‹ Précis de l'histoire cléricale de BelgiqueChapitre 19 sur 52 · ROYAUME D'AUSTRASIE · texte numérisé non relu

ROYAUME D'AUSTRASIE

pays n'être plus en quelque sorte qu'une province de la monarchie fondée par leurs aïeux. Ils voulurent avoir un roi et un gouvernement distincts ; mais toutes les fois qu'ils trouvaient l'occasion de faire passer les deux royaumes sous le sceptre du roi d'Austrasie, ils la saisissaient avec empressement dans l'espoir sans doute de régner avec lui et de renouveler les bénéfices de la conquête.

Cette lutte dura jusqu'à la bataille de Testry, où les masses populaires de Neustrie et de Bourgogne, mal organisées et mal dirigées, vinrent se briser contre les lignes de fer des Austrasiens. L'armée neustrienne fut vaincue et mise en pièces. Bertaire qui la commandait fut tué dans la retraite par un des siens; le roi Thierry, qui assistait à la bataille, se trouva fort heureux de pouvoir regagner, en fuyant, les murs de Paris.

On a assimilé les effets de cette victoire remportée par Peppin d'Herstal à une nouvelle conquête de la Gaule. Cette appréciation est un peu exagérée, mais elle n'est point absolument dépourvue d'exactitude. Il est incontestable que la bataille de Testry eut pour conséquence d'assurer la suprématie de l'Austrasie sur la Neustrie et la domination des Francs sur les Gaulois jusqu'à la dissolution de l'empire de Charlemagne.

Bien que le roi Thierry se fût trouvé à la tête de son armée, Peppin ne pensa point que le moment fût venu de fonder une dynastie nouvelle.

lÔS PRECIS 1)E L'HISTOIRE CLERICAEE.

Loin de détrùnor le Mérovingien, il le fit reconnaître par les grands de l'Austrasie, qui n'avait plus de roi depuis la mort de Dagobert IL Toutefois, il se réserva l'exercice de la puissance souveraine et prit le titre de prince et duc des Francs. Après avoir placé un de ses fidèles auprès du roi, pour lui servir de maire de palais, il retourna dans ses terres et fixa sa résidence à Herstal près de Liège; ce qui lui fit donner le nom de Peppin d'Herstal. Le siège de la puissance des Francs se trouva ainsi rétabli sur les bords de la Meuse, au sein de leur patrie d'origine.

Pendant que ces événements se passaient, pendant que les Austrasiens luttaient glorieusement contre les milices de Neuslrie et de Bourgogne, leur pays était envahi par une autre sorte d'ennemis, par les troupes de l'Église romaine. C'est sous le règne de Dagobert que commence cette invasion d'espèce nouvelle. Avant cette époque les liagiograpbes s'accordent à représenter les habitants de la Belgique comme d'affreux barbares inaccessibles à la civilisation et aux lumières de la foi. A Tournai même, où finlroduction du chris-

lianisme aurait dii être facilitée par les traditions du passé, saiut Alédard, évèque de Noyon, tenta vainement d'exercer son apostolat.

(c Personne n'ignore, dit l'auteur de sa biographie, combien d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournai, et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette nation était féroce et barbare ; c'était un peuple rude et implacable, qui, encore soumis au culte des idoles, défendait avec obstination les pratiques religieuses de ses aïeux. »

Si l'on en croit l'auteur de la vie de saint Éloy, lorsque ce personnage prit possession du môme diocèse de Noyon, qui comprenait la ville de Tournai, les habitants du Tournaisis ressemblaient à des bêtes fauves [tanqiiam agrestes feriœ). Ceux de la Flandre et d'Anvers étaient « des peuples barbares relégués au bord de la mer dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le sillon de la prédication. »

L'auteur de la vie de saint Amand parle dans des termes analogues de ceux qui habitaient les environs de Gand : « La férocité de cette nation, dit-il, ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les prêtres d'y prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole de Dieu... Qui pourrait raconter les injures qu'il souffrit pour le nom du Christ et combien de fois il fut frappé par les

habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? »

Nous croyons que c'est se faire une idée trèsfausse de la manière dont le christianisme fut propagé parmi les peuples dits barbares, que de croire à l'emploi exclusif de la prédication. Un écrivain célèbre l'a dit avec beaucoup de vérité, « il n'y avait alors aucun des moyens par lesquels aujourd'hui les influences morales s'établissent indépendamment des institutions, par lesquelles une pure vérité, une pure idée acquiert un grand empire sur les esprits, gouverne les nations, détermine les événements. »

En effet, rien de semblable n'existait, et d'ailleurs le christianisme n'était plus à l'état de profession religieuse; c'était une institution politique; il s'était organisé, constitué; il avait un gouvernement régulier, un corps de prêtres, une hiérarchie, des revenus et des moyens d'action ; en un mot, ce n'était pas seulement une religion, c'était une Église. S'il n'avait pas été une Église, si le christianisme n'eût été, comme dans les premiers temps, qu'une croyance, un sentiment, une conviction personnelle, il n'aurait jamais pénétré chez les peuples barbares. Guizot va plus loin; il affirme qu'il aurait succombé même au milieu des populations civilisées de l'Empire. Suivant lui, c'est l'Église qui a sauvé le christianisme. Ce fut l'Église

aussi qui Fintroduisit en Belgique, non par la prédication, la persuasion, ce qui eût été impossible, mais par des lois impérieuses et en s'y introduisant avec lui.

Les apôtres de la foi qui, sous Dagobert, vinrent en Belgique, étaient de puissants seigneurs, des hommes de cour, n'agissant que sous la protection du roi et avec l'appui de son autorité. Saint Éloy, dont on raconte qu'il parcourut la Flandre en prêchant, était ministre du roi Dagobert, son trésorier et son maître des monnaies. La position de saint Arnaud n'était pas précisément aussi élevée; il n'occupait pas de fonctions officielles à la cour, mais cependant il était assez haut placé pour s'assurer l'appui du pouvoir. Son zèle indiscret le fit exiler pendant quelque temps ; mais il fut rappelé par le roi à l'occasion de la naissance de son fils Sighebert, qui fut baptisé par lui.

Ces prêtres étrangers — saint Éloy était Limousin, saint Amand Aquitain — s'occupaient peu d'enseignement évangélique ; ils l'auraient voulu, qu'ils ne le pouvaient pas, ne sachant pas un mot de la langue du pays. ^lais la religion n'était pour eux qu'un moyen : elle n'avait pas pour but unique, comme dans les premiers temps du christianisme, de régler la conduite des hommes, de leur apprendre à vivre chrétiennement, selon les principes de l'Évangile ; l'objet principal était d'exploiter la crédulité humaine. Pour cela il suffisait de

substituer les croyances et les pratiques du culte catholique aux pratiques et aux croyances du paganisme. La crédulité du peuple, ce qu'on appelle la foi, était le fondement de l'institution, et le but à atteindre était plutôt politique que religieux. Il s'agissait d'étendre l'influence de l'Église sur des populations qui se soumettaient diflicilement au régime inauguré dans la Gaule par l'alliance de la royauté et de l'aristocratie militaire avec l'aristocratie ecclésiastique des Gaulois.

Nous possédons un document qui ne laisse point de doute sur la nature des prédications apostoliques de ce temps : c'est l'allocution adressée, en latin, par saint Éloy aux habitants de la Flandre et du pays d'Anvers.

« Je vous exhorte, dit-il, à renoncer aux coutumes sacrilèges des païens, à ne plus honorer les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs, à ne point les consulter, soit que quelque maladie vous arrive, soit pour tout autre motif. N'observez plus les augures, ni les diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus égard au chant des oiseaux ; mais si vous commencez un voyage ou toute autre chose, signez-vous au nom de Christ, récitez avec foi et dévotion le symbole et l'oraison dominicale, et vos ennemis ne pourront vous nuire.

)) Qu'aucun chrétien ne considère quel jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y entre, car Dieu a créé tous les jours. Que per-

sonne ne se guide sur la lune, pour entreprendre quelque travail. Qu'aux calendes de janvier, personne ne se déguise en vieille femme ou en jeune cerf, chose criminelle et ridicule, n'apprête des repas pendant la nuit, ne cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques; car ce sont les œuvres du démon.

» Qu'à la fête de saint Jean ou autres solennités, personne n'honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des courses, à des jeux coupables ou à des chœurs diaboliques. Que personne ne reconnaisse ni n'invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni Plulon, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors des fûtes sacrées, n'honore le jour de Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps. Que personne ne célèbre la fcte des chenilles, ni celle des souris, ni aucune autre fêle, si ce n'est celle du jour du Seigneur. Qu'aucun chrétien n'allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans les temples, au bord des fontaines, au pied de certains arbres, dans les forêts ou dans les carrefours, etc. »

Il y a dans cette allocution une longue énumération des pratiques du paganisme et des usages que l'Église condamne, mais on n'y trouve rien qui ressemble au discours d'un missionnaire qui veut convaincre ses auditeurs : c'est plutôt le lan-

gage d'un maître qui commande, qui défend telle chose et prescrit telle autre. Il n'y manque que la citation des lois pénales, des capitulaires qui punissaient la transgression des commandements de l'Église.

Quand saint Éloy se rendit dans la Flandre, si toutefois il est vrai qu'il s'y soit rendu, ce ne fut pas comme simple missionnaire, mais comme évoque de Noyon. « Il fit de grands progrès dans le pays des Flandrois, dit l'auteur de sa vie; il combattit avec une invincible persévérance l'opiniâtreté de ceux d'Anvers; il rappela un grand nombre de Suèves de leurs erreurs ; il renversa les temples dédiés aux fausses divinités et il détruisit toutes les espèces d'idolâtries dans tous les lieux où il en rencontra des traces. » La plupart de €es actes supposent nécessairement dans celui qui les accomplit une force suffisante pour faire exécuter les lois qui punissaient le paganisme comme un crime.

Après avoir parlé du Limousin Eligius, disons un mot de l'Aquitain Amandus. Disciple de saint Austregisil, successeur d'un Apollinaire au siège de Bourges, saint Amand avait été envoyé de Rome à la cour du roi Dagoljert. Ce ne fut point par la prédication qu'il procéda à la propagation de la foi, ce fut par la force, la violence. Baudemont, son contemporain et son disciple, lé dit en termes exprès; il raconte que saint Amand, ayant été

maltraité par des habitants de Gand, obtint des lettres du roi qui ordonnaient de forcer au baptême tous ceux qui ne s y présenteraient pas volontairement.

Ilenschenius, comprenant tout ce que ce procédé avait de contraire aux principes et à l'esprit du christianisme, a voulu justifier la conduite de saint Amand, en disant qu'il n'avait sollicité ce décret que pour donner à sa mission le poids que devait y ajouter l'autorité royale, et pour engager plutôt que pour forcer les peuples, par l'ascendant de cette influence, à écouter avec plus de soumission les prédications de l'Évangile. Cette explication embarrassée était superflue; l'acte dont il s'agit n'a rien qui ne soit conforme à l'édit de Childebert de l'an 554, par lequel le roi des Francs ordonne l'abolition de l'idolâtrie, prescrit l'obéissance au clergé et la destruction des idoles.

Au surplus, ce n'est ni à l'influence des menaces de saintËloy, ni à celle des moyens de violence employés par saint Amand que l'Église romaine dut les succès de propagande qu'(îlle obtint en Belgique, c'est principalement à l'introduction en ce pays des communautés religi(3uses.

Dans la Gaule romaine, les monastères s'étaient établis à la faveur du christianisme et s'étaient développés par l'effet des croyances religieuses de la population ; mais en Belgique où ces croyances n'existaient pas, ce sont les monastères qui ont

servi à propager les idées sur lesquelles l'Église fonda sa puissance.

Ce nouvel élément de transformation sociale fut introduit dans le pays par Peppin de Landen, maire du palais d'Austrasie sous le règne de Dagobert. On lui attribue la fondation du premier couvent connu en Belgique, celui de Meldert, près de Hasselt. Il passe aussi pour avoir été le fondateur de l'abbaye de Brogne ou de Saint-Gérard dans le pays deNamur.La femme de Peppin, sainte Itle ou Iduberglie,qui lui survécut, et sa fille sainte Gertrude consacrèrent une bonne partie de leur patrimoine à la fondation de l'abbaye de Nivelles, où elles se retirèrent et qui devint le lieu de leur sépulture. C'est aussi au moyen d'une donation de sainte Gertrude que deux moines irlandais, saint Utain et saint Foillan, érigèrent l'abbaye de Fosses dans le pays de Lomme ou de Nainur. L'autre fille de Peppin, sainte Beggbe, qui avait épousé Ansgisil, fils de saint Arnulplie, évêque de Metz, fonda l'abbaye d'Andenne sur la Meuse, entre Namur et Huy, et y fit construire sept chapelles [Andania apud septem eœlesias) en mémoire des sept églises de Rome qu'elle avait visitées. Mais la plupart des grandes abbayes furent fondées dans les domaines du fisc par les rois et les maires du palais.

L'exemple de Peppin et de sa famille trouva de nombreux imitateurs. Les donations pieuses se multiplièrent et furent si considérables qu'en peu

INVASION DU CATII()I,ICIS:ME. le:

d'années une grande partie du territoire passa dans les mains de l'Église. Les abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Bavon avaient été fondées en 630 ; Elnone ou Saint-Amand le lut en 639; Waslare, en 640;. Cugnon, en 648; Stavelot et Malmedy, en 6o0; l'abbaye de Lobbes, en 653; Ilastière, en 654; Saint-Berlin, la même année; l'abbaye d'Aulne^ en 656; Sainte- Waudru à Mons et Sainte-Aldegonde à Maubouge, en 661; Soignies et Saint-Trond,. en 665; Marville, en 667; Condé, en 670.; Saint- Vaast, en 673; Bilscn, en 675; Malogne, en 685; enfin les abbayes d'Iiautmont, de Saint-Crépin, de Leuze et beaucoup d'autres vers la même époque.

Quand on récapitule tous les établissements monastiques fondés en moins d'un demi-siècle, dans un pays oi^i avant Peppin de Landen il n'y avait pas un seul couvent, on est effrayé de celte invasion de moines, beaucoup plus redoutable et plus pernicieuse que n'avait été l'invasion des barbares dans la Gaule romaine.

Les biens de l'Eglise étaient régis par les mêmesprincipes que les vacoufs des Turcs. Le vacouf est une forme particulière du droit de propriété qui affecte exclusivement les biens et revenus des mosquées. Primitivement on avait donné ce nom à la partie du sol qui avait été assignée à chaque' mosquée dans le partage du territoire conquis; plus tard le même mot désigna toutes les donations mobilières et immobilières, f\iifes aux établisse-

108 PRECIS DE L-IIISTOIKE CLEKI('AI,E.

ments religieux. Les biens vacoufs furent déclarés inaliénables; la propriélé en était censée, aux termes de la loi, transportée à Dieu. Par l'effet du même principe, ils furent exempts d'impôts et mis à l'abri des confiscations, ainsi que de toute poursuite judiciaire, aucun droit ne pouvant prévaloir contre Celui qui est lui-même le principe de tout droit.

De même que les vacoufs, les terres de l'Église romaine étaient réputées appartenir à Dieu. Tout individu qui osait y attenter devenait non-seulement sacrilège, mais voleur sacrilège, voué à toutes les conséquences de l'anatlième devant Dieu et devant les hommes. Ces terres n'étaient frappées d'aucun impôt, d'aucune charge, d'aucune corvée. Plusieurs lois de Constantin, de Constance et d'IIonorius le déclarent formellement.

Il était expressément interdit aux communautés religieuses d'aliéner la moindre parcelle de leurs biens. Afin de mieux en assurer la conservation, on défendait aux moines non-seulement de se marier et d'avoir des enfants légitimes, mais encore de reconnaître leurs enfents naturels et leur léguer quoi que ce put être. Ils devaient en général renoncer à tous liens de famille. 11 n'y avait, après leur mort, ni succession à recueillir, ni partage à faire. Tout ce qu'ils avaient possédé appartenait de plein droit à la communauté. De l'observation de ces règles dépendait l'existence de l'institution.

Organisées de manière à acquérir toujours, sans

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aliéner jamais, les communautés religieuses devaient nécessairement s'étendre et prospérer. Une fois établies, elles s'enrichissaient rapidement par les donations qu'elles obtenaient des princes, des grands du royaume, de tous ceux qui étaient assez riches pour s'assurer un trésor dans le ciel, comme on disait alors. Ces communautés avaient d'ailleurs une singulière puissance d'absorption sur tout ce qui les entourait. La misère du peuple croissait en raison de leur prospérité. Non-seulement toutes les fractions du sol arrachées à la propriété privée venaient se concentrer dans leurs mains, mais les propriétaires mômes passaient dans leur clientèle.

Ici encore nous trouvons de l'analogie entre les usages de l'Église romaine et ceux de l'Eglise ottomane. A une époque où il n'y avait en Turquie aucune garantie pour la propriété privée, il arrivait fréquemment que le propriétaire d'un immeuble libre en opérait la cession à une mosquée moyennant dix, douze ou quinze pour cent du prix d'estimation, mais à la condition de continuer à jouir de son bien comme d'un don qu'il était censé tenir de la générosité de la mosquée, et de lui payer une rente proportionnée à la somme qu'il avait reçue. Dans des circonstances analogues, l'Église romaine opérait de la même manière, comme l'atteste l'espèce de contrat que les formules des Sirmond et de Marculfe appellent ]?recme. Le pro-

170 PRKCIS 1)K L'HISTOIRE CI.KRICALE.

priétan'c d'un fonds le donne à une église on à nn monastère, puis la tradition faite, laliénation consommée, le donateur prie l'abbé ou le recteur de l'éorlise de lui concéder le môme fonds en usufruit sub precario ou precarlo jure et iisufructuario ordine. Le premier acte '•ontient la demande, la precaria ou earta precaria proprement dite; l'acte de concession qui vient ensuite, est intitulé prœstaria; parfois la rubrique precaria s'applique aussi à l'acte de concession. Ce mot paraît avoir été usité pour désigner l'ensemble de l'opération.

Les communautés religieuses étaient d'ailleurs obligées, pour exploiter leurs vastes domaines, de former des centres de population agricole. A cet effet, elles cédaient des parcelles de terre, à titre de précarie, aux habitants dépourvus de propriété foncière et qui, sans l'assistance d'une main opulente, eussent été incapables de se procurer un champ à cultiver. A l'aide de ce moyen, les monastères n'eurent point de peine à soumettre à leurs lois et à leur autorité un certain nombre d'hommes libres que les capitulaires désignent en ces termes : liberi Jwmines qui proprium non habent, sed in terra dominica résident. Un nombre beaucoup plus grand de lètes ou laeten, séduits par la pensée qu'ils n'auraient plus d'autre maître que Dieu, à qui tous les hommes sont également soumis, vinrent se ranger sous la bannière de l'Église.

De même que les Francs s'étaient établis dans la Gaule sans renoncer à la loi salique, de même les moines de la Gaule qui s"élablirent en Belgique, y vinrent avec leurs lois, leurs coutumes, leurs mœurs et leurs immunités ; ils y introduisirent Tusage des terres tributaires, celui du colonat et de l'esclavage sous toutes les formes. Nous avons dit, en parlant des lètes qu'ils étaient primitivement des hommes libres : les communautés religieuses les transformèrent en serfs de la glèbe. Ce sont ces malheureux qui ont défriché nos bois, desséché nos marais, endigué nos premiers polders; car il n'est point vrai, quoi qu'on en ait pu dire, que toutes ces choses aient été faites par les moines, auxquels les lois de l'Église interdisaient les travaux manuels. Les moines les ont fait faire par les habitants, et pour les récompenser ils leur ont promis une meilleure vie dans un monde inconnu.

On possède les polyptiques de quelques abbayes, c'est-à-dire leurs pouillés, les registres de leurs biens et de leurs serfs. Outre les édifices servant à l'habitation des moines, nous y voyons figurer quelques manoirs seigneuriaux (mansi indoniinicati), de chacun desquels relèvent un certain nombre de mansi ingenuiles et de mansi servilcs.

On appelait ingenuilis le manoir qui avait pour lenancier un homme libre, un infjenuus : c'était le plus souvent un ancien, propriétaire qui avait

17? PRÉCIS DE i;inSTOIRE CLERICALE.

donné son bien à l'Église, sous condition d'en conserver l'iisufruit et d'en payer le cens. Les polyptiques nous apprennent que les hommes qui s'étaient ainsi dépouillés de leurs biens et qu'on appelait mansuariiimjenuiJcs, devaient, comme les serviles, cinq jours de travail par semaine, sauT qu'ils en étaient exempts pendant trois semaines de l'année, celle de la Nativité de Notre-Seigneur, celle de Pâques et celle des Rogations. Ils travaillaient à la vigne, aux bois, aux prés; ils labouraient et ensemençaient la terre; ils faisaient certaines corvées (carbadas), les unes avec six bœufs, d'autres avec deux bœufs.

On distinguait les mansiiarii caroperaru des mansuarii inanoperarii, les premiers devaient faire leur service de manant avec des voilures; les autres étaient astreints à un service manuel. Les )nansuariî serviles étaient obligés à un service domestique ; ils devaient garder la maison imansionem et curtem ciistodire) , nettoyer les étables (stahidum curare), extraire le fumier de la fosse et le placer sur des chariots flevare fimum super carrum), et faire généralement tous les ouvrages de main.

Les abbés exerçaient sur la population d'esclaves, de serfs et d'hommes ci-devant libres, qui vivaient sur leurs terres, tous les droits de la souveraineté. Les papes qui poussaient à la multiplication des abbayes, leur accordaient des immunités qui, malgré les capitulaires, les exemptaient

de la surveillance des évoques diocésains. Les rois eux-mêmes, par d'autres immunités, les rendaient indépendants des pouvoirs de l'État. Presque tous les diplômes de donation des Mérovingiens contiennent la défense expresse à tous officiers publics de s'introduire dans les monastères, églises, châteaux, villages, terres ou autres possessions ecclésiastiques, soit pour y rendre la justice, soit pour y percevoir des droits ou impôts quelconques.

Par cela même qu'il était interdit aux juges publics d'exercer leur office dans les possessions de l'Église, les évèques et les abbés devaient nécessairement avoir la juridiction sur les habitants de leur territoire. Cette immunité eut en effet pour conséquence de leur attribuer la juridiction seigneuriale la plus étendue ; ils eurent la juridiction civile et pénale non- seulement sur leurs serfs, mais encore sur les hommes libres établis dans leurs domaines. Les territoires auxquels s'appliquaient ces immunités cessèrent d'être soumis à la juridiction du comte; ils n'appartenaient plus au pagits. Les abbés et les évêques étaient eux-mêmes comtes chez eux; leur juridiction fut appelée comitatus. Ils déléguaient pour exercer les fonctions de juge, un officier appelé advocatns, ou vice-dominus, vidame, vicaire ou centenier, comme firent plus tard les seigneurs féodaux.

Le savant Guérard a écrit son Introduction au.

J74 PRECIS DE LHlSTolRE CLERICALE.

Polyptique d'Irminon sous riiiflLieuce d'une idée j3réconçue et relalivement fausse. Tout en reconnaissant que la servitude de l'époque barbare était moins exclusive de toute liberté individuelle que l'esclavage de l'époque romaine, il attribue cet adoucissement à l'action bienfaisante du pouvoir protecteur de l'Église. Gela peut n'être pas absolument dénué d'exactitude pour ce qui (îoncerne la France, où l'esclavage romain était la condition normale de la plus grande partie de la population ; mais quant à la Belgique, où ce genre d'esclavage n'existait pas avant l'établissement des monastères, et où la servitude de la glèbe fut importée par les moines gaulois, la thèse de Guérard est évidemment erronée.

§ i, — l'iioc.nÈs m-: l'église romaine.

Peppin d'ilerstal suivit à l'égard de l'Église la même politique que ses aïeux. Son zèle pour la cause cléricale attira sur son pays une guerre qui mit en péril l'indépendance de l'Austrasie.

Soutenus par Peppin, les missionnaires de l'Église romaine avaient entrepris de pénétrer dans le pays des Frisons. Jusque-là les conquêtes des apùlres vers le nord no s'étaient guère étendues

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