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ARTICLE XXXIX

Des retraites et des poursuites.

De toutes les opérations de la guerre, les plus difficiles sont incontestablement les retraites ; cela est si vrai que le célèbre prince de Ligne disait avec son esprit accoutumé, qu'il ne concevait pas comment une armée parvenait à se retirer. Lorsqu'on songe en effet à l'état physique et moral dans lequel une armée se trouve lorsqu'elle bat en retraite par suite d'une bataille perdue, h la difficulté d'y maintenir l'ordre, aux chances désastreuses que le moindre désordre peut amener, on comprend pourquoi les généraux les plus expérimentés ont tant de peine à s'y résoudre.

Quel système conseiller pour une retraite? Faut-il combattre à outrance jusqu'à l'entrée de la nuit, pour pouvoir l'exécuter à la faveur des ténèbres? Vaut-il mieux ne pas attendre la dernière extrémité, et quitter le champ de bataille lorsqu'on peut le faire encore avec bonne contenance? Doit-on prendre, par une marche forcée de nuit, le plus d'avance possible sur l'ennemi,

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^u bien s'arrêter en bon ordre à une demimarche en faisant mine d'accepter de nouveau le •combat ? Chacun de ces modes, convenable dans -certains cas, pourrait dans d'autres causer la ruine totale de l'armée, et si la théorie de la guerre est impuissante en quelques points, c'est •certainement en ce qui se rapporte aux retraites.

Si vous voulez combattre à toute force jusqu'à la nuit, vous pouvez vous exposer à une défaite complète avant que cette nuit ne soit venue, et puis si une retraite forcée devait se faire au moment •où les ténèbres commencent à tout envelopper de leur voile, comment éviter la décomposition de l'armée qui ne sait et ne voit plus ce qu'elle fait? Si l'on quitte au contraire le champ de bataille en plein jour, et sans attendre la dernière extrémité, on peut s'exposer à perdre la partie au moment où l'ennemi renoncerait lui-môme à poursuivre ses attaques, ce qui ferait perdre toute la confiance des troupes, toujours disposées à blâmer les chefs prudents qui battent en retraite avant d'y être évidemment cgntraints. De plus, qui saurait garantir qu'une retraite exécutée en plein jour devant un ennemi un peu entreprenant, ne -dégénère en déroute ?

Lorsque la retraite est enfin commencée, on n'est pas moins embarrassé de décider s'il faut

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forcer de marche pour gagner toute Tavance possible, puisque cette précipitation peut achever la perte de l'armée ou bien la sauver. Tout ce qu'il est possible d'affirmer à ce sujet, c'est que, avec une armée un peu considérable, il vaut mieux^ en général, faire une retraite lente, à petite journées et bien échelonnée, parce qu'alors on a les moyens de former des arrière-gardes assez nombreuses pour se maintenir une partie du jour contre les têtes de colonnes de l'ennemi. Nous reviendrons du reste sur ces règles.

Les retraites sont de diverses espèces, selon le motif qui les détermine.

On se retire volontairement avant d'avoir combattu, pour amener l'ennemi sur un point moins avantageux pour lui que celui où il se trouve ; c'est une manœuvre prudente plutôt qu'une retraite; ce fut ainsi que Napoléon se retira en 1805 de Wischau sur Brunn pour amener les alliés sur le point qui lui convenait ; ce fut ainsi que Wellington se retira des Quatre- Bras sur Waterloo. En^, c'est ce que je proposai de faire avant l'attaque de Dresde, lorsqu'on eut appris l'arrivée de Napoléon. Je présentai la nécessité d'une marche sur Dippodiswalde pour choisir un champ de bataille avantageux ; on confondit cette idée avec une retraite, et un point

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d'honneur chevaleresque empêcha de rétrograder sans tirer l'épée, ce qui eût pourtant évité la catastrophe du lendemain (26 août 1813).

On se retire aussi sans être défait pour courir à la défense d'un point menacé par l'ennemi, soit sur les flancs, soit sur la ligne de retraite. Lorsqu'on marche loin de ses dépôts, dans une contrée épuisée, on peut être obligé à décamper pour se rapprocher de ses magasins. Enfin on se retire forcément après une bataille perdue, ou à la suite d'une entreprise manquée.

Ces différentes causes ne sont pas les seules qui modifient les combinaisons des retraites; elles varient selon la nature des contrées, les distances que Ton a à parcourir, et les obstacles que l'ennemi peut y apporter. Elles sont surtout dangereuses lorsqu'elles se font en pays ennemi : plus le point du départ est éloigné des frontières et de la base d'opérations, plus la retraite est pénible et difficile.

Depuis la fameuse retraite des Dix mille, si justement célèbre, jusqu'à la terrible catastrophe qui frappa l'armée française en 1812, l'histoire n'offre pas une grande abondance de retraites remarquables. Celle d'Antoine, repoussé de la Médie, fut plus pénible que glorieuse. Celle de Tempereur Julien, harcelé par les mômes Par-

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thés, fat un désastre. Dans les temps plus modernes, celle que Charles VIII exécuta pour revenir à Naples, en passant sur le corps de l'armée italienne à Fornoue, ne fut pas des moins glorieuses. La retraite de M. de Bellisle de Prague ne mérita pas les éloges qu'on lui a prodigués. Celles que le roi de Prusse exécuta après la levée du siège d'Olmûtz et après la surprise de Hochkirch furent très bien ordonnées, mais ne sauraient compter parmi les retraites lointaines. Celle de Moreau en 1797, exaltée par l'esprit de parti, fut honorable sans avoir rien d'extraordinaire (*). Celle que l'armée russe exécuta sans se laisser entamer depuis le Niémen jusqu'à Moscou, dans un espace de 240 lieues, devant un ennemi comme Napoléon, et une cavalerie pareille à celle que conduisait l'actif et audacieux Murât, peut certainement être mise au-dessus de toutes les autres. Sans doute elle fut facilitée par une multitude de circonstances, mais cela n'ôte rien de son mérite, sinon pour le talent stratégique des chefs qui en dirigèrent la première période,

O La retraite de Lecourbe, de TEngadine jusqu'à Altorf, et celle de Macdonald par Pontremoli après la défaite de la Trebbia, furent, ainsi que celle de Souvaroff, du Muttenthal jusqu'à Goire, des faits d'armes glorieux, mais partiels et de courte

durée.

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du moins pour l'aplomb et la fermeté admirable des corps de troupes qui l'exécutèrent.

Enfin, bien que la retraite de Moscou ait été pour Napoléon une sanglante catastrophe, on ne saurait contester qu'elle fut glorieuse pour lui et pour ses troupes à Krasnoï comme à la Bérézina : car les cadres de l'armée furent sauvés, tandis qu'il n'aurait pas dû en revenir un homme. Dans ce mémorable événement, les deux partis se couvrirent d'une gloire égale, les chances seules différèrent comme les résultats.

La grandeur des distances et la nature du pays qu'on a à parcourir, les ressources qu'il offre, les obstacles que l'on peut redouter de l'ennemi sur les flancs et les derrières, la supériorité ou l'infériorité que l'on a en cavalerie, l'esprit des troupes ; telles sont les principales causes qui influent sur le sort des retraites, indépendamment des dispositions habiles que les chefs peuvent faire pour les assurer.

Une armée se repliant chez elle sur sa ligne de magasins, peut conserver ses troupes ensemble, y maintenir Tordre, et faire sa retraite avec plus de sécurité que celle qui doit cantonner pour vivre, et s'étendre pour trouver des cantonnements. Il serait absurde de prétendre qu'une armée française, se repliant de Moscou sur le Nié-

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