CHAPITRE III
Notions sur FÉgypte.
I. Description de l'Egypte. — L'Egypte était divisée anciennement en haute Egypte ou Thébaïde, Egypte du miheu ou Heptanomide, et
(1) C'est ce que dit positivement Hérodote, IV, 4*i. Celte assertion , soutenue par Larcber et le major Rennell, est attaquée par M. Gosselin.
(2) Pour ce chapitre , voir les Éclairciss'eaaeDta et les citations dans le Prédi de thittoire ancienne, 3« édition, de la page 34 à la page 38.
BISTOIKE DB L'ÉGYPTE. 49
basse Egypte ou Delta. Resserrée entre deux chaînes de montagnes dans sa longueur de deux cent vingt-cinq* lieues, TÉgypte a été, de tout temps, couverte chaque année et fécondée par les eaux du Nil. Ce fleuve y entre par les cataractes de Syène, et se jette dans la Méditerranée par sept embouchures, toutes navigables autrefois. La fertilité de FÉgypte était prodigieuse. Ses principales productions étaient le blé, le lotus, le lin, le papyrus, et divers légumes. A côté des productions de la nature, on remarquait les monuments des hommes : dans la haute Egypte, Tenceinte, les tombeaux, les temples de Thèbes; le temple de Tentyra (Denderah); le colosse de Memnon : dans TËgypte du milieu, Memphis, les pyramides, les obélisques, le labyrinthe, le lac Mœris, bassin naturel que le travail des hommes avait rendu plus vaste et plus profond, et avait destiné à corriger les irrégularités des inondations du Nil : dans la basse Ëgyi)te, Sais, où Ton trouvait le temple de Neith; Uéliopolis, célèbre par ceux du soleil et de Sérapis; les canauxT du Nil, dont on avait partout coupé le pays; le canal de jonction entre le Nil et la mer Rouge, commencé par Néchao.
II. Population. Noubre des villes. — Le témoignage unanime des historiens anciens, fondé sur l'examen des registres sacrés, sur des renseignements que leur avaient fournis les prêtres, enfin sur leurs propres observations, porte le nombre des villages et villes de Tancienne Egypte à vingt mille, et celui des habitants à sept milhons. Ce calcul se rapporte au temps d'Âmasis et aux siècles qui précédèrent le règne de ce prince (1). Après l'avoir déclaré exagéré, on le tient aujourd'hui pour exact, et l'on reconnaît que l'Egypte pouvait réellement renfermer plus de villes, nourrir plus d'habitants que son étendue ne semble, au premier aspect, permettre d'ime^iner qu'elle en avait (2).
(1) Hérod., U, 177 : «On dit que sous le règne d'Amasis il y avait en Egypte vingt » mille villes, toutes bien peuplées. » Diod. Sic, I, 3i : « L'Ég}pte eiaitaulreruiâ, de tous » les pays connus, le plus peuplé. Dans les temps anciens, elle avait plus de dix-iiuit » mille bourgades ou villes , comme on te voit par les registres sacrés. Suus Fiolémée, » flis de Lagus, on en recensa trente mille, et ce nombre subsiste encore aujourd'hui. » Dans le recensement du peuple, on trouva autrefois sept millions d'hommes. »
(2) Volney. Voyage d* Egypte , c. ii, à la iin, a remaïqué que l'Egypte n'a pas une seule de ces foreis qui, partout ailleurs, enlèvent tant de terrain à l^gnculiure, tant de récoltes, tant de places propres à bâtir des bourgades. A /exception des lempleti, tous les édiGces d'une grande dimension, les pyramides, le labyrinthe, le lacMoBris, furent relégués par les Pharaons hors des terres cultivables , dans les Sitbies ou sur i«>s. rochers de la Libye. La chaleur du climat restreint singulièrement la quantité des aliments nécessaires à la subsistance. Les terres d'Égypte,au contraire, sont d'une prodif^eose fécondité , et ne se reposent jamais.
m PRÉCIS M L'HISTODIB ANOElimB.
III. MoBURS^iT GotTUin^. -^ Les mères allaitaient leurs èn&Dts. Tous les^ enfants, même ceux des esclayes, étaient libres. La polygamie était tolérée, .mais la plupart d^ Égyptiens n'avaient qu'une femme. On révérait extrêmement la vieillesse. Les Égyptiens, même les rois, étaient tous soumis après leur mort à un jugement. Lq lieu où on le rendait, les circonstances dont il était accompagné, ont donné naissance chez les Grecs aux fables du Styx, de Caron, des juges infernaux, de rÉlysée. La croyance à la métempsycose, ou à la durée et aux transmigrations des âmes, introduisit chez les Égyptiens la coutume dès embaumements, la conservation des momies, la somptuosité des tombeaux, l'érection des pyramides (caveaux du mort). Toujours préoccupés de leurs derniers moments, ils plaçaient un squelette dans leurs repas, et les idées funèbres jusqu'au milieu des plaisirs.
IV» AUTs ET soENCBS. — Lcs Égyptiens connurent tous les arts, s'y livrèrent, et en poussèrent quelques-uns à im haut degré de perfection. Concurremment avec les arts de luxe, ils cultivèrent les arts utiles. En même temps qu'ils se livraient à l'architecture, à la sculpture, à la peinture, à la musique, ils tissaient et teignaient la laine et le coton, façonnaient en vases la porcelaine et la terre, fondaient et ciselaient les métaux. On ne trouve chez eux les restes d'aucun théâtre, lès vestiges d'aucune littérature réguUère; mais leurs progrès dans les sciences exactes remontent à une haute antiquité. La nécessité de reconnaître leurs champs après les inondations, et le partage des terres, exécuté pat Sésostris, les conduisirent de bonne heure à la découverte de la géométrie. L'arithmétique leur était connue. Ils étudièrent avec ardeur l'astronotnie, et connurent l'année solaire 1325 ans avant notre ère. L'abus de l'astronomie lès conduisit aux folies de l'astrologie judiciaire. Ils consignèrent sur les murs des temples et des tombeaux, sur de nombreuses colonnes nommées kermès, leurs observations, leurs découvertes, les diverses branches de leurs connaissances. Ils se servirent, pour cet usage, d'une écriture emblématique ou hiéroglyphique, dont l'écriture hiératique, employée dans les manuscrits par les prêirés et leurs grefTiers, n'était qu'un genre : outre cette première écriture, les Égyptiens connurent une écriture épistolographique ou démottque, à l'usage du peuple.
V. Religion (1). — Les premiers habitants de l'Egypte, horde dé ba-
(1) Hérodot., I. II. Diod., t , n et sqq. Plutarc., de Iside et Osiride. Macrob., Saturn., 1. 1. Religions de rântiquité, texte de M. Creuser, et les notes de M. Guigniaut, particuliértment la note 6 da tome I«
GOUVXRIŒMENT DfiS ÉGYPTIENS, ETC. M
teliers, de pêcheurs et de pasteurs nomades, habitent les bords du^Nil, dont le soleil et la lune sont les éternels régulateurs; dont les eaux ou l'humidité, combinées avec la chaleur du soleil,, fécondent la terre et produisent les plantes; dont les rives sont couvertes à la fois et de^ troupeaux de ces tribus errantes et de différents animaux, les uns nuisibles, les autres bienfaisants. Les primitifs Égyptiens, adonnés à des occupations basses et actives qui bornent leurs idées, attachent exclusivement leur esprit aux objets dont leurs sens sont frappés, ne tardent pas à mettre en oubli les vérités subhmes révélées originairement par Dieu. Cette infidélité d'un côté, d'un autre, les circonstances locales dont nous venons défaire mention, déterminent et fonrifent leur première religion. Ce n'est autre chose qu'un culte rendu aux astres, aux éléments, aux animaux, à la nature, dont ils personnifient les forces, les accidents, les oppositions, dont ils révèrent les produits. Leurs principales divinités sont : 1" Osiris, dans lequel ils reconnaissent à la fois le règne végétal, le Nil, le soleil, le feu, le principe mâle, actif et vi-. viôant, qu'ils représentent par le taureau ou bœuf Mnévis, Onuphis* Apis, et par d'autres signes encore; 2«/m, la lune, la terre d'Egypte, l'humidité, le principe femelle, dont le symbole est la génisse. L'hiver, saison morte, succède à l'été, temps où la nature prodigue ses richesses : la terre fertile d'Egypte est entourée par les sables arides de l'Arabie et de la Libye. Aussi à Osiris et à Isis sont opposés dans les croyances des Égyptiens, 3** Typhon, principe malfaisant, roi de la destruction et de la mort; 4« Nephthys, sœur de Typhon, la terre inféconde, la sécheresse et la stérilité. Au culte de ces divinités se joint dëlui des animaux servant à la vie pastorale ou agricole, du bœuf et du bélier, représentant des espèces entières; du chien, gardien des troupeaux; de l'ibis, de l'ichneumon, du chat, ennemis des crocodiles et des rats qui infestent l'Egypte. L'Égyptien y ajoute encore le culte de ces mêmes animaux nuisibles, du rat, du crocodile, de l'hippopotame, auxquels il sacrifie dans sa terreur pour les apaiser; le culte enfin des plantes salutaires, à la tête desquelles il place le lotus, qui lui fournit titie partie de Sa nourriture. Son seul dogme consiste dans l'opinion que l'âme humaine conserve sa force et son action aussi longtemps que le corps conserve sa figure; grossière et imparfaite représentation du dogme de Fimmortalité de l'âme. Tels furent le culte et les croyances des premiers Égyptiens; tels furent encore ceux du peuple, des basses Classes dans les sièctes suivants, après l'établissement des étrangers en Éjfjrpte.
5i PRÉCIS DE L*HISTOIRB ANCIENNE.
Ces étrangers, descendus de l'Ethiopie, ces étrangers qui deviennent les prêtres de l'Egypte, y introduisent les idées des pays dont ils sont partis, et où une civilisation plus développée a conduit les esprits à une haute culture , en môme temps qu'elle a favorisé les idées contemplatives, et permis de retenir plusieurs des vérités révélées. Leur doctrine enseigne l'existence d'un Dieu suprême et unique , principe des divinités iniérieures et de toutes choses. Elle embrasse, par une chaîne non interrompue, l'ensemble du monde et de la création, unit par des liens étroits le ciel et la terre. En effet, on y trouve huit dieux supercélestes; douze dieux célestes; les âmes, les corps et le monde terrestres; enfin les dieux terrestres (1). Elle enseigne l'existence des âmes immortelles au sein du Père suprême ; leur émigration vers la terre, à travers le zodiaque et par la porte des hommes; leur union avec les corps ; leurs souillures et leurs imperfectioas pendant le cours de la vie terrestre; leur compainition, après la mort, devant Osiris; leur jugement basé sur la nature de leurs œuvres ; leurs expiations pendant neuf ans seulement pour les âmes vertueuses, pendant mille ou même trois mille années pour les coupables, d'abord dans les corps des animaux terrestres, ensuite dans les corps des animaux célestes ou les signes du zodiaque ; enfin leur retour, par la porte des dieux, dans les régions célestes, où elles occupent une place conforme à leurs mérites. Dans leur système religieux, les Éthiopiens font rentrer les dé-
fi) A la téie des huit dieux supercélesres se plare : i» Un dieu sans nom, sans figure, incorporel, immuabk, iniini, qu'on doit adorer en silence, suprême créateur, unique source et principe de tous dieux et de toutes choses. Après lui viennent sept di.*ux> dont il entendre le pieniier ; et qui, è leur tour, se donnant naissance les ans aux autres par des énianaiions successives ; 20 ifne/', encore appelé Ainoun ou Ainmon , At;athodê« mon. Flerniés, Tesprit de toutes choses, le premier dénuiurge (créateur \ dont l'einbtéme est le bélier; 30 la Matière el le monde; 4o le Chao$, Aihor ou Vénus céleste; S^* Phtha, l'organisateur, le dieu du (eu et dn la vie, second démiurge, qui réunit en lui les deux principes de la fé^'ondiié, ei qui les partage entre 60 Pan Sitndèt, représenté par le bouc , et HéphcMtobula; 7*» Pi-ré ou Phré , ou Osiris, le SoleJ , troisième démiurge: 80 Piloh. ou Isis, la Lune.
Le Soleil et la Lune sont les derniers des dieux de Tempyrée, les premiers des dieux du riel. qui leur obéissent connue è leur roi et à leur reine. Ces dieux du ciel, appelés . Cahiie», sont au nombre de douze. Six mâles suivent le solei! : 10 Re)npha, Saturne ; 2*» Pi'Zéinu, .lup'ler; 3» Krtoti ou JWèt, Mars; 4'> Surot^ Vénus; 5© Pi-Uermés, Mercure, le second Tbot; 60 le Ciel des éltiiles. 1^ Lune humide et féconde ouvre la série des six Cabires femelles : le la Lune; 2» VÊther; 3o le Feu; 4" l'Air; 5* l'Eau; 60 la Terre. Ces douze grands dieux furent placés dans le zodiaque égvpiien : des divinités inférieures s'y rattachèrent, les trois cent soixante-cinq dieans ou démons, en nombre égal aux jours de Tannée solaire.
Quand le monde supérieur et U nature eurent été créés, le démiurge Ûihtdnuts ^
fiOUYERNEMENT DES ÉGYPTIENS, ETC. 83
couvertes de rastronomie; ils indiquent encore Tordre et la suite des saisons, la division du temps; ils consacrent les règles du calendrier: ils rappellent enfin l'origine des sciences et des arts, et assurent les honneurs de Tapothéose aux inventeurs, aux hommes qui ont éclairé et servi leurs semhlables. Cette religion est telle qu'on pouvait Tattendre d'hommes savants, ingénieux, et éclairés par quelques reflets de la révélation. Mais ces hommes se constituent en même temps les maîtres et les chefs d'un peuple grossier, dont ils doivent ménager la soumission par des concessions faites à ses croyances. Aussi , dans le nouveau systîîme religieux qu'ils forment, les Éthiopiens combinent les éléments qu'ils apportent avec ceux qu'ils trouvent dans le pays; accueillent et comprennent, dans le culte public, les anciennes divinités des Égyptiens primitifs avec leurs noms r t leurs attributs. Aussi expriment-ils les abstractions de la vérité par les emblèmes du fétichisme; aussi donnent-ils aux dieux des histoires fabuleuses, qui peuvent alimenter et satisfaire la crédulité de la populace; aussi tolèrent-ils, dans le culte, des désordres conformes aux inclinations basses et corrompues du peuple, des pratiques également réprouvées par la nature et la morale.
Les prêtres égyptiens étaient les dépositaires exclusifs de la science de la religion et du gouvernement, et de toutes les connaissances humaines. Hermès ou Thot, principe de toute science, est l'idéal du prêtre; comme Osiris, principe de toute force, de toute puissance, est le vivant modèle du roi, le véritable Pharaon.
pArlagéeA en soixante classas, (ontes immorielles ei placées dans la sphère de l'air, qa'il leur def»*iidlt de quitter» Elles désobi^irenl . et de leur union aver 'a nature naquirent les eorpt qu'on leur donna pour prisons. Le dieu sapré • e les «ivilla de son souffle, et leur promit leur retour aux demeures célestes, si elles s'abstenaient du mal sur 'a terre qui leur fut donnée pour habitation. Mais elles continuèrent l*'urs coupables lévoiles aux ordres du Tout-Puissant, semèrent partout la guerre et le désordre, souiU lèrent les éléments et la terre par Timpiété et le sacrilège . provoquèrent eriQn un nouvel et meilleur ordre de choses. Alors reçurent naissance les dieut terrestres, issus des dieux du second ordre et de la Terre ou Rhia : le second Onirit et Aroueris^ tils du Soleil ou premier Osiris; Typhon et sa sœur Nephthyt^ issus de Saturne; la srconde /ni, fille d'Hermès. Guidés parles conseils d'Hermès, le second f^siris et la seconde Isis prodiguèrent aux hommes tous les biens de la vie et de la civiiisa'ion , de la religion et des arts. Mais ne voulant pas borner ses bienfaits à l'Égvpte. Osiris pariit pour sa grande expédition, accompagné de Pan avec ses satyres ; d'i4«u6»#, cynocéphale; d'an génie à tête de loup; d'Aroueiis, qui menait à sa suite une troupe de danseuses et de femmes artistes ( les Muses d'origine égyptienne). Dans le cortège d'Osi«i«, on remarquait encore Triptolème et Prométhée. Hemite» , An'ée. Buiirit, furent laissés pour le gouvernement ou la garde de TÉgypte. Osiris, soit durant sa vie, soit après sa mort, donna en outre trois enfants à Isis, Horus , Bubtulitt sa sosar, e( i/af « poeralê.
84 ntËOB DS l'UISTOIRS ÀKCIBKlVt.
Vl. GocvBHNEMENT. — Décrit avec inexactitude, le gouvernement égyptien a été tour à tour vanté et déprécié avec tant de passion, qu'un jugement impartial, basé sur des faits certains, est encore à établir.
II faut d'abord distinguer quatre périodes, durant chacune desquelles il ne ressembla nullement à ce qu'il fut depuis, ou à ce qu'il avait été auparavant.
Première période. Théocratie. — Pendant la première période, qui s'étend depuis la plus ancienne invasion des Éthiopiens jusqu'à Menés, le gouvernement fut purement théocratique; les prêtres exercèrent, au nom des dieux, tous les pouvoirs réunis, et Ux)uvèrent une entière obéissance à leurs ordres (1).
Deuxième période. Monarchie élective. — Au temps de Menés, U monarchie remplaça la théocratie. Un moment héréditaire, elle devint bientôt élective pour longtemps : les formes de Télection nous ont été conservées. La classe des prêtres, rangés dans les divers ordres de leur hiérarchie, et la classe des guerriers, s'assemblaient sur la montagne sacrée voisine de.Thèbes. La classe du peuple, c'est-à-dire la masse de la nation, n'était pas appelée à concourir par ses suffrage au choix de son maître. A mesure qu'un candidat paraissait, on recueillait les voix : celles des prêtres principaux valaient cent voix de guerriers; celles des prêtres du second ordre, vingt voix de guerriers; celles des prêtres du dernier ordre, dix voix de guerriers. Cette organisation seule prouverait que, durant cette seconde période, les rois étaient choisis presque exclusivement dans la classe des prêtres, quand Platon ne nous apprendrait pas que c'était «n grand hasard, quand un homme d'une autre dasse parvenait à s'emparer du trône. Mais si l'autorité suprême n'était guère accessible qu'aux prêtres, nous avons vu précédemment que, dans cette classe, elle était mise au concours des talents utiles et des services rendus au pays.
Troisième période. Monarchie héréditaire. — Quand TÉgypte eut à repousser les nouvelles invasions des Éthiopiens et celles des Pasteurs, il fallut de la suite dans le commandement et les desseins, l'habitude des armes, la popularité parmi les gens de guerre, toutes choses incompatibles avec l'élection à chaque règne, avec le caractère et les occupations des prêtres. Ces circonstances rendirent la monarchie héréditaire, et l'enlevèrent à la classe des prêtres pour la donner à celle des guerriers. Cependant les prêtres ressaisirent le sceptre à diverses reprises, commis
(1) F»y«« U chapitre précédent, page 42.
•OUTBBMSMENT DXS ÉGYPTOSHB, ETC. 85
on le voit par Texemple du prêtre de Vulcain, Séthos (1). Hs s'étaient ménagé ce retour au trône en maintenant l'élection , non plus à la fin de chaque règne, mais à Textinction de chaque dynastie.
Cherchons à nous former une idée précise du gouvernement pendant cette troisième période, qui s*étend depuis les invasions des Pasteurs jusqu^aux règnes de Ghéops et de Chéphrem.
Voici quelle fut la forme de ce gouvernement. Le pouvoir des rois était ahsôlu dans son principe : dans Tapplication ,. il était restreint par les conseils des prêtres, par la crainte dlrriter les dieux en abusant de leursdroits, par les exemples et les instructions de leurs prédécesseurs, par la crainte du ji^ement après la mort, de la privation de la sépulture, des malédictions et de l'infamie. Mais ces freins étaient tous moraux, et il n'y avait pour la nation aucune garantie dans les lois contre le despotisme du prince.
Après les rois, venaient, dans Tordre d'honneur et de puissance, les deux castes privilégiées des prêtres et des guerriers. Les éléments de la puissance des prêtres étaient l'ascendant acquis sur les rois, dont ils dirigeaient toutes les actions; la crainte et le respect qu'ils imprimaient conime ministres et inteiTprètes des dieux; le pouvoir judiciaire et les chaînes civiles qu'ils avaient conservés, car ils siégeaient seuls dans le tribunal ou les tribunaux d'Egypte; le monopole de toutes les connaissances humaines, entre autres de la médecine et de l'astronomie, qu'ils s'étaient réservé, monopole qui les rendait également respectables et influents par leurs lumières, indispensables par l'utilité dont ils étaient ^ la nation et aux particuliers; enfin l'influence des propriétés territoriales, dont ils possédaient le tiers, exempt de toute charge et de tout impôt.
Les guerriers, au nombre de 250,000, étaient répandus dans les dix-sept nomes ou provinces. Chacun d'eux possédait douze aroures ou arpente de terre, exempts également de toute redevance. Ils se livraient exclusivement, même pendant la paix, à l'étude et à la pratique dé toutes les parties de l'art militaire. Les prêtres et les guerriers transmettaient à leurs enfants l'hérédité de leur profession, de leurs terres, de leurs privilèges, des dignités qu'ils occupaient dans l'État.
Le peuple, la masse de la nation égyptienne, n'eut, en aucun temps, aucun droit politique, aucune part ni directe ni indirecte au gouvernement, aux magistratures, aux honneurs. Il supporta seul le poids des impôts; il exécuta seul la plus grande partie des construc- —————— —j — ' ' ' ■
(1) Bèro4ot«,I.II,e. 141.
S6 PRËaS DE L*HIST011UE AlfCIBimB.
lions d'utilité publique, dont TÉgypte était couverte. Quelques pharaons, Ramsès, Aménophis, Sésostris, le déchargèrent d'une portion de ces travaux pour les reporter sur les étrangers et les vaincus; d'autres, tels que Achtoès, Schuniosochos, Chéops et Chéphrem, l'en accablèrent. Depuis le pharaon dont Joseph fut ministre, jusqu'à Sésostris, les terres furent possédées exclusivement par les prêtres, les guerriers et les rois. Les hommes du peuple, privés de la liberté et de toute propriété territoriale, eurent pour seule ressource la modération des maitres, qui n'exigeaient que le cinquième du produit des champs. Sésostris rendit la liberté aux hommes des basses classes, et assigna à chacun d'eux une portion de terrain égale et carrée, sous la. condition d'une redevance annuelle ; dès lors ils cessèrent d'être serfs de la glèbe pour devenir propriétaires sujets à l'impôt. Leur bien-être matériel fut assez grand pour que la population s'élevât, dit-on, à 7,000,000, et le nombre des villes ou villages à 20,000. Mais, même dans cette condition améliorée, ils furent éternellement laboureurs, artisans, de père en fils, et ne prirent aucune part ni au gouvernement, ni aux charges et dignités publiques : l'État fut privé des talents qu'ils avaient pu recevoir de la nature. De puissants moyens les retinrent dans cette dépendance : la force militaire, concentrée entre les mains des guerriers; toutes les sciences mises sous le séquestre des hiéroglyphes, dont les prêtres seuls avaient la clef ; l'instruction, même élémentaire, refusée aux hommes du peuple ; la nation soigneusement préservée du contact des étrangers; le commerce extérieur, les moyens d'acquérir une grande fortune, et, avec la fortune, de la considération et de l'importance, interdits à la dernière caste.
Quatrième période^— Cette période comprend les temps écoulés entre le commencement des règnes de Chéops et de Chéphrem, et la conquête persane. Tous les supports du système politique égyptien croulèrent, à partir des règnes de Chéops et de Chéphrem. Ces princes gouvernèrent l'Egypte durant cent dix ans. D'une part ils substituèrent le plus violent despotisme à la modération de leurs prédécesseurs, accablèrent le peuple de réquisitions, de corvées. D'une autre part, en fermant les temples et en suspendant le culte, ils prétendirent affranchir la royauté de l'influence des prêtres, et rompirent, les premiers, entre les rois et les classes privilégiées, l'accord, l'étroite intelligence, qui leur étaient respectivement nécessaires pour maintenir leur commune autorité. Le prêtre Séthos, étant à son tour parvenu au trône, retira à la classe dés guerriers les douze aroures de terre que les rois
«OUYERNSMENT DES «GYPTIBMS, STC. 57
précédents leur avaient accordées : leur mécontentement fut si grand, qu'ils Tabandonnèrent dans sa guerre contre Sennachérib. Séthos attaqua et vainquit l'étranger avec les marchands, les artisans et la masse du peuple, qui s'étaient volontairement rangés sous ses drapeaux; mettant ainsi aux mains de la multitude les armes, qui avaient jusqu'alors été le privilège exclusif des guerriers, et qui avaient autant servi à la tenir dans la dépendance qu'à défendre le pays. La révolution continua sous Psammitichus et ses successeurs : tous ces princes ouvrirent l'entrée de l'Egypte aux Grecs, prirent trente mille de ces derniers à leur service, leur cédèrent la ville de Naucratis, tendirent constamment à maîtriser la classe des guerriers, dont une partie émigra en Ethiopie : ils introduisirent le 'commerce extérieur, fournirent au peuple les moyens de se relever et de s'éclairer.
Par ces diverses mesures, les pharaons, depuis Chéops, niinent sans retour les distinctions des castes, le respect pour l'ancien culte et pour les prêtres, comme le prouvent tous les faits du règne d'Amasis. Cet homme, parti des plus basses classes, et qui avait exercé publiquement dans sa jeunesse le métier de voleur, entre dans la milice , qui autrefois lui aurait été à jamais interdite, devient l'un des principaux officiers d'Apriès, puis est porté au trône par les Égyptiens; et quand il l'occupe, il convertit en dieu, offre à l'adoration des Égyptiens le bassin d'or qui lui avait servi de cuvette, convainc d'imposture et méprise ouvertement une partie des oracles et des dieux qui l'avaient déclaré innocent de certains vols. Au milieu de cette profonde perturbation de son ancienne organisation sociale, et avant que de nouvelles institutions se fussent établies et régularisées, l'Egypte, durant cet état de transition, fut conquise par les Perses (1).
VIï. Législation. — Parmi les lois des Égyptiens relatives à l'ordre public, on remarque celle qui punissait de mort le meurtre volontaire, même celui d'un esclave. On vante les règlements relatifs à l'assistance mutuelle que se devaient les citoyens, à la calomnie, aux emprunts, aux moyens d'existence, dont chaque Égyptien devait, sous peine de la vie, justifier tous les ans aux magistrats. Cette dernière aurait prévenu les vols nombreux dont TÉgypte était déshonorée ; mais elle ne fut rendue que par Amasis, l'un des derniers princes qui aient régné avant l'invasion persane.
(1) Voir les preores de cet expoté et lei citationt à Ftppoi dans U !• édition da Préeii, de It page 31 à la pafe 37.
SS pk£cis db L'msTonui amcjenioi.
vm. lusncB BT POUCE. — Les rois rendaient eux-^mêmes un» partie de la justice, jugeaient eux-mêmes une partie des causes. Hérodote nous dit que a Mycérinus jugea les différends de ses sujets d'une mart nière plus équitable que tous les autres rois. )> Ailleurs Thistorien ajoute : (c Depuis le point du jour jusqu'à l'heure où la place était {deine, »Amasîs s'appliquait à juger les causes qui se présentaient (î). » Les prêtres décidaient toutes les autres causes qui n'étaient pas portées aux rois, étaient les seuls juges dans toute l'Egypte. U y avait à Thèbes un tribunal composé de trente juges choisis parmi les plus hommes de bien , mais toujours dans la classe des prêtres, et envoyés dix par MeiHphis, dix par Héliopolis, dix par Thèbes. On ne sait si ce tribunal était le seul qui existât en Egypte, ou bien si c'était un tribunal supràoQe, dont l'existence n'empêchait pas c^le des tribunaux particuliers dMS les diverses villes. Les parties plaidaient leur cause par écrit , pour que l'éloquence ne pût tromper la conscience des juges et influencer leur décision. Le voisinage de l'Arabie, l'abjection dans laquelle on tint si longtemps le peuple, les inclinations basses qu'il puisa dans l'idée et l'habitude de la servilité, rendirent les voleurs si communs, que leur profession était tolérée et soumise à des statuts. Le roi d'Egypte Amasis avait été longtemps voleur (2). A. P.