‹ Précis de l'histoire cléricale de BelgiqueChapitre 24 sur 52 · VÉNEMENT DE LA DYNASTIE CAROLINGIENNE · texte numérisé non relu

VÉNEMENT DE LA DYNASTIE CAROLINGIENNE

Au point de vue politique, le concile de Lcptines, et surtout le premier concile de Germanie, de l'an 742, doivent être considérés comme préliminaires de l'alliance des Carolingiens avec le saintsiége apostolique. Garloman, dans les États duquel ces deux conciles avaient été tenus, renonça à la vie politique en 747 et se retira dans un monastère. Dès lors Peppin se vit maître de la monarchie entière; il ne lui manquait plus que le titre de roi pour substituer sa dynastie à celle des Mérovingiens. Les circonstances l'aidèrent puissamment à atleindrc cet objet de son ambition. Il sut profiter

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de la situation critique dans laquelle se trouvait le pape Zacharie en présence du roi des Lombards, qui menaçait d'envahir le territoire romain et qui déjà s'était rendu maître de Ravenne, de la Pentapole et de tout TExarcliat.

Au mois de mars 752, le pape reçut de Peppin lu proposition indirecte de transférer sur sa tète la couronne des ^lérovingiens. Voici comment le fait est rapporté dans les Annales de Lors'^h :

« Burcliard, évêque de Wiirzbourg, et Fulrad. chapelain, furent envoyés au pape, pour le consulter au sujet des princes qui, en France [in Francia), portaient le nom de roi, sans jouir en rien de l'autorité royale. Le Saint-Père était prié de décider lequel devait légitimement être et senommer roi, de celui qui demeurait sans inquiétude et sans péril en son palais, ou de celui qui supportait le soin de tout le royaume et les soucis de toutes choses. Zacharie les chargea de répondre à Peppin qu'il valait mieux donner le titre de roi à celui qui exerçait réellement la puissance souveraine; et pour que l'ordre ne fut point troublé, il ordonna, en vertu de son autorité apostolique, que Peppin fût élevé à la royauté. »

Cet acte solennel eut lieu, toujours suivant les Annales de Lorsch, à Soissons, et l'onction fut faite par saint Boniface. Quant à Childéric, qui portait un vain titre de roi, on lui rasa la tête et

on le relégua dans un monastère.

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L'alliance de Peppiu cL l'appui des Francs avaient ;nis le pape Zacliarie à l'abri des mauvais desseins •du roi des Lombards ; mais à peine ful-il décédé que le roi Aistolphe marcha sur Rome, croyant sans doute que le nouveau pape, Etienne II, ne serait pas soutenu par Pcppin coiiime son prédécesseur. Etienne se sauva en France, et se rendit à la villa royale de Ponlhion, oîi se trouvait le roi Peppin. Celui-ci le reçut avec infiniment d'égards ei de bienveillance; une sorte de traité d'amitié fut conclu entre eux. Ce traité devait avoir pour double résultat de conférer la sanction religieuse au trône des Carolingiens et de transformer en souveraineté territoriale la papauté, qui jusque-là avait été subordonnée à la suzeraineté des empereurs d'Orient.

Le 28 juillet 752, Etienne consacra solennellement avec l'huile sainte le roi Peppin et ses deux lils Charles et Carloman; sa femme Bertrade, revêtue d"habits royaux, fut en même temps bénie comme reine; enfin le pape donna sa bénédiction à tous les chefs des Francs et les lia à la dynastie nouvelle par une menace d'excommunication à prononcer contre ceux qui à l'avenir éliraient un roi d'une autre race. De son coté, Peppin entra en Italie avec une armée, défit le roi des Lombards, le força d'abandonner les places et châteaux dont il s'était emparé, et au lieu de les restituer à l'empereur de Constantinople à qui ils appartenaient,

en fit don à 1 evêqiie de Rome, qui fut ainsi constitué maître et seigneur d'un territoire étendu et d'un grand nombre de villes. Ensuite Peppin le renvoya à Rome avec son chapelain Fulrad et un corps de Francs assez considérable.

Cependant Aistolphe, bien qu'il eût donné des otages et qu'il se fut engagé par serment, ainsi que les grands de son royaume, à restituer ce qu'il avait pris à l'Église romaine, ne remplit aucun de ses engagements. Peppin fut vivement sollicité par Etienne de retourner en Italie. Il nous est resté plusieurs lettres adressées par le pape, à ce sujet, à Peppin et à ses fils Charles et Carloman. Dans une de ces lettres il disait : « Ce que vous avez promis en donation à saint Pierre, vous devez le lui livrer. Considérez quel créancier redoutable est saint Pierre, le portier des cieux, le prince des apôtres! Hâtez-vous donc de lui livrer tout ce que vous lui avez promis en don, si vous ne voulez demeurer condamné dans la vie à venir et pleurer

dans l'éternité Car sachez-le bien, l'acte chiro-

graphiquc de votre donation a été reçu par le prince des apôtres, qui le tient fortement dans ses mains. Aussi est-il nécessaire que vous eu remplissiez toutes les conditions; autrement il le montrera dans le jugement dernier, lorsque le juste juge vicfidra au travers des feux, juger les vivants, les morts et le siècle. »

Le pape Etienne ne se borna point à cette gros-

avkneme>;ï de la dynastie carolingienne. i&-, siùrc supercherie, il alla plus loin : on a conservé le texte d'une lettre prétendument écrite par saint Pierre lui-même et transmise à Peppin par son prétendu successeur. Des historiens favorables à la papauté ont voulu jeter du doute sur cette mystification ; ils ont représenté la lettre écrite au nom de saint Pierre comme une prosopopée, une figure de rhétorique de mauvais goût ; mais les auteurs les plus récents ne sont pas de cet avis. Il est difficile, en effet, de l'admettre, en présence du texte parfaitement clair de ce document.

Sismondi en a traduit un fragment fort curieux : « C'est moi-même, y est-il dit, Pierre, l'apôtre de Dieu qui vous tiens pour mes fils adoptifs. — Croyons-le fermement, vous qui m'êtes chers, et n'en doutez point, lorsque je vous parle moi-même, comme si j'étais revêtu de ma propre chair el toujours vivant devant vous, — c'est moi aujourd'hui qui vous conjure et qui vous oblige par les fortes instances... . Bien plus, Notre-Dame, la mère de Dieu, Marie toujours vierge, se joint à nous pour vous solliciter, vous protester, vous admonester, vous ordonner. En même temps, les trônes et les dominations et toute l'armée de la milice céleste, les martyrs, les confesseurs du Christ et tous ceux qui plaisent à Dieu se joignent à nous pour vous exhorter et vous conjurer, avec protestation, d'avoir pitié de la ville de Rome que Notre Seigneur Dieu nous a confiée, des brebis du Seigneur qui y

demeurent, et de sa sainte Eglise que Dieu même

m'a recommandée Xe vous séparez point de

mon peuple romain, si vous ne voulez pas être séparés du royaume de Dieu et de la vie éternelle. Tout ce que vous me recommanderez en retour, je vous l'accorderai, ou j'y emploierai du moins tout mon crédit.... Je vous en conjure donc, ne permettez point que ma ville de Rome et le peuple qui riiabite soient tourmentés et déchirés par la race des Lombards, si vous ne voulez pas que vos corps et vos âmes soient tourmentés dans le feu inextinguible de Teuffr, par le diable et ses anges pestilentiels. »

L'emploi de ces moyens eut-il quelque influence sur l'esprit de Peppin? On serait tenté de le croire, à en juger par les faits qui suivirent : le roi des Francs retourna en Italie en 755 ; il reprit les pays contestés et fit dresser un nouvel acte de donation en faveur du pape, voulant que les villes de Ravenne, de l'Emilie, de la Pentapole et du duché de Rome fussent rendues à l'Église et non à l'empereur. Ni cet acte, ni le précédent, celui de 754, en supposant qu'il ait existé, ne sont parvenus jusqu'à nous. Ils semblent, du reste, n'avoir été que le prix d'un traité d'union et d'assistance mutuelle, conclu entre le pape et le roi des Francs pendant le séjour d'Etienne à la cour de Peppin. €'est ce qu'un auteur moderne a démontré, en s'appuyant principalement sur le texte d'une lettre

d'Élicnne III de l'an 770. Il y a même lieu de croire, d'après les termes de cette lettre adressée à Charles et à Garloman, que les fils de Pcppin avaient participé à la convention dont il s'agit.

§2. — r.H.UU.EMAOE.

Cliarlemagne continua l'œuvre de son père. Étant venu à Rome en 774, après avoir enfermé dans Pavie le roi des Lombards, il se dirigea en grand cortège vers l'église de Saint-Pierre, à l'entrée de laquelle le pape Adrien l'attendait. Le roi et le pape, après s'être embrassés, entrèrent ensemble dans le temple, au bruit des chants du clergé et du peuple. Ils se rendirent devant le tombeau de saint Pierre, et là ils se jurèrent une amitié inaltérable. Ce serment fut confirmé par celui des principaux assistants, Francs et Romains,

Si l'on en croit Anastase, le biographe des papes, Charlemagne se serait fait alors représenter l'acte de donation de Pcppin et aurait fait dresser un nouvel acte contenant des concessions plus étendues. Cette assertion n'a rien d'invraisemblable ; cependant Éginhard se borne à dire qu'après la défaite des Lombards, le chef de l'Église romaine fut rétabli dans toutes les possessions qui lui

avaient été enlevées. La cour de Rome n'a jamais ^ voulu ou n'a jamais pu produire aucun de ces actes, bien qu'elle les ait constamment invoqués. Peut-être les donateurs avaient-ils stipulé quelque réserve concernant la souveraineté du territoire. Il est probable tout au moins que ces actes étaient conçus en termes qui ne comportaient pas l'idée d'une donation proprement dite, mais celle d'une concesion bénéficiaire, d'une sorte de fief relevant de l'empire. On ne saurait expliquer autrement les droits de souveraineté qui furent exercés à Rome par Gharlemagnc et qui continuèrent à l'être par ses successeurs les empereurs Louis et Lothaire.

Le pape Adrien étant mort le 15 décembre 795, Léon III fut élu dès le lendemain pour lui succéder. Une élection aussi prompte devait avoir été préparée par quelque intrigue que nous ne connaissons pas. La manière dont l'élection des papes se fîiisait habituellement à Rome autorise toutes les suppositions.

Dès qu'il fut élu, Léon III, qui sentait le besoin d'être soutenu par Gharlemagnc, se hâta de lui envoyer une légation pour l'informer de son avènement et pour lui remettre les clefs du tombeau de saint Pierre, ainsi que le drapeau de la ville de Rome. Les députés du pape prièrent le monarque de lui envoyer un de ses principaux officiers pour recevoir le serment de fidélité et d'obéissance du peuple romain.

Charlemagne lui envoya Angilbert, abbé de Saint-Riquier, et le chargea de porter à Rome une grande partie des trésors enlevés de la résidence royale du chef des Avares. Les instructions données à Angilbert sont parvenues jusqu'à nous; elles lui recommandent de s'entendre avec le pape nouveau, et de rendre, s'il est possible, plus parfaite encore, l'harmonie qui, s'étant établie entre Adrien P et le roi, avait été si avantageuse pour l'un et pour l'autre. Nous possédons aussi les lettres adressées, à cette occasion, par Charlemagne à Léon in. Le roi exprime le vœu de renouveler avec lui l'alliance qu'il avait faite avec son prédécesseur. Il prend l'engagement de défendre la sainte Église du Christ contre les païens et les incrédules du dehors, et de maintenir au dedans les croyances catholiques. Il demande au trèssaint-père de l'assister de ses prières. Il lui dit aussi combien il est satisfait de ses promesses et combien il compte sur sa fidélité.

Charlemagne semblait croire que l'État et l'Église avaient des intérêts identiques, et qu'il devait sa protection à l'une comme à l'autre. Sa pensée nous semble assez explicitement énoncée dans la lettre qu'il écrivit au pape Léon III, à l'occasion de son avènement au trône pontifical. « Mon devoir, disait-il, est de protéger l'Église, de la défendre contre les infidèles et d'étendre eu tous lieux la foi chrétienne. Le vôtre, très-saint-

père, est de lever les mains au ciel pour attirer la bénédiction de Dieu sur mes armes, afin que les nations chrétiennes soient supérieures aux ennemis du saint nom de Dieu, et que le nom de Jésus-Christ soit glorifié sur toute la terre. »

Le clergé acceptait cette position modeste de protégé. Le temps n'était pas encore venu où il prétendrait à une entière indépendance, et où le successeur de saint Pierre voudrait régner seul sur le monde chrétien. Charlemagne protégeait le clergé, non pour satisfaire à ses exigences et comme un enfant soumis de l'Église, mais comme un maître bienveillant et parce qu'il convenait à sa politique de le protéger.

Malgré la haute protection du roi des Francs, le pape Léon faillit être victime de la haine que lui avaient vouée les parents de son prédécesseur. Paschalis et Campulus, qui occupaient les principales dignités ecclésiastiques de Rome, et qui peut-être avaient espéré de succéder à Adrien, le tirent tomber dans un abominable guet-apens. Le 25 avril 799, ils accompagnaient Léon se rendant à pied de l'église Saint-Jean-de-Lalran a celle de Saint-Laurent, où le clergé devait se réunir pour une procession ; tout à coup des gens armés s'élancent d'une maison voisine ; ils mettent en fuite les personnes qui entouraient le saint-père; celui-ci est frappé, foulé aux pieds et traîné dans l'église d'un monastère. Anastase raconte qu'on lui

arracha les yeux et qu'on lui coupa la langue, mais qu'un miracle lui fit recouvrer à l'instant la vue et la parole.

Léon fut retenu prisonnier; mais à l'aide de quelques amis, il parvint à s'échapper de sa prison et se réfugia à Spolète, d'où il fît connaître à Charlemagne ce qui venait de lui arriver. Le roi, qui dans ce moment faisait la guerre aux Saxons, l'engagea à venir le trouver à Paderborn; ce qu'il lit effectivement.

Quand les ennemis du pape Léon apprirent qu'il était parti pour aller porter ses plaintes à Charlemagne, ils lancèrent contre lui des accusations graves, dont nous ignorons la nature. Ces accusations, qui pour la postérité sont demeurées couvertes d'un voile épais, devaient avoir au moinsquelque apparence de fondement, puisque Charlemagne se crut obligé de les soumettre à l'épreuve d'une instruction judiciaire. Toutefois son premier soin fut de sauvegarder l'autorité spirituelle et la dignité du souverain pontife. Léon retourna à Rome, accompagné de deux archevêques, de quatre évèques et trois comtes, qui devaient le rétablir sur son siège et le protéger contre toute violence jusqu'à l'arrivée du roi. Charlemagne le suivit de près; il se mit en route avec une armée, qu'il laissa à Ancônc sous le commandement de son fils, et se rendit dans la capitale du monde chrétien, où il fit, le 2i novembre 800, une entrée solennelle.

Éginhard nous apprend que le septième jour après l'arrivée du roi, on entreprit l'affaire importante et épineuse de l'examen des crimes imputés au pape; mais c'est dans Anastase qu'il faut chercher des détails sur la solennité du jugement.

« Charlemagne, dit cet auteur, fit assembler dans l'église de Saint-Pierre les archevêques, évoques, abbés et tous les principaux Francs et Romains. Le pape et lui s'assirent; ils ordonnèrent aux archevêques, évêques et abbés de s'asseoir aussi — les autres ecclésiastiques, les Romains et les Francs restèrent debout — et de faire l'examen des chefs d'accusation portés contre le pape. Mais tous les archevêques, évoques et a])bés répondirent unanimement : « Nous ne nous permet- » trons pas de juger le siège apostolique, qui est » placé au-dessus de toutes les Églises de Dieu ; » car nous sommes tous jugés par lui et par son » vicaire, mais lui-même ne peut être jugé par » personne. Tel a été l'usage de tout temps. Ce- » pendant nous voulons, selon les constitutions de » l'Église, obéir à tout ce que le suprême évêque » lui-môme trouvera bon. «

^) Sur quoi le pape Léon répliqua : « Je veux » marcher sur les traces de mes prédécesseurs, et » je suis prêt à me justifier des fausses imputations » qui ont été si honteusement dirigées contre » moi. »

» Un des jours suivants, poursuit Anastase,

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lous les archevêques, évoques et abbés, tous les Francs de la suite du roi et tous les Romains se trouvant de nouveau j-éunis dans l'église de Saint- JMerre, le pape prit les quatre Évangiles, monta dans la chaire et protesta, à haute voix et par serment, qu'il était certain de n'avoir pas commis les crimes qui lui avaient été imputés par ses iniques persécuteurs. Sur quoi tous les archevêques, évoques, abbés et ecclésiastiques entonnèrent des cantiques à l'honneur de Dieu, de Pierre prince des apôtres et de tous les saints. »

Cette scène, qui se passait au commencement du mois de décembre 800, n'était que le prélude d'une autre scène qui devait avoir lieu dans la même église de Saint-Pierre, aux fêtes de Noël prochaines. Nous voulons parler du couronnement de Charlemagne et de son élévation à la dignité d'empereur. Ëginhard, qui représente le couronnement de Charlemagne comme une surprise faite au roi par le pape Léon, en fait le récit suivant :

« Le saint jour de la Nativité de Notre-Seigneur, le roi vint dans la basilique du bienheureux saint Pierre, apôtre, pour assister à la célébration de la messe. Au moment où placé devant l'autel il s'inclinait pour prier, le pape Léon lui mit une couronne sur la tète et tout le peuple s'écria : A Charles-Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire î Après cette proclamation, il re(;ut l'hommage du

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souverain pontife, selon la coutume établie du temps des anciens empereurs, et dès lors, quittant le nom de patrice, il porta celui d'empereur et d'Auguste. »

Il nous paraît hors de doute que ce grand événement, de même que la comparution du pape devant un tribunal présidé par le roi des Francs, avait été concerté entre Cliarlemagne et Léon 111 à Paderborn, La surprise faite au roi par le pape, et le jugement du pape en présence du roi, furent les deux premiers actes d'un drame qui devait se terminer par un troisième, le châtiment des accusateurs de Léon 111. Campulus et Paschalis furent condamnés à la peine de mort immédiatement après le couronnement; le pape s'empressa d'intercéder en leur faveur, et Gharlemagne ne manqua point de commuer leur peine en celle du bannissement. Tel fut le dénoîiment de cette comédie, qui n'eut pour spectateurs que les Romains, mais dont tous les peuples de la chrétienté devaient subir les conséquences.

Après qu'il eut été couronné empereur, Gharlemagne ne douta plus de sa mission providentielle et sa puissance lui parut plus forte et plus étendue ; il la considérait comme théocratique, comme lui ayant été conférée par la grâce de Dieu, pour régir les peuples soumis à son sceptre et aussi pour défendre les intérêts de l'Eglise.

Déjà avant son élévation au trône impérial, il

s'était occupé d'organiser la société ecclésiastique, en consolidant et fortifiant la hiérarchie, et en faisant entrer l'Église comme partie intégrantedans l'empire. L'institution des archevêques métropolitains, dont l'autorité s'étendait sur tous les diocèses de la province, avait été en quelque sorte abandonnée par les papes, à cause de l'ambition de^ certains métropolitains qui, à la faveur des événements, cherchaient à s'ériger en patriarches et à fonder des Églises nationales. D'autre part, les évoques ne se souciaient pas d'avoir un supérieur aussi immédiat ; ils aimaient mieux correspondre directement avec le pape. Charlemagne releva l'autorité des métropolitains; il ordonna formellement que les évoques suffragants leur fussent subordonnés. Il généralisa l'institution, et l'étendit aux parties de ses États où elle était encore inconnue. On compta bientôt dans l'empire des Francs vingtquatre métropoles, savoir : Rome, Ravenne, Milan. Fréjus, Grado, Cologne, Mayence, Salzbourg, Trêves, Sens, Besançon, Lyon, Rouen, Rheims, Arles, Vienne, Moustier-en-Tarentaise, Embrun, Bordeaux, Tours, Bourges, Auch, , Narbonne et Aix.

Non-seulement les évoques furent soumis à l'autorité de leurs métropolitains, mais les mêmes devoirs de subordination furent respectivement imposés à tous les degrés de la hiérarchie sacerdotale. L'empereur voulut d'abord que des évêques

iiouveaLix fussent établis partout où il en manquait, et q:ie le clergé inférieur, placé sous leur direction, fût complété. Il ordonna ensuite que les évéques eussent la haute main sur les abbés et les moines, comme sur les prêtres de paroisses (presbyteri) et les clercs leurs subordonnés. Chacun d'eux devait parcourir son diocèse au moins une fois l'an, et veiller à ce que les religieux et religieuses vécussent suivant la règle, à ce que les abbesses résidassent dans leurs couvents, etc.

Si toute cette hiérarchie avait été organisée dans un but religieux, nous n'aurions pas à nous en occuper, car nous n'entendons pas écrire l'histoire de la religion ; mais Charlemagne croyait la faire servir au succès de sa politique ; il voulait que les abbés et les clercs concourussent à l'action de son gouvernement, et que, d'autre part, les fonctionnaires laïques de l'État leur prêtassent main forte. Ceux-ci devaient être ce qu'on a appelé le bras séculier de l'Église. La pensée de l'empereur est nettement exprimée dans l'édit suivant, adressé en 802 aux comtes, juges, vassaux, vicaires, centeniers, envoyés et agents de tous grades :

« Que votre utilité sache qu'il est parvenu à notre connaissance que quelques-uns, par une outrecuidance excessive, refusent d'obéir à leurs pontifes et pasteurs, contrairement à l'autorité des lois ecclésiastiques et des lois civiles; de telle sorte qu'ils refusent, par je ne sais quelle témérité, de

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prcseater à l'évèque les prêtres attachés à leur service; qu'ils s'approprient les clercs d'autrui et les installent dans leurs églises sans le consentement de l'évoque, et que de plus vous ne laissez pas aux pontifes du Seigneur, dans les limites de vos juridictions respectives, l'autorité que la loi ecclésiastique leur accorde. . .

» A ces causes et après nous être concerté avec nos évèques, abbés et autres ministres du Seigneur, nous vous envoyons les instructions ci-jointes, ordonnant que nuls de nos fidèles, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, ne refuse obéissance à son évêque dans les choses qui touchent au service de Dieu, et sur les points en question ou sur tout autre relatif à leur ministère; mais que chacun s'efforce de complaire à son évêque, sans mauvaise volonté, en toute douceur, pour l'amour de Dieu et de la paix. Et si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise! négligeait de payer la none et la dîme ou de renouveler les précaries, et s'avisait de contrarier nos évêques dans les choses qui dépendent de leurs attributions, ou de leur résister, ainsi que nous l'avons expliqué depuis longtemps dans un de nos capitulaires, qu'il sache, à n'en pouvoir douter, qu'il aura à rendre compte de sa conduite en notre présence, à moins d'un prompt amendement. Et pour que vous le croyiez plus fermement, nous avons voulu le conQrmet* par notre anneau^ »

Cet édit ne permet pas d'en douter, l'Église était

devenue le premier corps politique de l'Etat. Charlemagne ne comprenait pas qu'il réorganisait la puissance romaine, de telle sorte que la puissance impériale pût s'écrouler et même l'empire des Francs se scinder, sans que l'autorité du pape Cft fût amoindrie.

§ 3. FORMATION DE l'oRDRE FÉODAL,

La classe des hommes libres et indépendants par leur fortune, la propriété foncière pleine, entière, absolue, tout ce qui constituait jadis la souveraineté nationale tendait à disparaître. L'usage romain des bénéfices, précurseur de la féodalité, prenait d'immenses développements. L'usage des concessions bénéficiaires, qui dans le principe ne s'appliquait qu'aux propriétés du fisc, s'étendit aux domaines ecclésiastiques et à ceux des particuliers assez riches pour se permettre de telles largesses. Nous voyons dans le capitulaire de villis de Gharlemagne que les intendants des domaines de la couronne possédaient des bénéfices; il en était de même des écuyers, des palefreniers du roi. L'exemple des princes était imité par les comtes, par les évêques et les abbés, par tous les grands propriétaires, qui accordaient des bénéfices pour

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