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SOULÈVEMENTS DES POPULATIONS

Dès l'an 21, il y eut une tentative de soulèvement chez les Trévires. Un habitant notable de Trêves, nommé Florus, s'était associé aux projets d'un Gaulois appelé Sacrovir, du pays des Éduens, Tous deux étaient nobles, dit Tacite, et avaient obtenu le titre de citoyen romain. Florus tenta

(1) Tertullien, Apoloij., c. XIII.

(•>) L. S, § 2, Dig., lib. L, lit. XV, de cemibus.

d'embaucher un corps de cavalerie levé à Trêves, mais quelques cavaliers seulement se laissèrent entraîner. Avec eux et ses vassaux qui prirent les armes, il gagnait la foret des Ardennes, lorsque les légions de deux armées, se portant à leur rencontre par des chemins différents, fermèrent la route. Florus échappa d'abord à ses ennemis en se cachant dans des retraites inconnues ; mais quand il se vit dans l'impossibilité de fuir, il se tua de sa propre main (1).

Une autre tentative d'insurrection eut lieu, l'an 28 de notre ère, dans le pays des Frisons. Bien que ce petit peuple fût établi sur la rive droite du Rhin, son histoire se lie à la nôtre par la communauté d'origine et l'identité de situation. Les Frisons avaient été subjugués par Drusus, qui leur avait imposé un tribut en rapport avec leurs ressources : ils devaient fournir des cuirs ' de bœufs pour l'usage des troupes. La puissance romaine était représentée chez eux par un centurion. On avait d'abord accepté les cuirs fournis, sans faire attention à leur force et à leurs dimensions; mais quand le primipilaire Olennius fut appelé au gouvernement de la Frise, il désigna les peaux d'aurochs comme modèles de celles qui devaient être fournies. Cette condition, difficile à remplir môme par les autres peuples, était plus dure encore pour les Germains, qui avaient dans

(1) Tacit., Annales, lib. III, c. 50 et s.

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leurs forêts des bœufs sauvages de la plus grande taille, mais dont le bétail domestique était de force moyenne.

« Les Frisons, dit Tacite, livrèrent d'abord leurs bœiifs, puis leurs terres, et enfin par l'esclavage leurs femmes et leurs enfants. De là naquirent la colère et les plaintes, et comme on refusait d'adoucir ces rigueurs, ils en cherchèrent le remède dans la guerre. Les soldats, qui assistaient à la levée des tributs, furent saisis et attachés au gibet. Olennius prévint la vengeance en fuyant et se retira dans un château nommé Flevum; un corps assez considérable de légionnaires et d'alliés observait de là les côtes de l'Océan (i). »

Quand cette nouvelle parvint au propréteur de la basse Germanie, il appela de la province supérieure les vexillaires des légions et les hommes d'élite de l'infanterie et de la cavalerie auxiliaires. Ces forces réunies à son corps d'armée furent embarquées sur le Rhin, et il les conduisit dans la Frise; mais il eut beaucoup de peine à réduire l'insurrection. Il commença par subir une défaite et des pertes considérables. Ce ne fut qu'après plusieurs jours de combats que l'armée romaine finit par triompher. « Depuis ce temps, dit Tacite, le nom des Frisons fut grand parmi les Germains (2). »

(i; Tacit., Annales, lib. IV, c. 72.

(2) Idem, A7inales, lib. IV, c. "•1.

En 47, il y eut une invasion de Cliauques dan& la Germanie inférieure; ils étaient conduits par un chef de Caninéfates. Ils furent repoussés par le général romain Corbulon,qui envoya des agents chez les Chauques pour tramer la perte de Gannascus, le Caninéfate. A cette occasion, les Frisons, qui depuis leur révolte s'étaient montrés hostiles aux Romains, furent forcés à leur donner des otages et à s'enfermer dans les limites que leur avait tracées Corbulon (1).

En 59, les Frisons eurent la témérité de se rapprocher du Rhin et de s'établir dans un terrain inoccupé qui leur avait appartenu, mais qu'on réservait aux soldats. Déjà ils avaient construit des maisons, ensemencé des champs ; ils cultivaient cette terre comme une possession de leurs aïeux, lorsque Avitus les menaça du ressentiment des Romains, s'ils ne rentraient dans leurs précédentes limites ou s'ils n'obtenaient de Néron ce nouvel établissement. Ils sollicitèrent en vain cette faveur, Néron exigea leur retraite et, sur leur refus, envoya de la cavalerie qui les contraignit à s'éloigner, après avoir fait prisonnier ou taillé en pièces ceux qui opposaient de la résistance (2).

En 69 eut lieu la célèbre insurrection des Bataves. Ce peuple était ami et allié des Romains ; il comptait au nombre des fœderati; aussi ne

(1; Tacit., Annal., lib. XI, c. IS et 19. (2; Idem, Annales, lib. XIII, c. à-J.

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payait-il point d'impôts, mais il fournissait des hommes à l'armée. On n'incorporait pas les soldats bataves dans les légions, en grande partie recrutées parmi la populace de Rome; ils formaient des cohortes auxiliaires, commandées par des chefs nationaux et supérieures, sous tous les rapports, aux légions romaines. « Ils servirent longtemps dans la Germanie, dit Tacite, et leur gloire reçut un nouveau lustre en Bretagne, où l'on avait fait passer leurs cohortes, commandées, suivant un u.sage ancien, par les hommes les plus npbles de la nation (1). »

Les Bataves semblaient donc avoir acquis des droits, sinon à la reconnaissance des Romains, tout au moins à leur bienveillance. Mais les gens que Rome envoyait dans les provinces regardaient les peuples germains comme des hordes de barbares. La Batavie était gouvernée, comme les autres provinces, par des préfets, des centurions, et quand ceux-ci étaient gorgés de dépouilles et de sang, on les changeait, on en envoyait d'autres qui venaient chercher de nouvelles proies. Ils inventaient des exactions sous mille noms divers. Rarement le lieutenant consulaire daignait visiter la province, et lorsqu'il le faisait, c'était avec un cortège onéreux. Ce qu'il y avait de plus odieux dans les actes de cette administration, c'était la manière dont on procédait au recrutement. On enrôlait les vieillards

(1) Tacit., HiMor., rib. IV, c. 12.

et les infirmes, afin de les contraindre à se racheter, et comme les enfants de ce pays étaient bien conformés, on choisissait les plus beaux pour les prostituer (1).

Il est à supposer que le même système de recrutement se pratiquait en Belgique comme en Batavie : car, outre les cohortes de Bataves, il y avait sous les drapeaux de Rome des cohortes de Tongres, de Nerviens et de Ménapiens.

Ces abominations devaient exaspérer des peuples aussi primitifs, aussi étrangers aux vices de la civilisation romaine. Dès que la plus grande partie des troupes de Vitellius se fut éloignée, une insurrection formidable éclata dans l'île des Bataves. Civilis, qui en était le principal promoteur, avait eu soin de s'associer les Caninéfates, petit peuple qui habitait une partie de l'île, et ceux-ci avaient appelé les Frisons d'outre-Rhin. Ils se jettèrent par l'Océan sur deux cohortes dont les quartiers d'hiver étaient voisins de la côte. Les Romains ne s'attendaient pas à cette attaque; leur camp fut pris et pillé, les forts incendiés. Les cohortes se retirèrent dans la partie supérieure de l'île, sous le commandement d'un primipilaire.

A la suite de ce premier succès, Civilis forma trois corps distincts de Caninéfates, de Frisons et de Bataves. L'armée romaine prit position

(1) Rursus impubes, sed forma conspicui et est pleris que procera pueritia' ad inhonesta ministeria trahebantur. ;Tacit., Hlstor., lib. IV, c. 1-1.)

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auprès du Rhin, en tournant contre l'ennemi les navires qu'on avait réunis dans ces parages après l'incendie des forts. Le combat commençait à peine qu'une cohorte de Tongres se rangea sous les drapeaux de Civilis, et les Romains effrayés de cette défection tombèrent sous les coups de leurs alliés. Sur la flotte ceux des rameurs qui étaient Bataves massacrèrent les pilotes et les centurions ; la flotte entière composée de vingt-quatre navires, fut livrée ou prise (1).

Le lieutenant Lupercus , qui commandait un camp de deux légions, reçut l'ordre de marcher contre les insurgés. Il se porta rapidement dans l'ile avec les légionnaires présents, les Ubiens, qui étaient voisins, et les Trévires, cantonnés un peu plus loin, en joignant à ces troupes une division de cavalerie batave, depuis longtemps gagnée par Civilis. A peine l'armée romaine se trouva-t-elle en présence des insurgés, que son aile gauche fut mise à découvert par la défection de la cavalerie batave; en même temps, les Ubiens et les Trévires lâchèrent pied. Les légions n'eurent que le temps de gagner un de leurs camps nommé Vétéran aujourd'hui Xanten dans le pays de Clèves. En même temps les cohortes de Bataves et de Caninéfates, qui se rendaient à Rome, où Vitellius les avait appelées, furent jointes par un courrier de Civilis. Aussitôt elles se révoltent et malgré l'ordre

(1) Tacit., Hislnr., lib. IV, c. 16.

du général, elles regagnent la basse Germanie pour se réunir aux insurgés.

Civilis, à l'arrivée de ces vieilles cohortes, eut sous ses ordres une armée digne de ce nom. Bientôt les Bruchtères et les Tenchtères se joignirent à lui ; toutes ces troupes furent dirigées vers le camp de Vetera et en entreprirent le siège. Cependant lîordeonius, lieutenant consulaire, qui résidait à Mayence, donna ordre àVocula, lieutenant de la dix-huitième légion, de marcher à grandes journées, avec l'élile des légionnaires, le long du Rhin. Pendant tout le trajet, Vocula eut à lutter contre le mauvais vouloir de ses troupes. Après s'être arrêté successivement à Bonn et à Cologne, il arriva à Neuss, où son armée se renforça de la seizième légion. On lui adjoignit alors, pour l'aider dans le commandement, le lieutenant Gallus. Les deux généraux n'osant pas marcher à. l'ennemi, dit Tacite, assirent leur camp dans un lieu nommé Gelduba, aujourd'hui Gelb (i).

Civilis envoya contre eux les cohortes de vétérans et l'élite des Germains. Cette expédition ne fut pas heureuse; elle eut pour résultat la défaite des Bataves, la levée du siège de Vetera et l'entrée des légions de Vocula dans le camp. Mais celles-ci ne purent y rester; les vivres n'étaient pas assez abondants pour une aussi forte garnison, et l'ap-

(1) Tacit., nutor.. lilj. IV. c. 2G.

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provisionnement était d'autant plus difficile qu'il devait se faire par la voie de terre, les Germains étant maîtres du fleuve. Vocula fut obligé de se retirer sur Gelduba avec la plus grande partie de ses troupes; il y fut poursuivi par Civilis, qui le fit reculer jusqu'à Neuss. L'indiscipline des soldats romains fit le reste. Dans une révolte de nuit, ils arrachèrent Hordeonius de son lit et le tuèrent. Ils s'apprêtaient à traiter Vocula de la mL'm.e façon; mais à la faveur des ténèbres, il s'échappa déguisé en esclave (1).

Labéon, ancien préfet de la cavalerie batave et ennemi personnel de Civilis, s'étant rendu à Cologne, y eut un entretien avec Vocula et lui promit, si on lui confiait des troupes, de les conduire chez les Bataves et de faire rentrer dans l'alliance des Romains la plus grande partie de la nation. Mais avec le faible corps d'infanterie et de cavalerie qui lui fut accordé, il ne put rien entreprendre dans ce pays; il se borna, après avoir levé quelques Nervicns et quelques Bataves, à inquiéter les Caninéfates et les Marsaques par des courses qui ne méritent pas le nom de guerre.

Le dénoûment de la situation fut la mort de Vocula, tué par un déserteur. La garnison de Vetera ne tarda point à capituler; les camps des cohortes, de la cavalerie, des légions furent dé-

(1) Tacit., Histor., lib. IV, c. 33-36.

truits et brûlés; on ne laissa subsister que ceux qui étaient établis à Mayence et à Vindonissa (Vindisch, au confluent du Ruff et de l'Ahr.) Les légions de Neuss et de Bonn furent dirigées sur Trêves (1).

Civilis hésitait sur le parti à prendre à l'égard de Cologne. Cette ville était odieuse aux peuples trans-rhénans, et pour mettre fin à la guerre, il fallait, suivant eux, que la ville fût ouverte à tous les Germains sans distinction ou qu'elle fût détruite. Ce furent les Tenchlères, séparés de Cologne parle Rhin, qui se chargèrent des négociations. Ils envoyèrent des députés au conseil de cette ville pour l'engager à massacrer les Romains, à abatire les murs, à laisser le passage libre à leurs compatriotes et à reprendre les lois et les mœurs de la patrie. La réponse du conseil municipal mérite une attention particulière, parce qu'elle nous révèle la situation des habitants :

« Nous avons embrassé avec plus d'empressement que de prudence la première occasion d'être libres, pour nous joindre à vous et aux autres Germains nos frères; mais au moment où les Romains rassemblent tant d'armées, au lieu d'abattre les murs de notre ville, il serait plus sage d'en augmenter la force. Les étrangers venus de

(1) Tacit., Histor., lib. IV, c. 57-62.

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l'Italie ou des provinces, qui se trouvaient sur notre territoire, ont été dévorés par la guerre ou se sont retirés dans leurs foyers. Il en est d'autres, établis depuis longtemps et qui se sont unis avec nous par des mariages. Pour ceux-là et pour leurs enfants, c'est ici qu'est la patrie. Nous ne vous croyons pas assez injustes pour exiger de nous le massacre de nos pères, de nos frères, de nos fils. Nous supprimons l'impôt et toutes les charges du commerce. Vous passerez librement, mais de jour et sans armes, jusqu'à ce que ces liens tout nouveaux, affermis par le temps, soient assez garantis par l'habitude (1). »

Fortifié par cette alliance avec les Agrippiniens, Civilis résolut de gagner à sa cause les tribus voisines ou de faire la guerre à celles qui résisteraient. Déjà il avait réduit les Suniques et organisé leur jeunesse en cohortes, lorsque Labeon avec une troupe de Bétasiens, de Tongres et de Nerviens, levés à la hâte, lui ferma le passage. Cette affaire se passait sur les bords de la Meuse. Tout à coup Civilis se jette au milieu des troupes et d'une voix forte : « Nous n'avons pas, dit-il, pris les armes pour que les Bataves ou les Trévires commandent aux nations; loin de nous cet orgueil ! Acceptez l'union et je passe avec vous comme chef ou comme soldat, si vous l'aimez

(1) Tacit., Hislor., lib. IV, c. 65.

mieux. » La multitude était ébranlée; Labeon prit la fuite ; les Bétasiens et les Nerviens passèrent avec les Tongres du côté do Civilis, qui les incorpora dans son armée (1).

L'insurrection triomphait; toute la partie germanique de la Gaule allait être délivrée de la présence des Romains ; mais pour cueillir les fruits de la victoire et les conserver, il aurait fallu donner à l'ensemble des forces du pays une organisation qui faisait défaut. Les Romains se préparaiiiJit à reconquérir les provinces qu'ils avaient perdues. La vingt et unième légion et les cohortes auxiliaires de Sextilius Félix, arrivaient par la Suisse et la Rhétie ; un corps de cavalerie s'était joint à ces troupes. On vit bientôt arriver à Mayence Gerealis, le général en chef de l'armée romaine. Sans perdre de temps, il fait venir de Metz les légions qui s'y trouvaient, pour les conduire à l'ennemi par le chemin le plus court. Avec ces forces réunies à celles qu'il avait amenées, il se rend en trois jours à Riol, sur la Moselle, où s'était retranché, avec un corps nombreux de Trévires, Valentinus, le plus ardent des patriotes de ce pays. Celui-ci, après avoir lutté courageusement contre des forces infiniment supérieures, fut fait prisonnier, ainsi qu'une partie de sa troupe. Gerealis marcha ensuite sur Trêves et y établit son camp. Civilis prit la résolution d'aller l'attaquer avec une

(1) Tacit., Histor., lib. IV, c. 60.

armée composée d'Ubiens, de Lingons,de Bataves, de Bruchtères et de Teiichtères. L'armée romaine se laissa surprendre et faillit être défaite; mais grâce à l'habileté et au courage de son général, elle finit par avoir le dessus (1).

Après l'échec de Trêves, Civilis recruta son armée dans la basse Gei'manie et vint camper à Vetera. Il remporta d'abord quelques avantages sur le général romain, qui l'avait suivi; mais après une bataille sanglante, il fut obligé de se retirer dans l'île des Bataves. Il y eut là encore quelques combats, à la suite desquels Civilis n'eut plus qu'à prendre la fuite. La domination romaine fut rétabhe dans ses précédentes limites.

Il est à remarquer que, dans toute l'histoire de la guerre des Bataves, il n'est fait mention d'aucune localité située dans le cercle de la Belgique actuelle, pas môme (ÏAduatuca Tungrorimi, bien que les Tungri eussent été mêlés, ainsi que les Nerviens, aux événements de cette guerre. La fondation de leur cité sur l'emplacement d'un ancien camp romain doit avoir été l'œuvre des

(1) Tacit., Hislor., lib. IV, c. 77.

Romains; c'est là sans cloute que s'établirent les agents de l'administration envoyés de Cologne pour organiser la eivitas Tiingrorum; mais il est fort douteux que cet établissement existât déjà à l'époque de la guerre des Bataves.

La soumission de Civilis fut suivie d'une période de calme qui dura près d'un siècle ; c'est l'époque dite des Antonins. Sous les empereurs Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, on s'occupa beaucoup de travaux publics et surtout de constructions urbaines. Le fameux pont du Gard, les arènes de Nîmes et peut-être les plus anciens monuments de Trêves et de Bavai datent de cette époque. Les villes furent favorisées de toutes manières ; plusieurs de celles qui jouissaient du droit des Latins obtinrent alors le droit de cité romaine. Mais on ne fit rien en faveur des habitants des campagnes qui, dans les provinces germaniques, formaient à peu près la totalité de la population.

Il est fort douteux que le triste sort des habitants de la deuxième province germanique ait été modifié tant que dura l'occupation romaine. Cependant Tacite affirme que Galba accorda aux Gaulois le titre de citoyens romains ; mais il ajoute immédiatement que les cités voisines des armées de Germanie furent traitées avec moins de faveur; que quelques-unes perdirent même leur territoire (1). Or, toute la Belgique était voisine des armées de

(1' Tacit., Histor., lib. I, c. 8.

Germanie, qui campaient sui* les bords du Rhin et dont le commandant en chef exerçait dans tout le pays la puissance proconsulaire.

Plus tard, au iir siècle, Caracalla voulut donner le droit de bourgeoisie romaine à tous les habitants des provinces ; mais loin d'améliorer le sort des provinciaux, cette mesure n'avait qu'un but fiscal : il s'agissait d'étendre aux provinces les impôts indirects que payait l'Italie, exempte de la contribution territoriale et de l'impôt personnel (1). Le décret de (ùaracalla n'eut d'ailleurs aucune influence sur le sort des habitants de la Gaule germanique (2).

La condition légale des populations gauloises n'était pas différente, dans le principe, de celle des Germains cis-rhénans ; mais les tendances des Gaulois à s'assimiler aux Romains et les dispositions contraires des Germains les entraînèrent dans des directions divergentes. Un certain nombre de Gaulois obtinrent les droits de cité ou de latinité; ces droits furent même accordés collectivement à tous les membres de tel ou tel peuple de la Gaule. Déjà au temps de César, si l'on en croit Suétone, des Gaulois à demi barbares furent admis au rang des citoyens et même des sénateurs (3). Tacite rapporte que, sous le consulat d'Aulus Vitel-

(1) Baudi di V'esme, Des imposilions de la Gaule dans les derniers temps de l'empire romain.

(2) VValter, Rechtsyeschiahte, t. II, p. 56S.

(3) SuETOX., in Cœsore, c. "6.

lius et de Lucius Vipstanus, il fut question de compléter le sénat, et qu'à cette occasion les habitants de la Gaule chevelue, qui étaient depuis longtemps alliés et citoyens de Rome, sollicitèrent le droit de parvenir dans la ville aux honneurs publics. Cette demande excita une certaine rumeur et fut débattue contradictoirement devant le prince, mais la discussion fut suivie d'un sénatus-consulte, en vertu duquel les Éduens reçurent les premiers le droit d'entrer au sénat (1).

Le régime municipal des Romains s'établit facilement dans la partie centrale de la Gaule. A mesure qu'un bourg- gaulois acquérait l'importance d'un municipcon décorait du titre de décurion les anciens nobles de la cité. Le décurionat était un honneur auquel on parvenait par la naissance autant que par l'élection. Les décurions, appelés ])\us iàrdcuriales, formaient une sorte de sénat, une curie [ordo, curia), chargée de l'administration économique et financière de la cité, du soin du culte et de la police locale. On distinguait les décurions du reste du peuple compris sous la dénomination de plebs. L'honneur d'être appelé à siéger dans la curie était un moyen d'absorber rancienne aristocratie gauloise et de faire tourner au profit de l'empire le peu d'influence qui pouvait lui rester.

Rien de semblable ne pouvait avoir lieu dans la Gaule germanique, où il n'y avait point d'ancienne

(1) Tacit., Annales, lib. XI, e. 23 et 21.

ETAT DU PAYS APRES LA GUERFvF. 57

aristocratie, point de noblesse, et dont la population fuyait le séjour des villes, dit Ammien Marcellin, comme autant de tombeaux entourés de filets (1).

Chez les Gaulois, au contraire, il y avait un grand nombre de villes et de localités susceptibles de s'élever au rang des villes ; tandis que les campagnes éîaient délaissées, comme en Italie. Elles ne ressemblaient nullement à celles des nations germaniques; elles étaient cultivées, mais elles n'étaient pas peuplées. Les possesseurs des campagnes étaient les habitants des villes; ils sortaient pour veiller à leurs possessions rurales ; ils y entretenaient le nombre nécessaire d'esclaves; mais cette population éparse, qu'on trouvait chez les Germains, tantôt dans des habitations isolées, tantôt dans des villages, était un fait à peu près inconnu tant dans la Gaule celtique qu'en Italie.

Il est à remarquer du reste que pendant toute la durée de l'occupation romaine, les deux provinces germaniques ne cessèrent point d'être troublées par des insurrections intérieures, soit par des tentatives d'invasions du dehors, soit enfin par les incursions sauvages des armées romaines. Ce n'est pas dans de pareilles conditions que le sort des habitants pouvait s'améliorer.

C'est apparemment sous les Antonins que se formèrent les villes de Cassel et de Tongres, en

(1) Amm. Mircem,., lib. XVI, c. 5.

o8 PRECIS DE L'HISTOIRE CLERICALE.

même temps que Bavai. Le géographe Ptolémée, dans les écrits duquel on trouve la première mention de ces villes, comme cités des Ménapiens et des Tongrois, vivait au temps des empereurs Adrien et Antonin. Il ne cite pas d'autre cité dans les limites de la Belgique actuelle. L'itinéraire d'Antonin et la table Théodosienne dite de Peutinger y ajoutent les noms de quelques bourgades. La construction des grandes voies de communication doit être de la même époque, pour la plupart; car sous Auguste et l'administration d'Agrippa, il n'avait été construit que deux routes dans la direction du nord et 'du nord-est ; elles partaient de Lyon et se dirigeaient l'une vers le Rhin, l'autre par Beauvais et Amiens sur Boulogne.

La multiplication des routes au travers de notre territoire exigea des travaux considérables, qui ne purent se faire sans stationnements de travailleurs, et qui durent attirer sur divers points un bon nombre de vivandiers et de marchands. En pareil cas, on élève des baraques d'abord ; ces baraques deviennent des maisons, et si après l'achèvement des travaux, on établit de distance en distance des lieux d'étape ou des relais de poste, ce qui n'était d'abord qu'une espèce de camp devient un village, un bourg, une ville. Telle doit avoir été l'origine de Vaudré et de Gembloux, sur la route de Bavai à Tongres, celle de Fauquemont et de Juliers, entre

Tongres et Cologne, celle aussi d'Escautpont, de Tournai, Wenvick, etc., sur la route de Bavai à Cassel.

Tournai, dont le nom figure dans la carte de Peutinger, ne s'est élevé au rang des villes que fort tard. Ce n'est que dans la Notice des provinces et cités de la Ganle, document du Bas-Iùiipire, qu'elle est appelée civitas. Cette lardivité de la Belgique à entrer dans le mouvement de la civilisation romaine est d'autant plus remarquable que vers l'an 214, un décret impérial, dont nous avons déjà fait mention, avait accordé le droit de cité romaine à tous les hommes libres de l'empire, sans distinction (l).

Il est vrai qu'à cette époque le titre de citoyen ne conféraitplus de droits politiques, mais il conférait le plein droit de propriété, le droit d'héritage, le droit de mariage (conniibium), l'autorité paternelle et généralement tous les droits privés de Rome. Évidemment ce décret eût produit une sorte de révolution dans la vie sociale de nos provinces, si ses effets s'étaient étendus jusqu'aux extrémités de l'empire ; mais depuis la mort du dernier des Antonins, l'ordre légal avait cessé d'exister pour les habitants de ce pays.

La distinction entre cives, latini et 'peregrini se trouve encore dansUlpien et dans le Code. De même, les terres provinciales furent encore pendant longvtemps distinguées des terres italiques. Il y a donc

(1; L. 17 D., lit. I, tit. ^^ lie statu hOininum.

lieu de penser que le décret de Caracalla n'apporta aucun changement à la nature juridique du sol provincial. Ce ne fut que sous le règne de Justinien que le domaine quiritaire et toutes les distinctions qui s'y rattachaient disparurent de la législation romaine (1).

(1) L, 4 C, lib. VII, lit. XXV, dn nvdojure quiriliiim toîlendo.)

PÉRIODE DE DÉCADENXE.

Ligue des Francs. — Fondation du catholicisme. — Expéditions de Julien. — Dissolution de l'empire.

Lorsque l'affaiblissement de la puissance romaine devint manifeste, les peuples du bas Rhin, à qui Civilis avait appris à unir leurs forces pour résister à l'ennemi, reprirent l'offensive. Ils se liiîuèrent sous le nom de Francs et recommencerent la lutte qui ne devait finir que par l'expulsion des Romains.

Une partie de la population (îliassée de la Gaule germanique avait cherché un refuge vers l'embouchure du Rhin et au delà vers les rives de l'Yssel. Ici probablement elle s'était mêlée avec les tribus

de même race connues sous les noms de Tenclitères, d'Usipcles, d'Ansibares, de Chamaves, de Chauques, etc. C'est parmi ces peuples que se forma la confédération des Francs saliens, dans le Zaalland, sur l'Yssel, où sont aujourd'hui les villes de Zwoll, de Kampen, de Deventer et de Hasselt. Ils occupaient TOveryssel, le comté de Zutphen et le Weluwe, dont la ville principale est Arnhem.

Le point de départ de la confédération paraît avoir été Oldenzaal, Sala vêtus. De là les Francs passèrent dans l'île des Bataves, où l'on pense qu'il y avait autrefois une colonie de Gattes, fondée par les Romains ; et puis franchissant le Wahal, ils se joignirent aux Sicambres, établis dans la Gueldre, et vinrent se répandre dans la Toxandrie, c'est-à-dire dans le Brabant septentrional, le Limbourg et la province d'Anvers. Ils trouvèrent des alliés naturels dans cette partie de la Gaule, qui déjà au temps de César était habitée par des tribus de race germanique.

Dès l'an 230, Alexandre Sévère fut obligé de se porter en hâte sur le Rhin, pour couvrir les frontières menacées par les Germains. On lui attribue l'usage, qui ne tarda point à se développer, de concéder des terres in provinciali solo aux tribus barbares, à charge de défendre le territoire. Ces concessions formaient en quelque sorte des fiefs militaires. On appelait les occu-

paiits milites limitanei, lipenses, castellani, burgenses, selon qu'ils s'étaient engagés à défendre la frontière, le passage d'un fleuve, un château ou un bourg. Ils avaient généralement la faculté de transmettre les terres qu'on leur avait concédées à leurs descendants, à condition que ceux-ci prendraient les armes dès qu'ils auraient atteint l'àgc de les porter (1).

Zonare affirme qu'après avoir combattu et repoussé les Germains, Alexandre Sévère leur envoya des ambassadeurs avec de l'argent pour leur demander la paix; ce qui déplut si fort aux soldats, qu'ils se soulevèrent contre leur empereur et le tuèrent dans sa tente (2).

Vopiscus, qui le premier des historiens donne aux Germains le nom de Francs, rapporte qu'en l'année 240 ils avaient fait irruption dans la province de Germanie supérieure, et qu'Aurélien, alors tribun de la sixième légion gauloise, les défit dans une bataille sanglante aux environs de Mayence (3).

Zozime ne fait aucune mention de cette victoire, mais il dit qu'en 254, « Gallien, ayant remarqué qu'il n'y avait point de nation si formidable que celle des Germains qui faisaient des irruptions ■continuelles sur les Celtes des bords du Rhin,

(1) Lampridius, in Alex. Sevcr.

(2) ZoNAR., HisC. roman. Alex., ann. 230. [3] Voriscus, in Aureliano.

résolut d'aller lui-même réprimer leurs insolences, et donna ordre à d'autres chefs de s'opposer à ceux qui faisaient le dégât en Italie, en Illyrie et en Grèce. S'élant donc mis à garder le Rhin, tantôt il empêcha les barbares de le passer, et tantôt il les combattit lorsqu'il n'avait pu leur interdire le passage. Mais parce qu'il n'avait qu'un petit nombre de troupes à opposer à une effroyable multitude, il ne trouva pas d'autre moyen de se délivrer de la perplexité où il était, que de faire un traité avec le chef d'une de ces nations, qui s'opposa depuis aux irruptions des autres et les empêcha de passer le Rhin (1). »

En 259 il n'est déjà plus question du traité de 254 : c'est un général romain, Posthume, qui est chargé de garder les bords du Rhin. Zonare raconte que Posthume, ayant rencontré un parti qui avait traversé le fleuve sans être aperçu, et qui s'était chargé d'un grand butin, fondit dessus à l'improviste, le tailla en pièces et distribua le butin entre ses soldats. Mais Alban, conseiller du jeune Gallien, ayant voulu que ce butin fût apporté au prince. Posthume excita ses soldats à la sédition, les mena vers Cologne, contraignit les habitants à lui livrer Gallien et Alban, et quand il les eut, il les fit mourir. Après cela, Posthume fut proclamé empereur des Gaules à Cologne (2).

(1; ZoziM., Hlsl. rom., ann. 234.

{'2] ZoXAR., Hist. rom., ann. 259.

L'ensemble de ces faits prouve bien que, dès le milieu du iir siècle le gouvernement romain n'avait plus aucune consistance dans la Gaule germanique. Eutrope dit que l'empire touchait à sa ruine et puis il ajoute : « Posthume, homme de la plus basse extraction, prit la pourpre dans la Gaule et régna pendant dix ans avec tant de succès qu'à force de courage et de prudence, il sauva les provinces presque perdues sans retour. Il périt dans un soulèvement de soldats, pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée contre lui (1).

L'empire des Gaules ne fut pas de longue durée, le pays tomba de nouveau sous la puissance romaine en 273. Dans l'intervalle, les Germains, Francs et Allemands, avaient fait de tels progrès, qu'il fallut élever contre eux une seconde ligne de défense en arrière du Rhin. On établit des postes militaires nombreux sur les lieux forts, à travers les chaînes montagneuses de la Bourgogne et des Vosges; on multiplia les camps et les tours d'observation. Les enceintes romaines dont quelques villes du nord de la France et de l'est montrent encore les débris, appartiennent peut-être à cette époque.

Tous les auteurs s'accordent à dire qu'après Aurélien, Probus eut à expulser les Germains de la

;i; Eltiîoi-., Bref. Uhl. ro,n., 1. IX, c. 7.

ce PRECIS DE L'HISTOIRE CLERICALE.

Gaule; ils y étaient donc entrés. Eiitrope affirme que, par l'immense succès de ses armes, il reprit les Gaules, occupées par les barbares (1). Vopiscus lui attribue de prodigieuses victoires ; cet auteur porte à quatre cent mille le nombre des Francs, des Burgondes et des Lygiens qu'il fit périr. Probus lui-même, écrivant au sénat, rend grâce aux dieux des succès qu'il a obtenus : « Pères conscrits, dit-il, les barbares. travaillent maintenant pour vous ; ils vous servent et combattent pour vous les nations encore indépendantes ; les bœufs des barbares labourent pour vous les champs de la Gaule (2). » Ce qui voulait dire sans doute, qu'au lieu d'exterminer ces affi'eux barbares ou de les expulser de la Gaule, Probus avait traité avec eux et leur avait concédé des terres, en leur imposant l'obligation de défendre le territoire et de reconnaître la majesté, c'est-à-dire la suzeraineté du peuple romain.

Au surplus le désordre social était à son comble. Les Romains n'étaient plus capables de défendre leurs frontières ; ils se voyaient obligés tantôt d'acheter la paix des barbares et de leur payer tribut, tantôt de prendre des nations entières à la solde de l'Empire et de leur permettre de s'établir sur leur territoire. C'étaient ces soldats étrangers qui faisaient les empereurs et qui les tuaient. L'armée

(1) EuTRop., Breviar. hist. roman., lib. IX, e. IL

(2) Vopiscus, in Probo. *

n'élait plus romaine que de nom ; elle se recrutait de Marcomans, de Goths, de Gètes, de Vandales, de Quades, de Jaziges. Les chefs de ces barbares se faisaient proclamer empereur par leurs soldats, en leur promettant la dépouille des peuples ; un pacte se formait entre la cupidité des uns et l'ambition des autres.

En 285, Diociétien, un Dalmate, est élu empereur par les légions d'Orient ; il s'associe Maximien, son compagnon d'armes, et l'envoie dans la Gaule. Celui-ci a recours aux services d'un Ménapien, pour repousser les Francs et les Saxons qui infestaient les côtes. « A cette époque, dit Eutrope, Carausius, qui, malgré l'obscurité de sa naissance, s'était élevé aux premiers grades et à la plus haute renommée militaire, reçut à Boulogne la mission de pacifier, sur le littoral de la Belgique et de TArmorique, la mer que fréquentaient les Francs et les Saxons; il fit souvent prisonniers beaucoup de barbares ; • mais comme il ne rendait pas aux habitants de ces contrées la totalité du butin, et qu'il ne l'envoyait pas non plus aux empereurs, on le soupçonna de laisser descendre à dessein sur les côtes tous les pirates, pour les surprendre à leur passage et s'enrichir lui-même de leurs captures. Sur la nouvelle que Maximien avait ordonné sa mort, il prit la pourpre et envahit la Bretagne (1).

\1) EuTROP., Brcviay. hist. roj/!«)i., lib. IX., c. 1:5.

Avant de passer dans la Bretagne, Carausins, qui était maître du port de Boulogne et d'une partie de la côte, ouvrit les portes de la Belgique aux Francs saliens, qui s'étaient introduits dans l'île des Bataves, et qu'on vit bientôt se répandre dans la Toxandrie (1). Il paraît que d'autres Francs, probablement des Ripuaires, s'étaient déjà établis sur la rive gauche du Rhin ; car le panégyriste de Maxiraien raconte que celui-ci les avait chassés de la Gaule et les poursuivait au delà du Rhin, lorsqu'il apprit la défection de Carausius; qu'aussitôt il se hâta de traiter avec leurs chefs, et qu'il leur rendit les terres des environs de Trêves et du pays des Nerviens, précédemment occupées par eux (2).

Après la révolte de Carausius, les deux Auguste ne se trouvant pas encore assez forts pour résister à tant d'ennemis à la fois, s'adjoignirent chacun un associé sous le nom de César. Un partage de l'empire fut fait entre ces quatre princes, de manière que chacun d'eux eût certaines provinces à administrer et à défendre, sans rompre l'unité de l'empire. La préfecture des Gaules fut décernée à Gonstantius, auquel l'histoire a donné le nom de Constance Chlore.

C'est alors probablement que la circonscription des provinces de la Gaule fut modifiée. Suivant

(1) SiooMus, lib. I, foL 12.

(2; ;Mamert., Pancgyr. Maxim. A. O.ict. id fine.

Ammieii Marcellin, la Belgique d'Auguste fut divisée, comme la Germanie cis-rhénane, eu deux provinces, qui furent appelées première et seconde Belgique. La première contenait les villes de Trêves et Metz ; la seconde, Amiens, Châlons-sur- Marne et Rlieims. Dans la première Germanie étaient Mayence, Worms, Spire et Strasbourg; dans la seconde Germanie on ne citait d'autres villes que Cologne et Tongres (1).

Constance Chlore, aussitôt après son avènement, s'était mis à la tète de l'armée et avait repris les hostilités contre Carausius, qui occupait encore le port de Boulogne. Il s'empara de cette place après quelques jours de siège, et ce fut alors seulement que le Ménapien passa dans i'ile de Bretagne.

Constance tourna ensuite ses armes contre les Francs. Si l'on en croit le panégyriste Eu mène, « il les poursuivit aussi loin que la terre s'étendait, quoique cette contrée, conquise et affranchie par ses diverses expéditions, méritât peu le nom de terre : car elle était tellement imbibée par les eaux que non-seulement dans ses parties marécageuses elle cédait aux efforts et se dérobait sous les pas, mais dans les endroits mêmes où elle paraissait être plus ferme, elle frémissait et s'ébranlait sous les pieds des Romains. Elle sem-

(1) ArjM. Makcei.l.. R":-!:,,} fjfHa;-., lilj. X^', c. 11.

blait flotter sur les abîmes au-dessus desquels elle était suspendue, de sorte qu'on pouvait dire que sur un tel sol le soldat aurait dû s'exercer à des combats maritimes. Mais ni les dangers de ces lieux, ni la profondeur de leurs nombreuses forêts ne purent sauver les barbares (1). »

Jusqu'à quel point faut-il prendre au sérieux cette ridicule description? Serait-il vrai, comme Eumène l'affirme, que Constance eût chassé devant lui les Francs qui avaient envahi les contrées correspondant à la Flandre, à la Zélande et à la Campine ; qu'il les eût poursuivis jusqu'aux extrémités du pays que, dans le langage barbare de nos jours, on appelle la Néerlande?

On nous permettra d'en douter; car le panégyriste raconte ensuite que Constance ramena de cette expédition une multitude de prisonniers chauques et frisons, auxquels il donna des terres dans la Gaule. Or les Chauques et les Frisons habitaient vers l'embouchure de FEms. Pour arriver là. Constance aurait dû suivre la voie habituelle des Romains, se diriger de Boulogne vers Tournai et Bavai, et de là par Gembloux, sur la ligne de la Meuse ; gagner les bords du Rhin ; ce qui ne l'aurait rapproché ni de la Flandre ni de la Zélande. Les grands succès militaires de Constance sont d'autant plus problématiques, que peu d'années après on voit les

(1) EuMEX., Panegyr. Constant., c. 8.

Allemands s'avancer jusqu'au voisinage deLangres. Constance y est d'abord battu ; si l'on en croit Eutrope, il ieur tue ensuite soixante mille hommes (1). Eumène renchérit sur cette exagération par un conte aussi absurde que sa description du territoire des Francs. «Une immense quantité de Germains, dit-il, ayant passé le Rhin lorsque le fleuve était glacé et s'étant arrêtés dans une île, il dégela tout à coup et les Germains furent pris comme dans un piège (2).

Constantin succéda à son père en 306. Les Bruchtères, les Chamaves et d'autres Francs de la rive droite du Rhin avaient traversé le fleuve et ravageaient la Gaule. Constantin conduisit contre eux une armée nombreuse et les força à se retirer, en laissant aux mains des vainqueurs une foule de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient les rois ou chefs Ascaric et Gaïso. Ces malheureux barbares furent conduits à Trêves et livrés aux bêtes du cirque, dans les jeux que l'empereur donnait chaque année à la multitude (3). L'empereur des

(1) EuTROp., Brcv. hisl. rom., lib. IX, c. 13.

(2) EviiE^., Pancfjyr. ad Const. Chlor.

(3) EuTROP., Brev. hist. rom., lib. X, c. 2.

Romains civilisés passa ensuite dans le pays des Bruchtères, vers l'Ems, et y mit tout à feu et à sang : hommes, femmes, enfants, bétail, tout ce qui avait vie fut égorgé; il n'épargna qu'un petit nombre de prisonniers destinés à alimenter les représentations du cirque de Trêves.

Cette ville était devenue une des principales cités de l'empire. Résidence du préfet des Gaules, plusieurs empereurs y tinrent leur cour. Il y avait à Trêves une école de littérature célèbre, un hôtel des monnaies, une manufacture d'armes, un gynécée, plusieurs fabriques de diverses espèces. Un centre de population romaine aussi important ne pouvait rester isolé; aussi trouve-t-on, dans un certain rayon de Trêves, de nombreux vestiges de camps, de villas, de bourgs, entre autres Neumagen sur la Moselle, Bitbourg sur la route de Trêves à Cologne, Antwen sur la route de Trêves à Rheims.

On a découvert également sur le sol belge actuel, notamment à Arion, des restes d'édifices, de monumenls, d'autels, de statues, etc. ; mais Orolaiimim n'étant pas mentionné dans la notice de l'empire, il est à supposer que cette ville ne s'est formée que dans les derniers temps de l'occupation romaine; peut-être était-elle devenue le refuge des riches habitants de Trêves, après la destruction de cette cité impériale, comme Famars le fut des habitants de Bavai, après la destruction de cette ville.

Le règne de Constantin présente le plus haut intérêt pour l'histoire des révolutions sociales : c'est le commencement du Bas-Empire.

Constantin embrassa le christianisme et en fit la religion de l'État, en haine de Rome et du sénat romain, dont l'autorité traditionnelle l'offusquait. Les empereurs précédents n'avaient gouverné l'empire et commandé les armées qu'en qualité de ministres et généraux du sénat. Quoique sous les mauvais princes le sénat eut souvent été obligé de céder à la force, cependant aucun empereur avant Constantin n'avait cru pouvoir exercer légitimement les droits de la souveraineté autrement qu'en vertu des magistratures qu'ils obtenaient du sénat. Lors môme que les troupes usurpaient le pouvoir de conférer l'empire, les empereurs ne laissaient pas de demander encore au sénat, même à la tête des armées qui les avaient élus, la magistrature qui leur conférait le pouvoir exécutif et le droit de participer, avec le sénat, à l'exercice du pouvoir législatif. C'est pour se soustraire à cette sorte de tutelle que Constantin transporta le siège de son gouvernement à Constatitinople. Ayant érigé le christianisme en religion de l'État, il fit à l'Église des donations considérables, ce qui était une conséquence naturelle du premier fait; mais en déclarant les biens ecclésiastiques inaliénables, et en autorisant l'Église à recevoir toutes sortes de legs, il prépara le temps où la cupidité des gens

d'église et raccumulation des biens de mainmorte deviendraient un péril pour la société.

Lorsque Constantin abandonna l'ancien et glorieux siège de la puissance romaine, il ne prévoyait pas que Rome païenne deviendrait la capitale du monde chrétien. Et cependant, pour accomplir cette étonnante révolution, il ne fallut que le cours naturel des événements. L'empire romain continua de déchoir en raison directe des progrès du christianisme, et lorsqu'il fut entièrement tombé, les ministres du culte qui avait servi à consommer sa chute, le relevèrent à leur profit sous le titre d'Église. L'empire était malade depuis longtemps, le christianisme appelé à son secours entreprit de le guérir, mais il aida à le faire passer de vie à trépas, et lorsqu'il l'eut mis dans la tombe, il prit sa place.

Jusque-là rien de prodigieux; mais voici où commence le miracle : l'empire avait perdu toutes ses provinces, toutes ses possessions ; à peine estil mort que l'Église reprend son œuvre de conquête, non par les armes, mais par l'astuce, en abusant de la crédulité humaine. Elle y réussit à tel point qu'aujourd'hui même Rome travestie n'a point cessé de régner dans une grande partie de l'ancien monde romain.

L'époque de Constantin est celle où l'on voit naître, en même temps que le catholicisme, les premiers éléments de la féodalité : la mainmorte,

les privilèges de la noblesse, les concessions de bénéfices et les immunités. On distinguait deux €spèces de mainmortes : d'abord celle des communautés religieuses qui, par l'effet d'une substitution perpétuelle de personnes, sont censées ne subir aucune mutation par décès, et demeurent propriétaires incommutables de tous les biens qu'elles acquièrent par donation ou autrement; ensuite celle qui, sous le régime féodal, affectait les personnes, et dont Lafferrière dit qu'elle était la condition permanente du colonat romain.

En effet, cette espèce de mainmorte se reconnaît facilement dans l'institution du colonat, avec cette différence cependant que, sous la féodalité, la condition des personnes de cette classe était plus favorable que sous l'empire romain. Le mainmortable avait le domaine utile de la terre qu'il occupait; il en jouissait à son gré; seulement il devait payer le cens ou la taille au seigneur à qui appartenait le domaine direct. Chez les Romains, le colon n'avait d'autre droit sur la terre que de la cultiver moyennant un fermage déterminé, et d'y être attaché de telle sorte que son maître ne pût le vendre séparément du sol (1). Le mainmortable dans l'ordre féodal ne pouvait aliéner le fonds qu'il tenait de son seigneur, sans le consentement de celui-ci : chez les Romains, le colon ne

(1) L. 2 et 7 Code XI, 47, de O'jric. et cetis. et colon.

pouvait pas môme aliéner ses biens propres, sans l'assentiment du maître (l).

Les mainmortables pouvaient être ramenés sur le sol natal, quand ils l'avaient abandonné; ils étaient hommes de poursuite; ceux qui voulaient recouvrer leur liberté devaient abandonner à leur seigneur toutes les terres qu'ils tenaient de sa mainmorte, et de plus la totalité ou une partie de leur mobilier, Cbez les Romains, le colon était serf de la glèbe ; il pouvait être revendiqué par son maître, soit qu'il fût trouvé jouissant d'une pleine liberté, ou qu'il vécût comme colon sur la terre d'autrui ; le colon fugitif était considéré comme voleur de sa personne (2). Dans certaines parties de la France, les mainmortables étaient gens de fors-mariage, c'est-à-dire qu'ils ne pouvaient se marier à d'autres qu'à des personnes de la môme seigneurie et de la même condition. Chez les Romains, les colons pouvaient se marier comme ils voulaient; mais en cas d'union entre colons et personnes libres, le pire emportait le bon ; de sorte que leurs enfants appartenaient au maître, et lorsque des colons de maîtres différents se mariaient entre eux, les enfants se partageaient : un tiers seulement était alloué au maître de la mère (3). On. voit que la féodalité n'a rien inventé.

(1) Code, Tliéodos., lib. V, tit. 11.

(2) Ibid., 1. V, lit. 9, de fv.ijil. colon, inquil. et f:ervis.

(3) Ibid., i. V, tit. 10, di' inquil. et colon.

Elle n'a pas même inventé les titres de noblesse, qui sont d'origine romaine, comme les autres pratiques féodales. De pareils titres furent attachés, sous Constantin, à l'exercice des fonctions civiles et à l'obtention des grades militaires. Les grades les plus élevés conféraient un titre héréditaire; les autres, un titre personnel et viager : il y eut des illustres, des spectahiles, des clarissimi, etc. Les offîciers généraux auxquels était confié le commandement des armées s'appelaient ducs ou comtes.

Si les nobles n'avaient eu d'autre privilège qu'un vain titre, — comme nos comtes sans comtés, nos barons sans fiefs, — l'histoire n'aurait pas eu à s'en occuper ; mais il n'y avait pas alors de noblesse sans immunité ; de sorte que les immunistes étant fort nombreux, tout le poids des impôts retombait sur le commun des contribuables, c'est-à-dire sur les honnêtes gens qui ne recherchent pas les faveurs de la cour. Ceux-ci étaient soumis à un système d'exactions tel qu'on les voyait se mettre avec leurs terres sons la protection de ceux qui jouissaientde l'immunilé. Cetabuseutpourconséquence de faire renaître l'ancienne institution du patronat. « Ils se donnent aux riches, dit Salvien en parlant de ces malheureux, pourqueles riches les défendent et les protègent; ils se mcU eut à la discrétion des forts et passent en quelque sorte sous leur puissance et leur domination (1). »

(1 S^LViAx., De ijnbcrn. Dri, Y.

D'autre part, on multipliait, toujours au profit -des forts et des riches, les concessions de terres qu'on appelait bénéficia. On n'avait d'abord distribué de bénéfices que sur les frontières, aux soldats chargés de les défendre ; on en accorda ensuite dans toutes les provinces, partout où un détachement de troupes était établi à demeure ; on en donna non-seulement aux vétérans et aux soldats de la milice armée, mais aussi aux membres de la milice palatine et aux fonctionnaires de l'ordre civil. Ces concessions furent mises au nombre des largesses sacrées; on institua, sous les ordres du cornes reruin privatarum, un bureau particulier appelé scrinium heneficiorum (1).

Après la mort de Constantin, tout l'occident de l'empire passa sous l'autorité de son fils Constant. Les Francs rentrèrent alors en assez grand nombre dans la seconde Germanie. Constant marcha contre eux en 342. Les panégyristes impériaux lui attribuent, comme à ses prédécesseurs, de grandes victoires : ce qui est vrai, c'est qu'il se vit contraint à faire un traité avec les barbares. Suivant Freret, ce traité doit être celui dont il est fait mention dans Ammien Marcellin, qui l'appelle j;«aî limitum. Cette dénomination semble prouver que le Rhin ne servait plus de barrière aux barbares -dans toute son étendue. Les Francs étaient dès

(1) -YotU. iXijn. utriusque imperii.

lors établis en deçà de ce fleuve, au moins vers son cours inférieur ; ils avaient pris possession d'une bonne partie de la Belgique actuelle.

Après Constant, ce fut Constance qui vint dans la Gaule, et voulut se sigualer par une expédition contre les barbares. Le résultat de cette entreprise fut un nouveau traité, conclu en 353, et par lequel Constance céda aux Allemands toute la partie de la Gaule qui, setendant entre le Rhin et les Vosges, comprend Mayence et Strasbourg. C'était la Germanie supérieure (1).

« Depuis longtemps, dit Ammien Marcellin, l'incurie du gouvernement laissait la Gaule ouverte aux incursions des barbares ; leur route était toujours marquée par le pillage, la dévastation et l'incendie. Un ordre de l'Empereur envoya dans ce pays Sylvain, maître de l'infanterie, que l'on jugeait capable de remédier au mal (2). » Ce Sylvain, qui était Franc de naissance, se fit proclamer empereur à Cologne, et y fut assassiné après vingt- huit jours de règne. L'administration des Gaules fut

(1) Amm. Marcell., Rrr. gest., lib. XIV, c. 10.

(2) Idem, Rer. ijeU.. lib. XV, c. 5.

alors confiée à Julien, beau-frère de Constance. Lorsque celui-ci partit pour aller prendre possession de son gouvernement, la ville de Cologne venait, après un siège obstiné, d'être prise d'assaut et saccagée par les barbares (1). Strasbourg, Brumath, Saverne, Seltz, Spire, Worms et Mayence étaient aux mains des barbares. Cependant, Julien parvint jusqu'à Cologne (probablement par la 4'oute de la Meuse) sans avoir rencontré d'obstacle sérieux. Il s'empara de cette ville, également sans grande diffîculté, mais après avoir fait un traité avec les rois francs. Il mit ensuite la ville sur un pied de défense respectable (2).

Une multitude d'ennemis vint l'assaillir, dans l'espoir d'emporter la place d'un coup de main. « Cette audace, dit Ammien Marcellin, leur était inspirée par l'absence des scutiares et des gentils, qu'on avait été contraint, pour diviser la charge des subsistances, à répartir dans diverses localités... Julien fit fermer les portes, réparer les fortifications ; jour et nuit, on le vit mêlé aux soldats sur les murs, entre les créneaux, et frémissant de courroux de l'impuissance où il se trouvait de risquer une sortie avec une garnison ainsi réduite. Le trentième jour, les barbares découragés levèrent le siège. Aussitôt délivré de ses embarras, Julien, dont la pensée était toute au bien-être de

1 A:mm. MARfKLL., Rer. rjesl., lib. XV, c, S. (î; Idem, lier, /jr^it., lib. XVI. c. 3

ses soldats, s'empressa de leur procurer un temps de repos suffisant, quoique bien court, pour réparer leurs forces, après tant de fatigues. Sa sollicitude, en cette occasion, eut à lutter contre la rareté des vivres dans un pays tant de fois dévasté ; mais il surmonta cet obstacle par son active intelligence et par la confiance qu'il savait inspirer à tous d'une meilleure condition dans un prochain avenir (1). »

Ammien Marcellin raconte ensuite qu'après avoir passé l'hiver à Sens, Julien fit une campagne contre les Allemands dans la province de. Germanie supérieure. Il leur livra bataille et les défit près de Strasbourg; après quoi, il passa le Rhin et détruisit par le fer et la flamme les établissements de ce peuple. « Sévère, qui commandait la cavalerie, dit-il, se rendant à Rheims par Cologne et Juliers, vint se heurter contre «ne bande agile et déterminée de Francs au nombre de six cents, comme on le sut depuis, qui profitaient de l'absence de nos troupes pour ravager le pays. Sachant César occupé à poursuivre les Allemands jusqu'au fond de leurs retraites, leur audace s'était flattée de recueillir un riche butin sans coup férir, A l'approche de l'armée, ils se jetèrent dans deux forts qu'on avait laissés dégarnis, et s'y défendirent de leur mieux. D'abord étonné d'un coup de

(1) A.MM. Marcei.i,., Rer. yesl., lib. XVI, c. 1.

main si hardi, Julien en comprit bien vite les conséquences. Il arrêta donc l'armée devant ces deux forteresses, baignées des eaux de la Meuse, et en fit le siège dans les formes. Mais l'incroyable opiniâtreté des barbares l'y retint cinquante-quatre jours, c'est-à-dire la presque totalité des mois de décembre et de janvier. Les nuits alors étaient sans lune et la rivière était gelée, et comme le prévoyant Julien craignait que l'ennemi ne profitât de cette circonstance pour se sauver, du soir au matin, par son ordre les soldats montés sur des barques légères parcouraient la rive haut et bas pour rompre la glace et enlever ce dernier espoir aux assiégés, dont par ce moyen pas un ne put fuir. Voyant cette ressource leur manquer et réduits aux abois par la fatigue et la faim, ils se rendirent prisonniers et furent aussitôt dirigés vers la cour. Un corps considérable de leurs compatriotes avaient essayé d'opérer une diversion pour les dégager ; mais la nouvelle de leur capture et de leur translation lui fit rebrousser chemin, sans pousser plus loin sa tentative (1). »

A la campagne suivante, Julien se porta contre les Francs, dits Saliens, qui s'étaient anciennement établis de leur propre autorité sur le territoire romain en Toxandrie. « A Tongres il rencontra une députation de ce peuple qui, le supposant

(1) Ammian. Marcell., Rerum tjcst., lib. XVII, c. 2.'

encore dans son quartier d'hiver, lui faisait offrir la paix. Ils étaient chez eux, à les entendre, et promettaient de s'y tenir tranquilles, pourvu qu'on ne vînt pas les y troubler. Julien amusa leurs député* quelque temps par des paroles ambiguës et finalement les congédia avec des présents, leur laissant croire qu'il attendrait leur retour. Mais ils n'eurent pas le dos tourné, qu'il se remit en marche ; et faisant suivre à Sévère la rive du fleuve, afin d'étendre sa ligne d'attaque, il tombe comme la foudre sur le gros de la nation, qu'il trouve plus disposée à s'humilier qu'à se défendre (1).. »

Ce récit, qui caractérise si bien la politique civilisée des Romains à l'égard des barbares, ne laisse point de doute sur l'établissement des Francs saliens dans les environs de Tongres longtemps avant l'époque des campagnes de Julien. Ils y étaient avec leurs familles et leurs biens ; ce n'était pas une bande, une troupe guerrière courant les aventures, c'était une nation. Fréret fait remarquer avec raison que ces termes : AusosoUm in Romana solo apiid Toxandriam locum habitacula sibi figere, supposent une invasion à main armée et ne peuvent s'entendre d'un établissement accordé par les Romains; que le mot oUni suppose un temps un peu éloigné et ne peut regarder l'irruption survenue trois ans auparavant, lorsque Marcellia

(1) Ammian. Marckll., lib. XVII, c. 8.

s4 PRECIS DE L'HISTOIRE CLERICALE.

disait que les barbares avaient violé la paix des limites. Il en conclut qu'il faut placer l'occupalion de la Toxandrie par les Francs saliens à l'époque de l'invasion qui suivit la révolte de Garausius (1). Il est vraisemblable en effet que depuis lors les Francs saliens n'avaient plus été expulsés de cette partie du pays.

Ammien Marcellin dit encore qu'après avoir châtié les Francs saliens, Julien se jeta sur les Ghamaves qu'il avait à punir d'une agression, et qu'il les défit avec une égale promptitude. Une partie de la nation lui opposa une vive résistance et fut faite prisonnière ; le reste gagna précipitamment ses retraites, où César s'abstint de les poursuivre, voulant ménager les forces de ses soldats. Les vaincus cependant, afin d'assurer leurs chances de salut, ne tardèrent pas à lui envoyer une députation, qui implora la paix à genoux. Elle leur fut accordée, à la seule condition de retourner dans leur ancien pays (2).

L'ancien pays des Ghamaves se trouvait entre la Meuse et le Rhin, au-dessous de Neuss et Venloo. Il fallait donc que Julien les eut rencontrés dans le voisinage des Saliens, et qu'ils fussent venus comme eux s'établir sur la rive gauche de la Meuse. Ammien Marcellin ajoute d'ailleurs qu'après les avoir expulsés, Julien résolut de

(1; Fréret, Be Vori'jine des Français.

12] Amm. Mamcki-l., Rcrion 'jcst., lib. XVIJ, c. ï-'.

réparer trois forts construits sur une même ligne pour défendre le passage de la Meuse, et qui avaient depuis longtemps succombé sous les efforts des barbares (l).

Les grands fleuves qui aujourd'hui sont des voies de communication, étaient véritablement à cette époque ce qu'on peut appeler des frontières naturelles. Aussi les Romains avaient-ils garni de forteresses -les rives du Rhin et de la Meuse. Ces forteresses étaient tombées dans un assez triste état, et ne servaient plus guère, comme nous venons de le voir, à la défense des fleuves ; mais Julien en releva plusieurs, notamment celles du Xanten, de Bonne, d'Andernach, de Bingen. Il se porta sur la frontière de la seconde Germanie et descendit jusqu'à Xanten, traversa le Rhin avec une armée, et tomba dans le pays des Francs Attuaires qui insultaient de leurs incursions les frontières de la Gaule. Il brusqua l'attaque, dit Ammien Marcellin, au milieu de la sécurité trompeuse qu'inspirait à cette peuplade le détestable état de ses chemins, où de mémoire d'homme ne s'étaient hasardées les armées romaines, et il en eut bon marché. Il leur prit et tua beaucoup de monde ; ce qui restait s'humilia et reçut du vainqueur, qui voulut assurer par là le repos du voisinage, la paix aux conditions qu'il lui plut d'imposer (3).

(1) Amm. Marcell., Rerum fjest., lib. XVII, c. 9.

(2) Uem, Rer. gest.. lib. XX, c. 10.

11 voulut ensuite aller terminer la guerre contre les Perses, et y perdit la vie dans un combat. Le règne de Julien, proclamé empereur en 360, mort en 363, fut le dernier éclair de la gloire de Rome. Après lui l'empire se mit à tomber en ruines; il ne fallut que le temps nécessaire aux Goths, aux Hérules, aux Sarmates, aux Burgondes, aux Vandales, pour prendre -successivement possession des diverses provinces. C'est vers cette époque vraisemblablement que fut rédigée la Notitia provinciariirii et civitatum Galliœ. On y trouve, en ce qui concerne les deux provinces de Belgique et les deux provinces de Germanie, l'indication de quelques nouvelles localités : dans la première Belgique, les villes de Trêves, Metz, Toul et Verdun ; dans la seconde Belgique, Rheims, Soissons, Ghâlons-sur-Marne, Noyon, Arras, Cambrai, Tournai, Amiens, Thérouanne et Boulogne; dans la première Germanie, Mayence, Strasbourg, Spire et Worms ; dans la seconde Germanie, Cologne et Tongres.

§ 4. — DISSOLUTION DE l'eMPIRE.

En 369, Valenlinien vint dans la Gaule et repoussa une invasion de Saxons et de Francs qui avaient débarqué sur les côtes de Flandre. Ceux-ci

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