ARTICLE XXXVIII
Des passages de rivières et de fleuves.
Les passages de petites rivières, sur lesquelles on trouve un pont établi et où l'on peut facilement en jeter un, ne présentent pas des combinaisons qui appartiennent à la haute tactique ou à la stratégie; mais des passages de grandes rivières ou de fleuves, tels que le Danube, le Rhin, le Pô, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, l'Inn, le Tessin, etc., sont des opérations dignes d'être étudiées.
L'art de jeter des ponts est une connaissance spéciale, qui appartient aux officiers de pontonniers ou de sapeurs. Ce n'est pas sous ce rapport que nous traiterons ces passages, mais comme attaque d'une position militaire, et comme manoeuvre de guerre.
Le passage en lui-môme est une opération de tactique; mais la détermination du point où il doit se faire est liée aux grandes opérations qui embrassent tout le théâtre de la guerre. Le passage du Rhin par le général Moreau en 1800, dont nous avons déjà parlé, peut encore servir
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d'exemple pour mieux faire juger cette assertion. Napoléon, plus habile en stratégie que son lieutenant, voulait le faire passer en masse à SchafFhouse pour prendre à revers toute l'armée de Kl^ay, la prévenir à Ulm, la couper de l'Autriche, et la refouler sur le Main. Moreau, qui avait déjà une tète de pont à Bâle, aima mieux passer plus commodément sur le front de l'ennemi que de tourner son extrême gauche ; l'avantage tactique lui parut plus sûr que tous ceux de la stratégie ; il préféra un demi-succès certain à la chance d'une victoire qui eût été décisive, mais exposée à plus de hasards. Dans la même campagne, le passage du Pô par Napoléon offrit un autre exemple de l'importance stratégique qui est attachée au choix du point de passage ; l'armée de réserve, après le combat de la Ghiusella, pouvait marcher par la gauche du Pô à Turin, ou passer le fleuve à Grescentino et marcher droit à Gênes ; Napoléon préféra passer le Tessin, entrer à Milan, s'y réunir à Moncey qui venait avec 20 mille hommes par le St-Gothard, puis passer le Pô à Plaisance, persuadé qu'il devancerait plus sûrement Mêlas sur ce point que s'il se rabattait trop tôt sur sa ligne de retraite. Le passage du Danube à Donawerth et Ingolstadt; en 1805, fut une opération à peu près du
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môme genre; la direction choisie devint la première cause de la destruction de l'armée de Mack.
Le point convenable en stratégie est facile à déterminer d'après ce que nous avons dit à l'articlo 19, et il n'est pas inutile de rappeler que, dans un passage de rivière comme en toute autre opération, il y a des points décisifs permanents ou géographiques, et d'autres qui sont relatifs ou éventuels, puisqu^'ils résultent de l'emplacement des forces ennemies.
Si le point choisi réunit les avantages stratégiques aux convenances tactiques des localités , ce choix ne laissera rien à désirer ; mais s'il présente des obstacles locaux presque insurmontables, alors il faudrait en choisir un autre, en ayant soin de préférer celui qui serait le plusprès de la direction stratégique qu'il importerait d'atteindre. Indépendamment de ces combinaisons générales, qui doivent influer sur le choix du point de passage, il en est encore une autre qui se rapporte aux lieux mêmes; le meilleur emplacement sera celui où l'armée, après avoir passé, pourra prendre son front d'opérations et sa ligne de bataille perpendiculairement au fleuve, du moins pour les premières marches,, sans être forcée de se diviser en plusieurs corps
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sur différentes directions ; cet avantage la sauvera également du péril de recevoir bataille avec le fleuve à dos, comme cela arriva à Napoléon à Essling.
En voilà assez sur la combinaison stratégique qui doit décider des passages ; il est temps de parler de leur exécution. L'histoire est la meilleure école pour étudier les mesures propres à en assurer la réussite ; les anciens ont fait une merveille de celui du Granique, qui n'est qu'un ruisseau ; sous ce rapport, les modernes ont de plus grandes actions à citer.
Le passage du Rhin à Tholhuys par Louis XIV n'est pas celui qui a fait le moins de bruit, et il faut avouer qu'il est digne de remarque.
De nos jours, le général Dedon a célébré les deux passages du Rhin à Kehl, et celui du Danube à Hochstedt en 1800 ; son ouvrage doit être consulté comme classique pour les détails ; or, la précision dans les détails est tout pour ces sortes d'opérations.
Enfin, trois autres passages du Danube, et celui à jamais célèbre de la Bérézina, ont surpassé tout ce qu'on avait vu jusque là dans ce genre. Les deux premiers sont ceux que Napoléon exécuta à Essling et à Wagram, en présence d'une armée de 120 mille hommes, munie de 400
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pièces de canon, et sur l'un des points où le lit du fleuve est le plus large ; il faut en lire l'intéressante relation par le général Pelet. Le troisième est celui qui fut exécuté par l'armée russe è Satounovo en 1828 ; quoiqu'il ne puisse être mis en parallèle avec les précédents, il fut très remarquable par les difficultés excessives que les localités présentaient, et par la nature des efforts qu'il fallut faire pour les surmonter. Quant à celui de la Bérézina, il fut en tout point miraculeux- Mon but n'étant point d'entrer ici dans des dél<uls historiques, je renvoie mes lecteurs aux. relations spéciales de ces événements, et j'ea résumerai les règles générales.
l'* Il est essentiel de donner le change à l'ennemi sur le point de passage, afin qu'il n'y accumule pas ses moyens de résistance. Outre les démonstrations stratégiques, il faudra encore de fausses attaques à proximité du passage, pour diviser les moyens que l'ennemi y aura rassemblés ; à cet effet la moitié de l'artillerie doit être employée à faire beaucoup de bruit sur tous les points où l'on ne veut pas passer; tandis que le plu« grand silence doit régner au point réel où se dirigeront les apprêts sérieux ;
2** On doit, autant que possible, protéger la construction des ponts, en portant des troupes
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en bateaux sur la rive opposée, afin d'en déloger l'ennemi qui gênerait les travaux ; ces troupes devront s'emparer aussitôt des villages, boi& ou autres obstacles à proximité ;
3° Il importe aussi de placer de fortes batteries de gros calibre, non seulement pour balayer cette^ rive opposée, mais pour faire taire l'artillerie que l'ennemi voudrait amener dans l'intention de battre le pont à mesure qu'on y travaillerait ; à cet effet, il convient que la rive d'où l'assaillant doit partir, domine un peu la rive opposée ;
JiP Le voisinage d'une grande île, près de la rive ennemie, offre de grandes facilités aux troupes de débarquement, ainsi qu'aux travailleurs .. De môme le voisinage d'une petite rivière affluente, donne les moyens de réunir et de cacher les préparatifs pour les bateaux ;
5® Il est bon de choisir un endroit où le fleuve forme une anse ou coude rentrant, afin de pouvoir assurer aux troupes un débouché sûr, protégé par des batteries dont le feu, croisé sur l'avenue, empêcherait l'ennemi de tomber sur les^ bataillons à mesure qu'ils passeraient ;
6® L'endroit fixé pour jeter les ponts doit êtreà proximité de bonnes routes sur les deux rives,, afin que l'armée puisse trouver des communications faciles après le passage, aussi bien que
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pour se rassembler. On doit éviter à cet effet les points où les rampes seraient très escarpées, surtout du côté de l'ennemi.
Quant à la défense d'un passage, les règles dérivent de la nature même de celles de l'attaque; elles ' doivent donc avoir pour but de s'opposer aux mesures indiquées ci-dessus ; l'essentiel est de faire surveiller le cours par des corps légers, sans avoir la prétention de le défendre partout ; puis de se concentrer rapidement au point menacé^ pour foudroyer l'ennemi quand une partie seulement de son armée aura passé. Il faut faire comme le duc de Vendôme à Gassano, et comme ie fit plus en grand l'archiduc Charles à Essling en 1809, exemple mémorable qu'on ne saurait trop recommander, bien que le vainqueur n'en ait pas tiré tout le fruit qu'il pouvait s'en promettre.
Nous avons déjà signalé à l'article 21, l'influence que les passages de fleuves, au début d'une entreprise ou d'une campagne, peuvent exercer sur la direction des lignes d'opérations ; il nous reste à examiner celle qu'ils peuvent avoir sur les mouvements stratégiques qui les suivraient immédiatement.
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Une des plus grandes difficultés qui se présentent après les passages, c'est de couvrir les ponts contre l'ennemi sans cependant gêner trop les entreprises que l'armée voudrait faire. Lorsqu'ils ont lieu avec une grande supériorité numérique, ou à la suite de grandes victoires déjà remportées, la chose n'est pas si embarrassante, mais lorsqu'on les exécute au début de la campagne, en présence d'un ennemi presque égal en forces, le cas est différent.
Si 100 mille Français passent le Rhin à Strasbourg ou à Manheim, en présence de 100,000 Allemands, la première chose qu'ils auront à faire sera de pousser l'ennemi dans trois directions : la première devant eux, jusqu'aux montagnes de la Forêt-Noire, la deuxième à droite pour couvrir les ponts du côté du Haut-Rhin, et la troisième à gauche pour les couvrir du côté de Mayence et du Bas-Rhin. Cette nécessité mène à un déplorable morcellement de forces ; mais pour en diminuer les inconvénients, il faut se garder de croire qu'il soit nécessaire de diviser l'armée en trois parties égales, ni qu'il faille conserver ces détachements au-delà du peu de jours nécessaires pour s'assurer du lieu de rassemblement des forces ennemies.
Toutefois on ne peut se dissimuler que c'est
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une situation des plus délicates pour un général en chef ; car, s'il se divise pour couvrir ses ponts, il peut donner avec une de ses trois fractions^ contie le gros des masses ennemies qui l'accableraient; s'il réunit ses forces sur une seule direction et que l'ennemi lui donne le change sur le point de rassemblement, il pourrait s'exposer à voir ses pontç enlevés ou détruits, et se trouver compromis avant d'avoir eu le temps de remporter une victoire.
Les remèdes les plus sûrs seront de placer ses ponts près d'une ville que l'on pourra mettrerapidement en état de protéger leur défense, puis de donner à ses premières opérations toute la vigueur et la rapidité possibles, en se jetant successivement sur les fractions de l'armée ennemie, et les battant de manière à leur ôter l'envie d'inquiéter les ponts. Dans quelques cas on pourra ajouter à ces moyens le système des lignes d'opérations excentriques; si l'ennemi a morcelé ses 100 mille hommes en plusieurs corpsoccupant des positions d'observation, et qu'on passe avec une masse égale sur un seul point voisin du centre de ce cordon, le corps défensif qui se trouverait isolé à ce centre étant vivement culbuté, on pourrait alors sans risque former deux masses de 50 mille hommes, lesquelles, en-
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prenant une direction divergente, disperseraient sûrement les fractions ennemies isolées en direction extérieure, les empêcheraient désormais de se réunir, et les éloigneraient ainsi de plus en plus des ponts. Mais si le passage s'était effectué, au contraire, sur une des extrémités du front stratégique de l'ennemi, en se rabattant vivement sur ce front qu'on battrait dans toute son étendue comme Frédéric battit la ligne autrichienne tactiquement à Leuthen dans toute sa longueur, l'armée aurait ses ponts derrière soi, et les couvrirait dans tous ses mouvements en avant. C'est ainsi que Jourdan, ayant passé à Dusseldorf, en 1795, sur l'extrémité droite des Autrichiens, put s'avancer en toute sûreté sur le Main ; s'il en fut chassé, ce fut parce que les Français, ayant une ligne d'opérations double et extérieure, laissèrent 120 mille hommes paralysés depuis Mayence à Bâle, tandis que Clairfayt repoussait Jourdan sur la Lahn. Mais cette circonstance ne saurait altérer en rien l'avantage évident que procure un point de passage établi sur une extrémité du front stratégique de l'ennemi. Le généralissime saura adopter ce système, ou celui exposé ci-dessus pour les masses centrales au moment du passage puis ensuite excentriques, selon les circonstances, selon la
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situation des frontières et des bases, enfin selon les positions de Tennemî. Ces combinaisons, dont nous avons déjà dit quelque chose à l'article des lignes d'opérations, ne m'ont pas paru déplacées dans celui-ci, puisque leurs rapports avec le placement des ponts fait le point principal de la discussion.
Il arrive parfois que des raisons majeures déterminent à tenter un double passage sur l'étendue d'un même front d'opérations, comme cela arriva à Jourdan et à Moreau en 1796. Si l'on y gagne d'un côté l'avantage d'avoir au besoin une double ligne de retraite on a l'inconvénient, en opérant ainsi sur les deux extrémités du front de Tennemi, de le forcer pour ainsi dire à se rassembler sur le centre, ce qui le mettrait dans le cas de ruiner séparément les deux armées. Une telle opération aura toujours des suites déplorables, quand on aura affaire à un général capable de profiter de cette violation des principes.
Tout ce qu'on peut recommander à ce sujet, c'est de diminuer les inconvénients du double passage, en portant du moins le gros des forces sur l'un des deux points qui serait alors décisif, puis de rapprocher le plus tôt possible les deux corps en direction intérieure, pour éviter que l'ennemi ne les accable séparément. Si Jourdan
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et Moreau avaient suivi cette maxime et se fussent réunis vers Donawerth au lieu de courir excentriquement, ils eussent probablement obtenu de grands succès en Bavière, loin d'être rejetés sur le Rhin.
Du reste, ceci rentre dans les doubles lignes d'opérations sur lesquelles nous n'avons pas à revenir.