PREMIÈRE PARTIE
Eiposé des divers systèmes sur les origines grecques. — Chronologie des anciens
temps.
S I. — Origines grecques.
Les origines grecques ont donné lieu , chez les modernes , aux systèmes les plus âivei*s et les plus contradictoires. Les uns veulent que les populaUons primitives de la Grèce soient tenues des hauteurs du Thibet, en parcourant tout le nord de l'Asie et de l'Europe jusqu'aux rives du Pont-Euxin; que de là elles soient entrées en Grèce sous le nom de Pélasges , et qu'elles aient occupé la Thessalie et la Béotie avant d'entrer dans le Péloponèse (l). D'autres, rejetantl'idée que toute l'humanité descend d'un même couple, voyant des créations locales dans ces races d'hommes si différentes par la structure de leurs corj[)s , par l'essence et les racines de leurs langues , prétendant que chaque contrée a reçu ses habitants de la main de Dieu,. donnent à la Grèce, comme aux autres pays, une population autochllione, indigène, créée sur le sol même de la Grèce.
Ceux-ci pensent que les Pélasges furent une nation nombreuse et puissante ,
(0 Lévesqae, Études de l'Histoire ancienne , t; IF, p. 77 et suiv. — Herbert Marsh, Hore Pe1aS|;ic»j première parlie. Cambridge, 1S15.
iét PAÉCIS DE L'HISTOmt AIKmmB.
qui GouYiit, dans le principe, tous les pays de la Grèce, et dont des révélations subséquentes ne laissèrent plus apercevoir que les restes isolés, dispersés au loin, séparés les uns des autres (1). A la place de cette population pélasgiquequi couvre toute la Grèce, ceux-là placent dans chaque contrée une population prinUtive, distincte par le nom, les mœurs et les habitudes : ils regardent les Pélasges comme une nation médiocre par le nombre , et restreinte à TArgolide , qui de proche en proche étendit ses lois et son nom à ces anciennes populations, d'abord dans le Péloponèse, ensuite dans tout le reste de la Grèce, et qui leur donna, pour plusieurs siècles, la religion, le gouvernement, ki langue, les arts pêlasgiques (2).
Dans un autre système , rien de tout cela n*eut lieu. Le sol de la Grèce fat originairement occupé par trois peuples dilTérents : 1* Les 6r«¥ct, subdivisés en Hellènes Dorions et ^Ëoliens, qui habitaient le nord-est de la Grèce, et en Ioniens, qui en occupaient le midi , c*est-à-dke TAttique et le Péloponèse : le nom d'Hel-. lènes prévalut en dernier lieu , et désigna toute cette race. 2* Les Lélèges et les Curetés, qui occupaient originairement TAcarnanie, l'i^tolie, et qui plu^ tard formèrent des établissements dans la Laconie, l'ile de Crète , les Iles de l'Archipel. 3"* Les Pélasges ou Tyrséniens , répandus en Ëpire et dans une partie de la Thessalie, et qui ne formèrent d'établissement dans TAttique, TArgolide etl'Arcadie , que cent quatre-vingt-dix ans après le déluge d'Ogygès (3).
Enfin , quelques-uns nient l'existence et la réalité des Graïci , des Pélasges et des Hellènes , comme peuples , et ne voient dans ces trois mots que la désignation des situations sociales par lesquelles les Grecs ont successivement passé. Us prétendent qu'on appela les habitants de la Grèce , Graici et Pélasges, tant qu'ils demeurèrent barbares , et Hellènes quand ils passèrent à l'état de civilisation. En conséquence, ils traitent de pur roman historique les conquêtes ou les établissements des Pélasges et des Hellènes (4).
La religion et la civilisation des Grecs n'ont pas donné lieu à des opinions moins diverses , à des dissentiments moins prononcés. Tandis que les uns les considèrent comme indigènes et nationales (5) ,* les autres n'y voient que des importations de colonies orientales , soitles à diverses époques de la Phénicie , de l'Egypte , de la Libye, de la Thrace et de l'Asie Mineure (6). Pour les uns, les Pélasges sont les propagateurs actifs, et peut-être les auteurs de la première civilisation en Grèce ; pour d'autres , ils ne sont que des brigands , des barbares vagabonds (7).
(1) Niebuhr, Rœiuiscbe Gesci)., 1. 1, p. 32 et sqq., 59, 60.
(2) Larcher, Essai de chronologie sur Hérodote, chap. 8, p. 215, éd. 1802. —M. Raoul ^ Rochelle, Histoire critique de l'éiabliâsemeni des colonies grecques, 1. 1, p. 146 et soiv.
(3J Mannert, Geogr. der Griecb. und Rœm., vol. YlII.
(4) Fréret, Académie des inscriptions, t. XLVIl, p. 77-83.
(5) M. Otir. Muller, Gesch. tiell. Stsuime und StaBdle.
(6) M. Fréd. Creuzer, Syiiibolik und Mythologie der allen Vœlker.- Fréret, dans tous les ouvrages où il s'est occupé de la Grèce. — Larcher, Chronol. d Hérodote et notes.— M. Raoul Rocbetie, Histoire des colonies grecques.
(7) Dupuis, Mémoires de l'Institut national, t. il, p. m.— M. Raoal Roohette, I.T, p. 136 et sqq. — Urober, Ghron. d'Hir., p. 9iS, 374,
«hécb; tbiips pb«itif8. 143
Et tontes ees hypothèses , misée en avant par des hommes d'un prodigieux savoir, d'une rare sagacité, se trouvent appuyées, tantôt par des analogies de langues; tantôt par des rapports entre la religion, le gouvernement et les arts de divers pays; tantôt par des textes formels tirés des historiens, des géographes, des graoïnaairiens , des mytliographes anciens.
Au milieu de tant de contradictions et de systèmes , nous nous déciderons, sur chacune de ces questions , pour le système qui nous semblera réunir en sa faveur, d'ahord les témoignages historiques les plus imposants , et ensuite le plus grand nombre de probabilités : cependant nous ne donnons notre opinion que pour une conjecture. Nous n'insisterons ici que sur un seul point , sur la seule question de savoir si la civilisation grecque fut indigène ou empruntée aux étrangers.
La Grèce précéda l'Italie dans la civilisation; et ritalie, à son tour, devança l'Espagne, la Gaule et la Germanie : d'où il résulte que les diverses contrées de l'Europe passèrent plus ou moins tard de la barbarie à la civilisation, en raison de la distance plus ou moins grande où elles se trouvaient de l'Asie et de l'Orient. Dans ce fait , nous voyons la preuve que l'Orient a été le berceau de toute civilisation ; et nous croyons que la Grèce lui a emprunté les éléments de la sienne , tout en les modifiant par le génie de ses habitants. Les rapports entre l'ancienne religion des Grecs et celles de la Phénicie et de l'Egypte , quoique contestés , nous paraissent aussi nombreux qu'évidents, et forment une seconde preuve à l'appui de l'opinion que nous embrassons. Enfin , bien antérieurement à l'époque où les écrivains d'Alexandrie pouvaient chercher à flatter l'orgueil des Ptolémées , en jetant dans l'histoire l'idée que la Grèce devait sa religion et sa civilisation primitives à l'Egypte; dans un temps où l'orgueil national des Grecs commandait, au contraire , aux historiens de proclamer l'originalité , l'autochthpnie de leur religion et de leur civilisation ; dans un temps où les défaites récentes des Asiatiques devaient inspirer du mépris pour les institutions et les cuites de l'Orient, Hérodote témoignait que la Grèce devait aux Libyens et aux Égyptiens ses anciens dieux et son oracle de Dodone; il reconnaissait que, dès le temps d'Io, fille d'Inachus, les Phéniciens étaient en contact et en commerce avec les Grecs; .il attribuait au Phénicien Cadmus Timportation d'un alphabet plus complet, et aux filles de Danaîis celle des Thesmophories , ou fêtes de la Cérès égyptienne (i) , avec des perfectionnements pour l'agriculture, introduite longtemps auparavant en Grèce. Thucydide, de son côté, constatait, après Hérodote, la réalité de la colonie de Pélops et l'ascendant pris par les Phrygiens dans tout le Pélopo-
nèse (2).
% IL — Chronologie des anciens temps,
La réalité historique d'un certain nombre de faits de l'ancienne histoire grecque nous paraît incontestable, parce qu'elle repose tantôt sur les témoignages les plus
(t) Hérodote, H, ftO, si ; I, l ; V, 58 ; H, ITI. (2)Thucyd., 1, 9. - Bérod., VU, il.
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imposants, tantôt sur les monuments pélasgiques ou cyclopéens , encore subftîs* tants aujourd'hui.
Mais quant aux dates de ces mêmes faits , nous les regardons comme approximatives , et non comme certaines , jusqu'aux Olympiades. Un exemple , choisi entre beaucoup d'autres, prouvera quelle incertitude règne jusqu'à cette dernière époque dans la chronologie grecque. Quatone historiens ou chronologistes anciens ont cherche à ûxer l'époque de la prise de Troie, et ils ont indiqué onze dates différentes, variant entre eux d'un siècle tout entier, puisque les uns ont placé le fait dont il s'agit Tan 1270, et les autres l'an 1170. Parmi les chronologistes modernes, la diversité des opinions est infinie. Non-seulement la plupart d'entre eux ont adopté l'une des nombreuses variations des auteurs anciens, mais ceux qui paHent des mêmes bases , ceux qui prennent les indications d'Hérodote «t de Thucydide pour éléments de leurs calculs, arrivent à des résultats différents: ainsi le président Bouhier prétend que Troie fut prise en 1252 ; Fréret, en 1284 ou 1282; Larcher en 1270 j[l). Les anciens, bien plus à portée que nous de fixer d'une manière précise la chronologie grecque, désespéraient déjà du succès. « Avant les Olympiades , dit Jules Africain \ vous ne trouvez rien de précis ni » d'exact dans la chronologie grecque, tous les faits ayant été mêlés, et ne s'ac- • cordant nullement entre eux avant cette époque <2}. •
Nous adopterons la chronologie de Larcher, excepté en ce qui concerne les rois d'Athènes, parce que Larcher prend pour point de départ une indication partielle et contestable d'Eusèbe, et que dans l'ensemble de cette chronologie 11 a consulté ,8on caprice à la place de l'un des documents les plus respectables que nous ait laissés l'antiquité : nous voulons parler des marbres de Paros. Pour cette série de rois , nous suivrons les indications des marbres , mais en remontant tous les faits de soixante-deux ans, parce que les marbres fixent la prise de Troie à Tan 1208, et que, dans les diverses parties de son système, Larcher a adopté la date fondamentale de 1270 pour ce même évéaemcnt.