FORMATION DE L'ORDRE FEODAL
celte lucrative insliUUion ; il rendit la dîme permanente et ordonna d'employer les moyens de contrainte pour l'imposer aux récalcitrants.
Les prêtres cliargés de percevoir les produits de la dîme devaient tenir note de tous ceux qui la payaient, et par cela môme de ceux qui ne la payaient pas. Quatre hommes, ou huit, ou davantage, choisis entre les meilleurs de chaque paroisse devaient à l'occasion servir de témoins. Les réfractaires étaient dahord sommés- à trois reprises différentes, et s'ils refusaient, l'entrée de l'église leur était interdite. S'ils s'abstenaient, après la seconde sommation, les otïiciers publics leur imposaient une amende de six sous au profit de l'église, et n'en exigeaient pas moins l'intégralité de la dîme. Une troisième désobéissance était punie par la clôture de la demeure du coupable avec défense d'y entrer. S'il enfreignait cette défense, il était jeté en prison et. devait y rester jusqu'à la convocation du plaid, qui le contraignait à payer tout à la fois à l'Église la dîme et les six sous d'amende qui lui étaient dus, et au comte l'amende accoutumée dans tous les cas de condamnation.
L'établissement de la dîme rencontra parmi les peuples une répugnance qui prouve combien elle était onéreuse. Nous en possédons du reste la preuve irrécusable dans une lettre adressée à €harlemagne par Alcuin, un de ses conseillers les
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plus dévoués : « Que votre piété très-sainte, y estil dit, considère avec sagesse s'il est bon d'imposer le joug de la dîme à des peuples encore grossiers et dont la foi ne date que d'hier (les Saxons) ; si les apôtres, instruits par le Christ lui-même etenvoyés par tout l'univers avec mission de prêcher, ont jamais exigé cet impôt. Nous savons bien que la dîme de tout revenu est une excellente chose ; mais il vaut mieux la perdre que de perdre la foi. Nous qui sommes nés, élevés, instruits dans la foi catholique, nous avons une peine infinie à payer intégralement la dîme de nos biens; à combien plus forte raison une foi tendre, un cœur d'enfant, un caractère parcimonieux et avare ! »
Cette lettre adressée à l'empereur par un ami du prince, par un courtisan, ne laisse aucun doute sur le poids de cet impôt qui pesait sur la propriété libre comme sur les terres concédées des abbayes. Au surplus, on s'efforçait par tous les moyens possibles de ruiner les anciens infjenui. Nous avons sur ce point le témoignage de l'empereur lui-môme. Dans son capitulaire de l'an 811, Charlemagne nous apprend comment on s'y prenait pour dépouiller les petits propriétaires qui s'obstinaient à vouloir conserver leurs alleux.
« Les pauvres se plaignent, dit-il, de ce qu'on leur prend leurs biens, et ils imputent cette spoliation tant aux évoques, aux abbés et à leurs avoués, qu'aux comtes et aux centeniers. Ils pré-
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tendent que si quelqu'un ne veut pas donner son bien à levêque, à l'abbé ou au comte, au juge ou au centenier, ceux-ci cherchent toutes les occasions de le faire condamner; et ils le font toujours aller à la guerre jusqu'à ce qu'il. soit ruiné et que bon gré malgré il livre son bien ou le vende; tandis que d'autres, qui ont donné leur bien, restent paisiblement chez eux. »
§4. I.OLIS LE DÉISONNAIRE.
Louis, fils et successeur de Charlemagne, avait reçu une éducation toute cléricale ; il avait d'ailleurs séjourné longtemps dans le midi de la France, où dominaient les idées du catholicisme espagnol. Il s'occupa beaucoup des intérêts de rÉiïlise; un «Tand nombre de conciles nationaux furent tenus sous son règne. Il organisa les chapitres de chanoines et de chanoinesses, et prit d'importantes dispositions pour la réforme des monastères et de la vie monastique. Il donna à l'Église une véritable constitution hiérarchique, concernant l'inviolabilité des biens ecclésiastiques, la liberté des élections aux sièges épiscopaux, le partage des offrandes faites aux églises, la défense (le conférer l'ordination aux serfs sans le consen-
tement de leurs maîtres ; la dotation des églises paroissiales, à chacune desquelles fut alloué un mansus (emlvon douze hectares); la défense de mettre en gage les vases sacrés, etc.
Il détermina, dans une autre constitution, les charges imposées aux abbayes, et les divisa à cet effet en trois classes; les abbayes de la première classe devaient faire des dons et fournir des soldats; celles de la deuxième devaient faire des dons seulement ; celles de la troisième ne devaient fournir ni dons ni soldats, mais seulement faire des prières pour le salut de l'empereur et de ses tîls et pour la stabilité de l'empire. On a remarqué qu'une seule des abbayes de Belgique est mentionnée dans cette énumération, c'est celle de Stavelot. Elle appartient à la première classe. On peut en conclure que les autres monastères de ce pays n'étaient tenus à aucune espèce de service.
La sollicitude de l'empereur pour l'organisation administrative de rÉ^-lise dans ses États n'était point ce qui intéressait le plus la politique de Rome. Louis le Débonnaire ne se doutait pas que l'Église pût avoir une autre politique que la sienne. Il tenait peut-être plus encore que son père à la dignité impériale et à ses prérogatives ; il était imbu de l'idée de la souveraineté personnelle et considérait tout pouvoir comme soumis au sien. Aucune réforme dans l'Église ne fut faite sans son consen- •tement; la plupart le furent par ses ordres. Nous
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île voyons pas que 1 episcopat se soit élevé contre •ce régime; il semblait Taccepter, mais il traitait rempereiir comme soumis à la puissance spirituelle en sa qualité de chrétien, de fils obéissant de l'Église. Le Débonnaire apprit ce qu'était en réalité ce pouvoir spirituel, lorsqu'il voulut, comme les anciens Mérovingiens et selon la coutume des Francs, faire le partage de ses États entre ses enfants.
Lorsqu'il monta sur le trône de Gliarlemagne, Louis avait trois fils, Lothaire, Peppin et Louis. Leur mère, Irmengarde, entreprit de déterminer l'empereur à régler d'avance sa succession et assurer à chacun de ses fils une part de l'empire. Louis finit par céder; mais lorsqu'il fallut mettre ce beau projet à exécution, l'infiuenee de la femme se trouvaen opposition avec l'influence des évèques. Depuis le rétablissement de l'empire d'Occident, l'idée d'unité de l'Église avait fait d'immenses progrès, et Charlemagne avait si bien confondu l'administration de l'Église avec celle de l'État que l'empire et l'Église s'étaient identifiés. Agobard, archevêque de Lyon, disait dans une lettre adressée à Louis : « Plût à Dieu tout-puissant que tous les hommes, réunis sous le sceptre d'un seul roi, ' lussent gouvernés par une seule loi!.... Ce serait le meilleur moyen de maintenir la concorde dans la cité de Dieu et l'équité parmi les peuples. »
La difliculté fut levée par une sorte de transac-
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lion. A l'assemblée tenue à Aix-la-Chapelle en 817, pendant un jeûne de trois jours, on ouvrit des négociations, et l'on parvint à faire un arrangement qui conciliait les vues de l'empereur avec celles des partisans de l'unité. Il fut résolu que l'empire serait partagé entre les trois fils de Louis, mais de telle manière que l'unité ne fût pas rompue. Dans l'acte de partage qui fut dressé en conséquence, l'empereur commence par annoncer qu'au grand plaid de la nation, ses fidèles, en vertu d'une inspiration divine et soudaine, l'ont engagé, pendant qu'il se trouve en bonne santé et que la paix règne partout, à assurer, ainsi qu'avaient fait ses ancêtres, l'avenir de l'empire et de ses fils; que cette admonition si respectueuse n'a cependant fait naître ni dans son esprit ni dans l'esprit de ceux qui sont guidés par la sagesse, la pensée de rompre, pour l'amour de ses fils et par un acte purement humain, l'unité de l'empire cimentée par Dieu même; qu'un pareil dessein serait une occasion de scandale dans l'Église et une offense envers la puissance divine, par laquelle tous les empires subsistent; que l'empereur a jugé convenable d'ordonner un jeûne de trois jours, des prières et des distributions d'aumônes, et qu'enfin le quatrième jour ses intentions se sont trouvées conformes à celles de tout son peuple.
Après ce préambule, Louis déclare qu'avec l'assentiment de la nation il s'est associé son bien-aimé