CHAPITRE XXIV
Hifttoire de la Grèce, depuis la fin de Texpédition de Sicile jusqu'à la fin de la guerre du Péloponèse, de 413 à 404. — État de la Grèce et de TAsie après la prise d'Athènes , 404-401 (1).
Les Spartiates et les Athéniens ont éprouvé depuis longtemps des alternatives de revers et de succès. Aucun des deux peuples n'a pu écraser son rival , parce que les Spartiates ont eu des armées de terre supérieures , et les Athéniens l'avantage des flottes et des finances. Après l'expédiUon de SicUe, les Spartiates arrêtent de détruire l'empire d'Athènes , et , pour y parvenir, de joindre une puissance maritime et des trésors à leurs forces de terre, ns demandent à la fois ces nouvelles ressources à leurs alliés dans la Grèce , à Syracuse , aux Perses. Hs ne les réunissent que partiellement pendant la période de la nouvelle faveur d'Aldbiade à Athènes. Mais, après la disgrâce de ce général, mais au moment où Us livrent eux-mêmes à Lysandre la suprême direction de leur afiàlres, ils obtiennent ces moyens de succès pleins et entiers. Les forces des Athéniens n'avaient pas été anéanties en Sicile : elles avalent été réduites de plus de moitié. Ce qui leur en
vO Thucyd. 1. VIU. XénopUon, Helleniq. I.I, II. Plularq., in Alcibiad. etLysand. Cornélius, in.Alcib., in Lysand , In Conon. in Thrasîb. Cornélius, qui fournit quelquefois des détails précieux , prélend que Conon était absent à la bataille d'^gos-Potamos. Xénopbon dit au contraire qu'il fit sonner l'alarme. Le biographe n'a pu différer de l'historien dans les détails d'un événement aussi important que sur quelque grave autorité perdue aujourd'hui.
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restait suffisait pour les soutenir, si elles étaient bien employées. Mais, si elles tombaient entre les mains de généraux inbabiles , la république périssait nécessairement. Sa situation, avant et après l'expédition de Sicile, présentait une différence capitale. Avant Texpédition , une défaite ou une victoire n'étaient pour elle qu'une augmentation ou une diminution de puissance , et non pas un arrêt de vie ou de mort. Après l'expédition , son salut ou sa ruine dépendaient des talents de quelques hommes, de la conservation ou de la perte d'une flotte et d'une armée.
I. Dernières années de la guerre du Péloponêse , 413. — A la première nouvelle du désastre éprouvé par les Athéniens en Sicile, une vaste conspiration se forme en Europe et en Asie contre leur puissance. Les Spartiates prétendent recouvrer le commandement de toute la Grèce. Les alliés , ou plutôt les sujets d'Athènes.dans la mer Egée, sur les côtes de l'Asie Mineure et de la Thrace , se flattent de recouvrer leur indépendance. Les satrapes de Darius Nolhus, Tissapheme et Pharaabaze, veulent chasser les Athéniens, qui dominent à leur place dans les provinces occidentales de l'Asie Mineure, et les empêchent d'y lever des tributs.
En Grèce, les confédérés équipent une flotte de cent galères: les Spartiates en fournissent vingt-cinq, les Thébains un pareil nombre, les Corinthiens quinze; les Locriens, lesPhocidiens, les Mégariens, les trente-cinq dernières. A ces forces maritimes se joignent les vaisseaux et les soldats de Syracuse, commandés par Hermocrate, l'un des vainqueurs des Athéniens en Sicile. La flotte des confédérés, sous les ordres d'Alcibiade et de deux autres généraux, va dans l'Ionie enlever aux Athéniens Chio, Milet, Erythrée, Glazomène, tandis que l'un des rois de Sparte, posté à Décélie, tient Athènes continuellement assiégée. Pour accabler cette république, les Spartiates implorent encore l'assistance des Perses. Tissapheme peut leur fournir l'argent dont ils manquent et une flotte phénicienne. Ils payent de leur honte le secoui^s qu'ils attendent du satrape, et concluent avec lui un traité, aux termes duquel ils offrent d'abandonner à la discrétion du grand roi les Grecs de FAsie- Mineure délivrés par Cimon.
Les Athéniens, affaiblis par leurs revers, mais non pas découragés, mettent en œuvre les ressources qui leur restent et qu'on ne leur soupçonnait pas. Ils lèvent une nouvelle armée, équipent une flotte, et l'envoient à la hauteur de Samos arrêter la défection des alliés non encore déclarés contre eux, et replacer les autres dans leur dépendance. Ils font déclarer Samos en leur faveur, compriment la l'évolte de Chio et
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de Lesbos, mais échouent contre Milet. Leurs efforts sont bientôt secondés par ceux d'Alcibiade. Poursuivi par la haine des principaux, de Sparte, il quitte le parti des Lacédémoniens, se retire auprès de Tissarpheme, lui persuade de tenir la balance égale entre les Athéniens et les Spartiates, de retirer aux derniers une partie de la paye qu'il leur a Iburnie jusqu'alors, et d'ajourner la jonction de la flotte phénicienne à la leur. Ses intrigues lui assurent en même temps un entier ascendant sur les chefs et les soldats de l'armée athénienne stationnée à Samos. Pisandre, l'un de ces généraux, pix)pose à Athènes l'abolition de la démocratie pour préparer le retour d'Alcibiade , que le peuple a banni. La révolution est effectuée, ihais par des ambitieux qui ne veulent ni de l'autorité du peuple, ni de celle d'Alcibiade, dont ils prétendent prolonger l'exil.
Mi. Le sénat est remplacé par un conseil supérieur de quatre cents membres, et les assemblées du peulple par une assemblée de cinq mille citoyens choisis. Les quatre cents exercent à Athènes un odieux despotisme. L'armée de Samos méconnaît leur pouvoir, se constitue en corps délibérant, rappelle Alcibiade et le nomme son généralissime. La flotte, envoyée par les quatre cents au secoiu^ de l'île d'Eubée, est vaincue près d'Érétrie; TEubée se soulève. Cette défaite porte le coup fatal à leur autorité ; ils sont déposés après quatre mois de tyrannie. La puissance suprême est confiée aux cinq mille, le bannissement d'Alcibiade est révoqué, l'armée se réconcilie avec la ville. Alcibiade tourne leurs forces contre les Lacédémoniens, récemment alliés avec Pharnabaze.
440-406. Dans deux batailles navales , livrées à la hauteur d'Abydos et de Cyzique, et suivies de deux combats sur terre, Alcibiade met en fuite, prend ou détruit toutes les flottes péloponésienne et syracusaine, commandées par Mindare et par Hermocrate : de plus il taille en pièces les armées de Pharnabaze, postées sur le rivage pour soutenir les Péloponésiens, 410. Mindare est tué à Cyzique: Hermocrate est rappelé à Syracuse , qui, pressée par les Carthaginois, cesse d'envoyer des secours à ses alliés du Péloponèse. Pharnabaze, de son côté, ne peut recevoir aucun secours de Darius Nothus, aloi*s occupé à comprimer la révolte des Mèdes. Alcibiade profite de ses. victoires pour s'emparer de Cyzique et dePérinthe; il réduit Sparte à implorer la paix qu'Athènes refuse. Il poursuit le cours de ses' succès, contraint Chalcédoine, Sélymbrie, Byzance, à lui ouvrir leurs portes, 408, rend à ses compatriotes la domination des mers de l'Hellespont avec l'alliance de Pharnabaze,. et rentre triomphant dans Athènes, 407. Relevé des condamnations et d^
â90 pj^cis vr. tmf-ïoiiM: A.NcaîKî^E.
-aaatlièines proDOBcés autrefois conti-e lui, il conduit d'Athèues à JÈleu- .fiisJaprocessiofl longtemps interrompue, sans que les Spaaliates^ postés à Décélie, osent tmubler cette pompe religieuse et guerrière. On k Moisit ipour généralissjme, et il conduit les galèi^ atkéniemnes vers ies côtes d'Iouie, avec le dessein de les soumettre. En son absence, j\.ntiochu*, son Lieutenant, est vaiocu à la hauteur d'Éphèse, par Ly- . sandre, amiral 4es Lacédémoniens , dont Tadr^e a su obtenja- des subsides «du jeune Gyras. Alcibiade est privé du commandement, et remplacé par dix généraux, au nombre desquels on compte Coboû. Le^ Lacédémoniens de leur côté donnent CaUicratidas'pour rsucoesseur a Lysanâre.
40G. — €allicratidas se prive du secours fourni par Cyrus, prend Métymne, bloque Gonon dans le port de Mitylène, après lui avoir enlevé Ireiite vaisseaux, et fait le sàége de la place par terre et par mer. 11 est vaincu et tué près des îles Ar^inuses, en cQmbattan.t la flotte envoyée -par les Atbénjens pour dégager Gonon. Les Athéniens condamnent la plupart de leui's généraux vainqueurs, pour n'avoir pas enlevé les corps des guerriers qui avaient péri dans le combat ; Socrate s'oppoje en toSi i cette sentence inique.
4m, Les Lacédémoniens remplacent Gallicratidas par Lysandre. Ce général remporte à ^gos-Potamos une célèbre victoire sur les .Athéniens. Il prend toute leur Hotte, excepté neuf galères, avec lesquelles ^Coûon se retire auprès d'Évagoras. Les prisonniers athéaieassoût massacrés. Tous les aUiés d'Athènes se déclarent contre elle, 404. Lysandi» vient l'assiéger par mer, les deux rois de Lacédmione par terre avec lifte armée de Péloponésiens. Api\ès quelques fiftois de siège, Athèaes jse jpend aux Lacédémoniens, Ils refusent deladétmire; mais ils renversent ies murailles du Pirée, et ^Ues qui jo:ignaie»jt le pirée à Ja viUe; ils M enlèvent ses vaisseaux, à l'exception de dou^e, ils lui imposent da les suii^re partout, §m t^re et .sur mer; de i^cev^iwr une garnison lae^ démonienne, et pour gouyemeur ou harm^t, le Spaitiate CailiJMii». Cet événement mit fin à la guerre du Péiopoaèse, qui durait depuis yiagt-sept ans, 454-4Ô4, Lysandre rentre dans, les ports 4e laLacoôi^, •ti^aînafit à sa suite les jgalères et les^iépouiUes ennemies; il introduite Sparte tes richesses dont les éphores prétendit iatordire l'usage am particuliers en \m permettant à l'État (1).
(1) Lysandre apporta six millions en argent comptant à Sparte, et donna à'sa patrie un revenu annuel de panïHle somme à laquelle il impêfii ûê (kec$ «niaUqaet. Geliit
LA GttteE ST L'àSŒ SlNEORl DE 4Ô( À 401 . '3fll
II, ÉécU de la -Grèce ei de VAne après la bataille d'jEgoi-Pelémf^,'^ A^rès la bataiile d'^os-Potamos, Lysandre amt établi dans toutes les vilies <i« la Carie , d« i'Ioaie, de l'Heilespoot, ée la Wiraoe, dont il s eigit saisie un gouverneur lacédémonira et dix ardionîes. Apiés la ïffise d'At^saes, 404 , il confie le goo\îemeraent à trente arcbontes. Tous CCS magistrats doivent ployer en a^pai\eace tes viiiesoù ils coiiimaadëirt aax vokmtés arbitraires <de Sparie, c&ais récUeaient à celiesde L^^aadre, £t établir sa toute-puissance surrAsie et sur !a Grèce. Déjà Lf^andre» iMilet, tians le i^te de rionie, dans THellespont^ secondait enëee- ' pote asiatique. Les éphores et les rois de Sparte s'effrayent; ils le rappellent à Sparte, et rétablissent dans toutes les villes le gouvernement démocratique , dont ils éloignent ses partisans : ils favorisent en particulier la révolution qui rend Athènes à la liberté, et dont nous allons rendre compte.
Les trente tyrans, d'accord avec LysaJadre, bannissent et mettent à mort une foule d'Àtbéniens : sur l'accosationde Chtiâ^, ilseondauinent au sapfîiice leur collègue Théramène, qui s'oppose à leurs cruautés : •iisfoat assassiner en Pbrygie, par les sicairesde Ptiaraabaze, Alcibtade gu'ite redoutent. Tlirasybnle rassemble les bannis ï^Mugiésà Thêbes, et d^îvre sa patrie de la tyrannie des Trente, qtfon d^^pose. Si Ton en croît Xéuopbon, leur despotisme de huit mois avait enlevé à la république plus de citoyens que tous les combats de la guerre du Péloponèse. Ils sont remplacés et imités par les Dix : ceux-ci appellent à leur secours Lysandre, avec une armée de mercenaires. Le roi Pausanias, à la tête d'une autre armée, vient soutenir Thrasybule et ses adhérents, 403. Son influence prévaut : les Dix sont déposés, le gouvernement démociatique rétabli , et une célèbre amnistie proclamée par Thrasybuie , 402. Spaste menait die rendre la liberté à Athènes, mais uniquement dans son propre intérêt. Loin de renoncer à ses.projets ambitieux, jelle poursuivait dans le même temps l'asservissement deses voisins. Ainsi, tandis que Paiisauias marchait au secours de Thrasybule, 403, Agis, l'autre roi, envahissait, sur de frivoles prétextes, le territoire des Éléens, et Sparte les contraignit. Tan 402, à livrer leurs vaisseaux, à reconnaître l'indépendance des villes et des bourgs qui leur avaient obéi jusqu'alors, à régler leur gouvernement intérieur sur le plan qu'elle leur traça.
•st eapîtat pour l'histoire de la Grèce .- Sparte cowitnence à posséder des finances. Voy«i Plutarque , inLysand. Diod..Sic., 1. XllI. Xénophon, Hellen., I. U, l. 3, p. 133, 13«, édUiotn Gail.
29â PRÉas DE l'histoire ancienne.
L'année suivante, 401 , elle chassa les.Messéniens de Naupacte et de Céphallénie, et les réduisit à chercher un refuge en Sicile et en Gyrénaïque. Elle donna alors des lois aux peuples du Péloponèse, de la Grèce centrale, de la Thessalie, des côtes de Thrace, de l'Asie Mineure. Elle les réduisit à ne faire usage de leurs forces militaires que sous son bon plaisir, et à lui obéir sous peine de mort.
Argos, Corinthe, Thèbes, T^Etolie, échappèrent seules à son empire, et attendirent l'occasion de rompre les fere de la Grèce, dont la délivrance pouvait seule les soustraire au joug qui les menaçait elles-mêmes.
■ Argos et Thèbes bravèrent Tordre, intimé d'abord parles Spartiates à toutes les villes, de livrer aux trente tyrans les fùgiUfs d'Athènes. Les CorinUiiens refusèrent à Sparte des troupes pour asservir les Éléens, que les ifltoliens secoururent (i). Par ces actes , que la suite ne dément point , ces quatre républiques font preuve âe leur indépendance.
Dans tous les autres pays de la Grèce d'Europe, Sparte exerce, jusqu'à la bataille d'Haliarte , une domination assez absolue pour y lever arbitrairement des troupes, et y maintenir une forme de gouvemetaent favorable à ses intérêts. Diodore de Sicile fournit, dans divers passages, la liste de ces états. Outre la Laconie et la- Messénie, ce sont l'Arcadie, l'Éiidë, l'Achaïe, dans le Péloponèse; l'Eubée, la Phocide, la Locride, FAcarnanie, Ambracie, dans la Grèce centrale; et dans le nord une grande partie de la Thessalie, la Ghalcidique ^e Thrace, et l'Hellespont (2). On peut juger par l'exemple suivant du degré d'autorité qu'elle exerçait dans ces diverses provinces et de la nature de sa domination. « Les Spartiates » envoyèrent Héripidas à Héraclée de Trachinie pour apaiser une sédition qui » s'était éievée dans cette ville. Ce chef , étant arrivé , assembla les habitants » dans la place publique , et , les environnant de ses soidats armés , il se fit » nommer les coupables, qui furent, sur-le-champ, punis de mort au nom- » bre de cinq cents. Les habitants de TOEta s'étant aussi révoltés, après leor » avoir fait souffrir bien des maux, il les contraignit d'abandonnner leur » pays (3).. »
Quant aux Grecs asiatiques , que Lysandre avait massacrés sans pitié , îrspgés de l'insupportable contribution annuelle de mille talents (5,500,000 fr.}, on plaça partout dans leurs villes un commandant ou harmost laçédcmonien , investi à la fois de la puissance civile, militaire et judiciaire, du droit de vie et mort sans appel. Sparte enjoignit seulement à ce despote d'user modérément de son autorité , afin
(1) Dlodor. Sic, 1. XIV, c. 6, 17, édUion .Wcsseling.
(2) Diodore, I. XIV, c. 38, 82. Xéiiophoii, 1 11, p. 120, pour l'empire exercé par Sparte sur les Péloponésiens, et 1. ill, p. 205, pour la dépendance d'Alliènes i Tégard *ie Sparte.
(3) Diodor. Sicil., 1- XlV,.c 38.