À L*HIST0!RE DE LA GRÈCE
doit enfin fixer la fortune : ils triomphent et partagent Templre à Ipsus axec Lysl* maque, Séleucus et Ptolémée.
Revenons maintenant à la Grèce , et considérons son histoire dans ses rapports les plus généranx. Nous avons combattu énergiquement cette vieille erreur, répétée jusqu'à satiété par les modernes , et réfutée par le témoignage unanime des historiens anciens, que la Grèce était libre avant Philippe et Alexandre et qu'elle fut asservie par ces princes. Le fait est qu'ils laissèrent à toutes les républiques toute la liberté intérieure qu'elles pouvaient réclamer; qu'il ne se ré- .servèrent strictement que la prérogative d'être les chefs des armées de la Grèce ; qu'ils formèrent de ses divers peuples une grande république fédérative i qu'ils concilièrent admirablement les droits de sa liberté avec les besoins de son indépendance et de sa défense extérieure.
A la mort d'Alexandre, les républiques grecques, entraînées, moitié par l'amour de la liberté, moitié par les menées des intrigants, essayèrent d'enlever à la Macédoine la suprématie dont elle jouissait. Elles se jetèrent dans la guerre Lamiaque, contre l'avis de Phocion, et furent vaincues à Cranon. Parmi les rois de Macédoine successeurs d'Alexandre, les uns ôtèrent aux Grecs leurs constitutions; les autres disposèrent arbitrairement de leurs trésors , et en obtinrent des décrets où, il était déclaré que tout ce qu'ils feraient serait réputé saint envers les dieux , juste envers les hommes; tous leur imposèrent des touverneurs et des garnisons: ils substituèrent une domination au commandement généreux de Philippe et d'Alexandre. Leur autorité fut reconnue^par vingt-cinq des vingt-huit états helléniques , aussi pleinement que par les Macédoniens : on construisait pour Démétrius des galères dans les chantiers de Corinthe, d'Athènes, de Chalcis, comme dans ceux de Pella. Trois peuples seulement, les Spartiates, les JCloliens, une partie des Arcadiéns , échappèrent à cette domination , et conservèrent en Grèce le précieux dépôt de la liberté.
Les républiques grecques profitèrent des querelles interminables des différents compétiteurs au trône de Macédoine, et de l'embarras où les jeta l'Invasion des Gaulois. Non-seulement elles s'affranchirent ; mais, en entrant dans la ligue Achéenne, elles adoptèrent le gouvernement le plus parfait qu'ait connu l'antiquité. En effet, la ligue Achéenne donnait aux peuples qui en faisaient partie une sage démocratie pour gouvernement intérieur, les mêmes lois, les mêmes magistrats, les mêmes poids, les mêmes mesures. Au moyen de la fédération et de la représentation par députés, elle prévenait entre eux les guerres particulières et générales qui précédemment avaient ensanglanté la Grèce ; elle leur assurait aussi une force imposante contre les ennemis du dehors , par la réunion d'une foule de petites forces individuelles. Elle l'emportait sur le système de Philippe et d'Alexandre , en ce qu'elle appelait indistinctement toutes les nations qui s'y agrégeaient, non-seulement à la participation de la souveraineté par leurs députés , mais aussi au commandement que Philippe et Alexandre avaient réservé , comme un privilège , aux seuls Macédoniens.
22 INTROOUCTlOIf
11 n'y avait plus qu'un pas à faire, il n'y avait plus que (rois peuple« à gagner, les Spartiates, les Béotiens , les Phocidiens , pour que le système Achéeo régît toute la Grèce centrale et tout le Pélopouèse. Cette révolution achevée, les Grecs, libres et unis, capables de se défendre à l'intérieur contre toutes les attaques d|?s princes macédoniens, leur proposaient de combiner ensemble leurs forces respect tives contre l'étranger, contre les Romains surtout, qui alors même s'ouvraient l'entrée de la Macédoine et .de la Grèce par leurs conquêtes en lUyrie, et mena-r calent de plus près encore la Macédoine. Des destinées meilleures que janaais semblaient promises à la Grèce , évidemment en progrès sous le rapport des com^ binaisons politiques , des formes de gouvernement particulier et général.
Les Spartiates, régénérés par les réformes de Gléomène, ne refusaient pas d'en-trer dans la ligue Achcenne, mais Gléomène demandait pour lui le commande*? ment de la ligue. Aratus, qui l'exerçait depuis trentc-rtrois ans, eut la faible98e de ne pas savoir le coder, et, après ses défaites, la bassesse d'appeler contre la» Spartiates les Macédoniens dans le Péloponèse.
A la suite de la guerre de Gléomène et de la guerre des deux ligues, les rois de Macédoine Antigène Doson et Phili|^ III rétablirent leur autorité sur v|ngt-diK{ des vingt-huit petites républiques dont la Grèce se composait : parmi les nations qui embrassèrent leur parti , on comptait les Thessaliens et les Achéens, deux des plus puissantes de l'époque. Trois peuples seulement restèrent indépendants , les Spartiates , les JËtoliens , les Athéniens i encore étaient-ils tellement affaiblis par leurs défaites, qu'ils tinrent de la générosité^de Philippe «t des Acliéesa l'exiitenee politique qu'on daigna leur laisser, et qu'ils s'engagèrent à respecter le nouvel ordre de choses créé par suite des derniers évfmements (1).
Quand on s'est assuré, par le témoignage formel , par les récits Gireonstanciéa de Polybe , que tel était l'état de la Grèce , on entend avec quelque surprise MeB<^ tesquîen dire , en parlant de cette même époque : « La Grèce se- maintenait par » une espèce de balance f les Lacédémoniens étaient pour i'ordinaire tAXiéê (J^s » jfltoliens, et les Macédoniens l'étaient des Achéens (2) » D'un côté trois peuples, d'un autre vingt-cinq avec la Macédoine et TÉplre : en vérité , voilà un singulier équilibre ! L'étonnement augmente lorsqu'on voit dans le même Polybe et dans Pintarque que les iEtoliens, au lieu d'être les alliés ordinaires des Lacédémoniens , avaient été leurs ennemis acharnés pendant soixante ans , 28â~22ô ; qu'ils avaient emmené en une seule fois trente mille captifs de Laconie j et que l'unlen des fieux peuples, au temps dont il s'agit, datait à peine de cinq ans. Cependant , de tous les écrivains modernes , Montesquieu est le seul qui , par la puissance de son génie , ait deviné quelque chose de l'histoire de la Grèce dans les derniers temps. Elle est donc à refaire entièrement.
(i) VoyeK tes preoTes à l'appui de cette afserUoa , page 69 et suivantea df ta aecoi»de édition da
Précis, s*" partie.
<S) Moniesqqieu , Grand, et Décid. , c. 8.
▲ l'histoirx ds la oRÈa. 23
Aebuvoss d'en donner une idée générale. De compte fail^ la Grèce et la Macé* dmne pouvaient, dans une guerre offensive, lever trois cent quarante et un ibilis hommes, et doubler ce nombre quand il s'agirait de défendre le sol contre l'étranger, tes forces de Rome et de l'Italie étaient à peu près les mêmes (I)» &i la Grèce et la Macédoine ne paralysaient pas leurs ressources par leurs dis-» sensicms , elles demeuraient donc invincibles aux Romains. Non«-seliIement elles échappaient elles-mêmes à la conquête , mais elles en préservaient l'Asie et tout l'Orient, pour lesquels elles devenaient un rempart ; les destinées d'une partie du monde des anciens étaient changées* Or, un accord parfait s'établiasait entre Itè Macédoniens et les Grecs , si Philippe III se contentait du eamnumêêment de Phi** lippe et d'Alexandre , au lieu de rechercher la domination , souvent arbitraire, de leurs successeurs.
Mais dans ses actes ee^me roi , dans sa éonduite comme homme , Philippe prit pour règle les fantaisies du despotisme $ il devint terrible et odiéut aux Grex^* En revanche , ils se mirent de toutes manières en garde contre lui ; ils lui refu* sèrent en particulier l'usage de leur force militaire. II y eut de leur part désaffeetion , réserve, àtmA un tempe où un dévouement sans bornes à sa cause pouvaH seul les sauver avec lui , car on était alors à la veille d'une lutte contre Rome; et la coalition, le ^rfâlt tec«rd de la Macédoine avec la Grèce, pouvaient seuls donner des chances de succès à l'indépendance hellénique.
Le sénat, habitué par une longue expérience à saisir du premier coup d'oeil l'endroit sensible où il fallait frapper un peuple dont il projetait la ruine, parvint, dans l'espace de seize ans, et dans le cours de ses deux guerres avec Philippe, à lui enlever l'alliance de toutes les républiques. Il détacha les iËtoliens et les Spartiates les praniers, en promettant aux iEtoliens, d'abord l'occupation des pays voiâns de l'iËtolie , ensuite la domination de la Grèce entière qu'ils convoitaient; en flattant les Spartiates de l'empire du Péloponèse , après la destruction de la ligue Achéenne. Il enleva le reste des Grecs au roi de Macédoine , en augmentant les défiances que leur avait inspirées sa tyrannie ; en achetant dans chacune de leurs villes les traîtres capables d'influer sur les décisions pubUques; en les intimidant par l'appareil et le déploiement de la force; en séduisant leur crédulité par la proclamation de la liberté aux jeux isthmiques. Cette scission entre la Macédoine et la Grèce une fois opérée , les Romains ne permirent pas qu'elle cessât un seul instant durant les vingt années qui suivirent, 198-178 ; et quand Persée tenta un rapprochement, ils envoyèrent une armée s'interposer entre lui et les Grecs (2).
Une guerre contre des peuplades braves n'est jamais un jeu dans la forme ;
(1) Voyez les observations préliminaires da chap. XXXVU dans tontes les édlUons du Précis depuis la troisième.
(î) Le senl ùôié par lequel la Macédoine fût presque inattaquable était celui on Ton rencontrait la chaîne des monts Cambunieus et Olympe. Cependant les légions, pendant quatre années consécutiTes, furent diritrées vers ce point, parce qu'en suivant cette direction elles se plaçaient entre Persée et les Grecs.
24 iisTRODL'cnois A l'histoire de la grèce«
mais elle Test pour le fond, lorsqu'à valeur égale, l'agresseur peut opposer le double , le triple de forces, à celui qu'il attaque. Telle fut la situation des Romains à Tcgard de chacun des peuples grecs qu'ils ayaient eut l'adresse d'isoler les uns des autres. Ce fut , non pas sans peine , mais sans danger, qu'ils écrasèrent les Macédoniens à Cynocéphales et à Pydna; qu'ils asservirent les iEtoliens à la suite de la guerre contre Antiochus; qu'ils domptèrent les Béotiens, les Thessaliens , les Épirotes, dans le cours de celle contre Persée; qu'ils accablèrent lesÂchéens à Leucopétra. Après l'anéantissement de ces six puissances, la faiblesse des états qui restaient était si grande , qu'un décret du sénat suffit pour réduire la Macédoine et la Grèce en provinces romaines.
La moitié des faits dont se compose l'histoire de la Grèce, depuis la mort d'Âlexandre jusqu'à la conquête romaine, avait été laissée , jusqu'à présent , dans les historiens anciens. Je l'en tire, et je la fais connaître aujourd'hui pour la première fois. Toute découverte historique a son importance , puisqu'elle hâte les progrès de la science et recule le domaine de la vérité. Mais peut-être celle-ci sera-t-elle accueillie avec une faveur particulière ; rien de ce qui intéresse la Grèce n'est indifférent à r{)urope , qui reconnaît en elle la mère de sa civilisation.