LES SUITES DE LA CONVERSION DE CLOYIS
se forma un abîme si profond que jamais dans la suite on ne put y établir un moulin.
» Il fut encore repoussé par quelques paysans qui voulaient l'empêcher de comprendre un petit bois dans les limites de ses possessions. Il défendit que, malgré la proximité, aucune feuille, aucune branche ne tombât de ce bois dans le clos, et Dieu permit que cet ordre s'accomplît tant que subsista le bois. De là il arriva à un village nommé Chavignan. Comme il voulait .l'enclore dans ses domaines, les hommes du village s'y opposèrent. Alors saint Rémi, tantôt reculant, tantôt revenant, sans rien perdre de la douceur de son visage, traça sur son passage les marques que l'on voit encore. Enfin, se voyant repoussé, il leur dit : « Travaillez toujours et supportez la misère. » Telle est la force de cet arrêt, qu'on en voit encore l'exécution aujourd'hui. Après avoir fait sa méridienne, le roi se lève et par une charte royale fait don à saint Rémi de tout ce qu'il avait enfermé dans sa ligne d'enceinte. Les principaux lieux sont Jouy et Coucy que possède encore l'église de Rheims sans contestation (1). »
Bien que parsemé de fables, ce récit ne laisse pas d'avoir son côté instructif. On y voit d'abord quelle était l'importance des donations faites par Clovis, et puis nous y apprenons combien peu il
(1) î'i.oDo.vRD., Hlsl. Remens. eccl.,\. 1, «•. XIV.
était du goût des habitants de passer avec leurs biens dans la possession de l'Église. Le testament de saint Rémi contient d'ailleurs la preuve de plusieurs autres donations faites par le roi Clovis à l'archevêque de Rheims. Ce prélat possédait une multitude de villages et de domaines plus ou moins étendus dans l'Ardenne et la Champagne, dans le diocèse de Laon, dans celui de Mayence, dans les Vosges, sur les deux rives du Rhin, dans la Septimanie, l'Aquitaine et la Provence, en Austrasie, dans l'Artois, dans le pays de Tongres, etc.
Il n'est pas de circonstance de la vie de Clovis qui n'eût été l'occasion de quelque libéralité pieuse plus ou moins importante. Pendant son expédition contre les Visigoths, un pauvre ermite, saint Dié, qui vivait dans une cabane couverte de feuillage et qui avait fait vœu de pauvreté, reçut de lui vingt-six livres d'or et une vaste étendue de territoire autour de son ermitage (1). A saint Maixent Clovis donna la terre de iVlilon et combla de richesses son monastère (2). Il força saint Germère, évoque de Toulouse, à accepter une vaste concession de terres avec des dons considérables en argent monnayé, en ornements tissus d'or et de soie (3). Il fournit à l'Irlandais Fridolin tout l'ar-
(1) Vita sancti Deodati abb., a.p. Bolland., 24 apr.
(2) Vita sancti Maxentii.
(3) Vita sancti Gernierii, ap. Bolland., 16 maii.
gent nécessaire pour réparer la basilique de Sainfc- Hilaire, à Poitiers, et lui fit donation de l'île située dans le Rhin où fut bâtie l'abbaye de Sa^ckingen (1). Pour obtenir une dent de saint Regulus, il donna une châsse d'or et fit construire, pour loger la châsse, une magnifique église, à laquelle il donna des vases et des ornements de la plus grande richesse, plus un domaine sur les bords de la Marne (3). Il n'est pas jusqu'à la vierge de Nanterre, sainte Geneviève, qui n'ait eu sa part dans les libéralités du roi des Francs; il lui donna la terre de Crugny, près de Rheims, celle de la Fère, près de Château-Thierry et quelques autres villages (3). En un mot, les donations de Clovis furent si nombreuses que le concile d'Orléans en fit l'objet d'un canon spécial.
Pour réaliser toutes les espérances du clergé gaulois, il aurait fallu que la nation franque tout entière fut convertie au catholicisme. Nous ne parlons pas du christianisme, parfaitement étranger aux œuvres de l'Église. Nous considérons celle-ci
(1) VUa faiicll FrldoUnl, a^t. HoWand., G mcirt.
(2) VUa saiicU lieç/iiU, .ip. IJolland., .'iO mait. {.'?} Fi.ODO.vuD., Ilisl. liemens. Ecoles., l.I, e. IS.
comme un corps politique qui, à défaut de christianisme, aurait atteint le môme but en exploitant toute autre croyance populaire.
La propagation du catholicisme parmi les Francs saliens éprouva de grandes difficultés. Nous en trouvons une première preuve dans la conduite de Ragnachaire, un des parents de Clovis. Quand celui-ci reçAit le baptême des mains de saint Rémi., Ragnachaire, qui l'avait suivi dans toutes ses expéditions, refusa d'imiter son exemple et s'en retourna avec sesleudes à Cambrai, où était le siège de sa fortune et de sa puissance. Il aurait pu alors, s'il avait eu assez de force et d'audace, se mettre à la tète du gouvernement de sa patrie et laisser Clovis régner sur les provinces conquises. Celui-ci avait besoin de l'union des deux pays pour fonder sa monarchie. Les guerriers fi'ancs qui composaient son armée n'étaient pas assez nombreux pour assurer sa domination sur un territoire aussi étendu. La défection de Ragnachaire aurait pu lui être fatale; mais Clovis recrutait incessamment de nouveaux compagnons d'armes, prêts à lui consacrer leur, vie et leur foi, et auxquels il promettait de les conduire à la fortune.
Clovis trouva dans ces nouvelles recrues desinstruments parfaits pour étendre sa domination et celle de ses associés, les évèques gaulois. Il avait déjà mis leur dévouement à l'épreuve en les conduisant faire la guerre aux Tongrois. Ce premier
coup porté à l'indépendance des tribus saliennes fut suivi d'opérations plus décisives : s'inspiranf; des idées de centralisation et d'unité qu'il avait puisées dans la Gaule, il voulut être seul roi et seul prince de la race mérovingienne. Pour atteindre ce but, il n'hésita point à tremper ses mains dans le sang des membres de sa famille, les princes criniti.
Le premier sacrifié fut Sigliebert, roi des Ripuaires, qu'une blessure reçue à Tolbiac avait rendu boiteux. Son lils Clilodéric avait suivi Clovis danssa campagne contre les Visigotbs. Lort;qu'il vint prendre congé du roi, Clovis lui dit : « Voilà que ton père est vieux et qu'il boite de son pied malade ; s'il venait à mourir, son royaume t'appartiendrait de droit, ainsi que noire amitié. « Cette insinuation fut comprise, et Clilodéric, rentré dans ses foyers, n'eut rien de plus pressé que de faire égorger l'auteur de ses jours. Mais le parricide fut puni par celui-là môme qui l'avait entraîné au crime; il tomba dans un piège que Clovis lui avait tendu et fut assassiné par les émissaires du roi.
Clovis se rendit alors à Cologne, jura qu'il n'avait pris aucune part au meurtre des deux princes et se fit élever sur le pavois par les Francs ripuaires. Après avoir rapporté ces faits, Grégoir-c de Tours s'exprime ainsi : « Clovis reçut donc le royaume et les trésors de Sigliebert et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait
tomber ses ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur et qu'il faisait les choses qui sont agréables à ses yeux (1). »
Il y avait à Thérouanne un chef de Francs du nom de Chararic, auquel Grégoire de Tours donne le titre de roi. Sous prétexte que dans la guerre contre Syagrius il s'était tenu à l'écart, attendant l'issue du combat pour faire alliance avec le vainqueur, Clovis l'entoura de pièges, le fit prisonnier avec son fils et les fit tondre tous deux, voulant que Chararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. — Ils n'étaient probablement pas chrétiens. — Mais changeant tout à coup d'avis, Clovis ordonna qu'on leur tranchât la tète à tous deux. « Et après leur mort, dit Grégoire de Tours, il se rendit maître de leur royaume, de leurs trésors et de leurs sujets (2). »
Un autre roi ou chef de Francs résidait à Cambrai: c'était ce Ragnachaire dont nous venons de parler, l'ancien compagnon de Clovis, celui qui ne s'était séparé de lui que lors de sa conversion. Clovis marcha contre lui après l'exécution, de Chararic et <3e son fils. Voyant son armée défaite, Ragnachaire se préparait à prendre la fuite, lorsqu'il fut arrêté par des soldats, et amené avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de
[\] Greg. Turon., Hist. cccles. Franc, lib. II, c. 10. (2) Idem, Hist. cccles. Franc, 1. II, cil.
Clovis. Celui-ci leva sa hache et la lui abattit sur la tête, et puis s étant tourné vers Richaire, il le frappa de même.
« Les rois dont nous venons de parler, dit naïvement Grégoire de Tours, étaient parents de Clovis. Leur frère Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir sur toute la Gaule (1). »
La pensée qui préside à cette tuerie des princes chevelus est évidemment romaine ; la manière dont Grégoire de Tours en parle suffirait pour le démontrer. Il s'agissait de réunir tous les Francs sous le sceptre d'un roi unique, converti au catholicisme et obéissant à l'influence des évêques qui l'entouraient. Les guerriers francs on en a besoin dans la Gaule, d'abord pour maintenir l'autorité de l'Église sur des populations disposées à la bagaudie, ensuite pour chasser les Visigoths et les Burgondes; mais ce ne sont pas des Francs païens, comme Ragnachaire et ses semblables, qui peuvent être utilement employés à cette double mission ; il faut des Francs baptisés et convertis. L'introduction du catholicisme parmi les Francs saliens et
.1) Gheg. Tukox., Hist. ecclcs. Franc, 1. II, c. 12.
ripuaires est donc le premier but à atteindre, et c'est en tuant l'un après l'autre les princes païens qu'on espère y parvenir.
L'auteur de la Vie de saint Éleuthère raconte qu'après tous ces massacres, Clovis vint à Tournai et se rendit à l'église pour remercier Dieu de ses succès. Saint Éleuthère l'attendait sur le seuil : « Seigneur roi, lui dit-il, je sais pourquoi vous venez à moi. « Étonné de ces paroles, Clovis protesta qu'il n'avait rien de particulier à dire à l'évoque. « Ne parlez pas ainsi, ô mon roi, reprit le saint évêque, vous avez péché et vous n'osez l'avouer. » Alors le vainqueur s'émut, ses yeux se mouillèrent de larmes, il avoua qu'il se sentait coupable, et pria le pieux évêque de célébrer la messe pour lui et d'implorer du Ciel le pardon de ses crimes. Éleuthère se mit en prière et y resta toute la nuit, arrosant le sol de ses pleurs. Le lendemain, pendant qu'il célébrait la messe, et au moment où il se préparait à recevoir l'hostie sainte, une lumière éclatante se répandit dans l'église et un ange lui apparut. « Éleuthère, lui dit-il, serviteur de Dieu, tes prières sont exaucées; » et en même temps il lui remit un écrit où était tracé d'une main divine le pardon accordé aux fautes royales. Le roi rendit grâce à Dieu et au saint évêque, et fit des dons considérables à l'église de Tournai (1).
(1) VUasancti EicuUierl, ap. Bolland., 20 febr.
PROPACiANDE CATHOLIQUE. UT,
Absous par saint Ëleulhère, Clovis s'empressa de convoquer un concile général à Orléans. Trente •évoques des Gaules y assistèrent, et l'on jeta les bases d'une double domination par l'accord parfait •de la royauté et de l'Église. On formula des canons •qui semblent plutôt émaner d'une assemblée politique que d'un concile d'évêques. Les premiers sont relatifs au droit d'asile dans les églises ; ils garantissent l'exercice de ce droit aux homicides, aux adultères, aux voleurs, aux ravisseurs et aux esclaves fugitifs. Les suivants règlent les droits de propriété des églises, comme personnes civiles, sur les biens immenses provenant de la libéralité du roi. Les immunités les plus larges sont assurées à ces biens ; on les déclare exempts de toute taxe publique, inaliénables et, par une exception unique, imprescriptibles.
D'autres canons confirment le privilège des clercs de n'être jugés que par leurs supérieurs ecclésiastiques. Leurs personnes sont soustraites à l'action des tribunaux comme leurs propriétés à l'action du fisc. D'autres encore sont relatifs aux prohibitions de mariage, par exemple du frère avec la veuve de son frère, ou du veuf avec la sœur de sa femme ; d'autres à l'administration des biens de l'Église dont les évoques sont seuls chargés. Les derniers ont pour objet de remettre en vigueur les décrets de l'Empire contre les hérétiques (\).
r liAnuK, Concil. <jener., t. IV, ji. Jll.
Après la clôture du concile d'Orléans, Clovis s'occupa pieusement du soin de propager le culte romain dans les tribus franques récemment assujetties à son autorité. Saint Vedaste, prêtre aquitain, fut sacré évêque à Rheims et reçut la mission d'aller convertir les Francs de Ragnachaire, dont le royaume se composait des cités de Cambrai et d'Arras. Saint Antimond, disciple de saint Rémi, fut envoyé dans les États de Chararic, qui comprenaient tout l'ancien pays des Morins avec les cités de Thérouanne et de Boulogne. Il ne s'agissait, paraît-il, que de rétablir les anciens sièges épiscopaux dans la partie de la Gaule qui avait été annexée à la Belgique sous Chlodion. Cependant, si l'on en croit Hariger, saint Rémi envoya aux chrétiens de Tongres, qui s'étaient réfugiés à Maestricht, un missionnaire appelé Agricolaus, que les fidèles de cette ville accueillirent avec joie et qu'ils choisirent pour leur évêque (1).
(1) Harigervs, Gesta iJOntiftc. Tunrjr., ap. Chapeauville, vol. l,p. 52.
PÉRIODE AUSTRASIEXNE (1),
l^es descendants de Clovis. — Ro3aume d'Austrasle. — Invasion ducatholicisme en Austrasie. — Progrès de l'Eglise romaine. — L'œuvre de saint Roniface.
§ 1. LKS KCSCENDANTS DE CLOVIS.
Après la mort de Clovis, en oli, la Belgique eut riieureuse chance d'être séparée du pays des Gaulois. Le roi défunt laissait quatre fils, qui se partagèrent ses Etats et s'établirent dans des lieux peu éloignés l'un de l'autre. Tliéodoric fixa sa résidence à i\Ietz, Chlotaire à Soissons, Childéric à Paris, Chlodomir à Orléans.
Le royaume de Metz était le plus important; il comprenait le pays des Francs saliens et celui
1' Nous sommes oldlgés de supprimer les notes pour ménager l'espace et proportionner les frais au produit de la souscription.
des Ripuaires, c'est-à-dire la Germanie cis-riiénane, ainsi que le territoire annexé des Allemands et celui des tribus franqucs établies au delà du Rhin. Théodoric possédait, en outre, l'Auvergne, qu'il avait conquise du vivant de son père.
L'annexion de l'Auvergne au royaume de Metz fit affluer le clergé gallo-romain vers les provinces de l'Est. Les familles nobles de ce pays fournirent des évoques et des clercs auvergnats à leurs églises. On cite entre autres Aprunculus, à qui fut conféré le siège métropolitain de Trêves, et Hesperius qui obtint l'évêché de Metz. Plusieurs personnages laïques d'origine gauloise occupèrent aussi des fonctions dans le gouvernement et à la cour de Théodoric. Il en fut de même sous Théodebert et Théodebald, ses fils et petits-fils.
On attribue au roi Théodoric la rédaction de la loi des Ripuaires, qui se compose en grande partie de dispositions empruntées à la loi salique; mais on y remarque des différences qui attestent un certain progrès dans le sens de là réaction romaine.
« Quand on lit avec attention la loi des Ripuaires dans son ensemble, dit Guizot, on est frappé d'un caractère moins barbare que celui de la loi salique : les dispositions sont plus précises, plus étendues ; on y démêle plus d'intentions et des intentions plus réfléchies, plus politiques, inspirées par des vues plus générales. Ce ne sont pas