trop pour en juger.
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Les funestes résultais que rexpédition de Hollande par les Anglo-Russes, et celle de Tarchiduc Charles, eurent pour les affaires des coalisés à la fin de 1799, et que nous avons signalés à Tarticle 19, sont encore présents à la mémoire de tout le monde ; il serait inutile de les répéter.
En 1805, Napoléon occupait Naples et le Hanovre ; les alliés imaginent de porter des corps anglo-russes pour le chasser d'Italie, et des corps anglo-russes et suédois pour l'expulser du Hanovre ; près de 60 mille hommes sont destinés à ces deux expéditions centrifuges; mais tandis que leurs troupes se rassemblent aux deux extrémités de l'Europe, Napoléon a ordonné l'évacuation de Naples et du Hanovre ; St-Cyr vient joindre Masséna dans le Frioul, et Bernadotte quittant le Hanovre vient prendre une part active aux événements d'Ulm et d'Austerlitz : après ces étonnants succès on reprit aisément Naples et le Hanovre. Voilà qui prouve contre les diversions ; citons un exemple des circonstances où elles seraient convenables.
Dans les guerres civiles de 1793, si les alliés avaient détaché de leurs armées 20 mille hommes de troupes aguerries pour les débarquer en Vendée, ils eussent produit bien plus d'effet qu'en augmentant les masses qui guerroyaient
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sans succès à Toulon, sur le Rhin et en Belgique. Voilà un cas où une diversion pourrait être non seulement très utile, mais décisive.
Nous avons dit qu'indépendamment des diversions lointaines et des corps légers, on employait aussi souvent des grands détachements dans la zone des opérations de Tarmée.
Si Tabus de ces grands corps détachés pour des buts plus ou moins secondaires, présente plus de dangers encore que l'abus des diversions, il est juste néanmoins de reconnaître qu'il en est souvent d'avantageux, parfois môme d'indispensables.
Ces détachements sont de deux espèces principales: la première consiste dans les corps permanents qu'on est obligé d'établir quelquefois dans une direction opposée à celle où l'on opère, et qui doivent y manœuvrer durant toute la campagne ; les autres sont des corps détachés temporairement pour exercer une influence salutaire sur une entreprise quelconque.
Au nombre des premiers on doit placer, avant tout, les fractions d'armées détachées, soit pour former la réserve stratégique dont nous avons parlé, soit pour couvrir les lignes d'opérations et
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de retraite, lorsque la configuration du théâtre de la guerre peut les laisser en prise aux coups de l'ennemi. Par exemple, une armée russe, voulant franchir le Balkan, est forcée de laisser une partie de ses. forces pour observer Schoumla, Routschouck et la vallée du Danube; dont la direction est telle qu'elle vient tomber perpendiculairement sur la ligne d'opérations ; quelque succès que l'on obtienne, il faudra toujours laisser une force respectable soit vers Giurgevo, soit vers Crojowa, et même à la droite du fleuve vers Routschouk.
Ce seul exemple suffit pour prouver qu'il est des cas où Ton ne peut se dispenser d'avoir un double front stratégique, ce qui forcera dès lors à détacher un corps considérable pour faire face à une portion de l'armée ennemie qu'on laisserait derrière soi. Nous pourrions' citer d'autres localités et d'autres circonstances où cette mesure ne serait pas moins nécessaire ; l'une est le double front stratégique du Tyrol et du Frioul pour une armée française qui passe l'Adige ; de quelque côté qu'on veuille diriger son effort principal, elle ne peut le faire sans laisser sur l'autre front un corps proportionné aux forces ennemies qui pourraient s'y trouver ; autrement elle abandonnerait toutes ses communications. Le troisième
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exemple est la frontière d'Espagne, qui présente aussi la facilité aux Espagnols d'établir un double front, l'un en couvrant le chemin direct de Madrid, l'autre se basant soit sur Saragosse, soit sur la Galice : de quelque côté que l'on veuille agir, il faut laisser vers l'autre un détachement proportionné à l'ennemi.
Tout ce que l'on peut dire sur cette matière,, c'est qu'il est avantageux d'élargir autant quepossible le champ d'opérations, et de rendre mobiles ces forces laissées en observation toutesles fois qu'on pourra le faire et qu'il s'agira de frapper des coups décisifs. Une des preuves les plus remarquables de cette vérité fut donnée par Napoléon dans la campagne de 1797. Obligé de laisser un corps de 15 mille hommes dans la vallée de l'Adige, pour contenir le Tyrol pendant qu'il se portait sur les Alpes Noriques, il préféra attirer ce corps à lui, au risque de compromettre un moment sa ligne de retraite, plutôt que de laisser les deux fractions de son armée désunie» et exposées à être accablées en détail. Persuadé qu'il vaincrait avec son armée s'il la réunissait, il jugea que la présence momentanée de quelques détachements ennemis sur ses communications serait dès lors sans danger.
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Les grands détachements mobiles et temporaires se font pour les motifs suivants :
1° Contraindre l'ennemi à la retraite en menaçant sa ligne d'opérations, ou couvrir la sienne propre ;
2o Marcher au-devant d'un corps ennemi et empêcher sa jonction, ou bien faciliter la jonction d'un renfort attendu ;
3° Observer et contenir une grande fraction de l'armée ennemie, tandis que l'on projette de frapper un coup sur l'autre portion de cette armée;
4° Enlever un convoi considérable de vivres ou de munitions, duquel dépendrait la continuation d'un siège ou le succès d'une entreprise stratégique; protéger l'arrivée d'un convoi qu'on attend soi-même ;
5° Opérer une démonstration à l'effet d'attirer l'ennemi dans une direction où l'on désire qu'il marche, pour faciliter une opération entreprise d'un autre côté :
6° Masquer et même investir une ou plusieurs grandes places pendant un temps donné, soit qu'on veuille les attaquer, soit qu'on veuille se borner à enfermer la garnison dans ses remparts ;
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7*> Enlever un .point important sur les communications d'un ennemi déjà en retraite.
Quelque séduisant qu'il puisse paraître d'obtenir les divers buts indiqués dans cette nomenclature, il faut avouer néanmoins que ce sont toujours des objets plus ou moins secondaires, et que l'essentiel étant de triompher sur les points décisifs, il faut se garder de s'abandonner à l'entraînement des détachements multipliés, cai- on a vu bien des armées succomber pour n'avoir pas su rester concentrées.
Nous rappellerons ici plusieurs de ces entreprises pour prouver que leur succès ou leur perto dépend, tantôt de l'à-propos, tantôt du génie de celui qui la dirige, plus souvent encore des fautes d'exécution. Chacun sait comment Pierre-le-Grand préluda à la destruction de Charles XII, en faisant enlever par un corps considérable le fameux convoi qu'amenait Low^enhaupt. Or se rappelle également comment Villars battit complètement à Denain le grand détachement que le prince Eugène avait fait sous d'Albermale, en 1709.
La destruction du grand convoi que Laudon enleva à Frédéric, pendant le siège d'Olmûtz, obligea le roi à évacuer la Moravie. Le sort des deux détachements de Fouquet à Landshut en
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1760, et de Fink à Maxen en 1759, attestent également combien il est difficile de se soustraire à la nécessité de faire des détachements et au danger qui en résulte.
Plus près de nous, le désastre de Vandamme à Culm fut une sanglante leçon contre les corps aventurés trop audacieusement ; toutefois, il faut en convenir, dans cette dernière occasion la manœuvre était habilement méditée, et la faute fut moins d'avoir poussé le détachement que de ne l'avoir pas soutenu comme on le pouvait facilement. Celui de Fink fut détruit à Maxen presque sur le même terrain et par la même raison.
Quant aux diversions démonstratives faites dans le rayon même de l'armée, elles ont un avantage positif : c'est lorsqu'elles sont combinées dans le but de faire arriver l'ennemi sur un point où il convient de fixer son attention, tandis qu'on rassemble le gros de ses forces sur un point tout opposé où l'on désire frapper un coup important. Alors il faut non seulement éviter d'engager le corps qui est employé à cette démonstration, mais le rappeler promptement vers le corps de bataille ; nous citerons deux exemples, qui prouveront l'opportunité de cette précaution.
Eq 4800, Moreau voulant tromper Kray sur la
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vraie direction de sa marche, fit porter son aile gauche de Kehl vers Rastadt, tandis qu'il filait avec son armée sur Stockach : sa gauche, après une simple apparition, se rabattit alors vers son centre par Fribourg en Brisgau.
En 1805, Napoléon, maître de Vienne, lance le corps de Bernadotte sur Iglau, pour semer la terreur en Bohême et paralyser l'archiduc Ferdinand qui y rassemblait un corps ; il lance d'un autre côté Davoust sur Presbourg pour imposer à la Hongrie; mais il les rabat aussitôt sur Brunn, afin d'y venir prendre part à l'événement qui devait décider de toute la campagne, et une victoire signalée devient le résultat de ces sages manœuvres. Ces sortes d'opérations, loin d'être contraires aux principes, sont nécessaires pour en favoriser l'application.
On se convaincra aisément, par tout ce qui précède, qu'on ne saurait donner des maximes absolues sur des opérations aussi variées et dont le succès tient à tant de particularités si difficiles à saisir. Ce sera aux talents et au coup d'œil des généraux à juger quand ils devront risquer des détachements ; les seuls préceptes admissibles, nous les avons déjà présentés ; c'est d'en faire le moins possible et de les rappeler à soi dès qu'ils ont rempli leur destination. Au surplus on
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pourra remédier en partie à leurs inconvénients en donnant de bonnes instructions à ceux qui les commandent; c'est en cela que consiste le plus grand talent d'un général d'état-major.
Un des moyens qui peuvent concourir aussi à préserver des fâcheux résultats qu'entraînent les détachements, c'est de ne négliger aucune des précautions prescrites par la tactique pour doubler leur force par de bonnes positions, mais sans perdre de vue néanmoins qu'il est plus sage en général de ne point les engager dans des luttes sérieuses, contre des forces disproportionnées. En pareil cas, la mobilité doit être leur premier moyen (Je salut; ce n'est que dans un petit nombre de circonstances qu'un détachement doit se résoudre à vaincre ou à mourir dans la position qu'il aurait prise ou qui lui aurait été assignée.
Quoiqu'il en soit, il est incontestable que, dans toutes les hypothèses possibles, les préceptes de la tactique et de la fortification passagère sont applicables aux grands détachements, comme à l'armée elle-même.
Puisque nous avons cité les petits détachements destinés à des coups de main, au nombre de ceux qui pouvaient être utiles, nous en indiquerons quelques-uns de cette nature qui pour-
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ront en faire juger. On se rappelle celui qui fut exécuté par les Russes à la fin de 1828 pour s'emparer de Sizepolis dans le golfe de Burgas. La prise de ce golfe faiblement retranché et qu'on se hâta de mettre à couvert, procurait en cas de réussite un point d'appui essentiel au-delà du Balkan, pour y établir d'avance les dépôts de Formée qui devait franchir ces montagnes; en cas de non-succès cela ne compromettait rien, pas môme le petit corps débarqué, car il avait une retraite assurée sur ses vaisseaux.
De même dans la campagne de 1796, le coup de main tenté par les Autrichiens pour s'empa rer de Kehl, et en détruire le pont, tandis que Moreau revenait de la Bavière, aurait pu avoir d'importants résultats s'il n'eût pas échoué.
Dans ces sortes d'entreprises on risque peu pour gagner beaucoup ; et comme elles ne sauraient compromettre en aucune manière le gros de l'armée, on ne peut que les approuver.
Des corps légers lancés au milieu de la zone d'opérations de l'ennemi, sont à classer dans la même catégorie ; quelques centaines de cavaliers ainsi hasardés ne sont jamais une perte grave, et peuvent causer un dommage souvent considérable à l'ennemi. Les détachements légers faits par les Russes en 1807, 1812 et 1813 ont forte-
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ment inquiété les opérations de Napoléon, et parfois les ont fait manquer en interceptant ses ordres et toutes ses communications.
On emploie de préférence à ces sortes d'expériences des officiers à la fois rusés et hardis, connus sous le nom de partisans : véritables enfants perdus, ils doivent faire tout le mal possible à l'ennemi sans trop se compromettre ; sans doute quand l'occasion de frapper un coup important se présente, ils doivent aussi savoir donner tête baissée sur l'ennemi ; mais, en général, l'adresse et la présence d'esprit pour éviter tout danger inutile, sont, plus encore que l'audace calculée, les véritables qualités nécessaires à un partisan. Je me réfère du reste à ce que j'en ai dit au chapitre XXXV du Traité des grandes opérations et à l'article 46 ci-après, sur la cavalerie légère.
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