L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE
parlements nationaux. Frédéric-Guillaume demeurait inébranlable ; il ne voulait point dépasser ses dernières concessions. « Le roi et le peuple, devait dire bientôt un ami de Frédéric-Guillaume, ne parlaient pas la même langue, ne vivaient pas dans le même siècle. La route s'assombrit, il y eut des éclairs, dos coups de tonnerre, un orage ; l'ancien régime disparut. »
L'empire d'Autriche était une réunion de peuples et d'États divers, soumis au même souverain, mais sans constitution commune. L'empire était divisé officiellement en pays allemands, pays polonais, pays hongrois et pays italiens. L'Autriche disputait à la Prusse la première place dans l'association des peuples germaniques. Il est vrai que, sous la dénomination de pays allemands, on avait compris, sans avoir égard à la différence des races, les contrées qui faisaient autrefois partie du saintempire et qui avaient été rattachées à la Confédération germanique. Ainsi, le royaume de Bohème, où 3,000,000 de Tchèques formaient les trois quarts de la population, lTllyrie, la Moravie et la Silésie, c'est-à-dire des provinces slaves, avaient été confondues avec des provinces allemandes, comme l'Autriche, la Styrie et le Tyrol (i).
L'homme d'État qui gouverna l'Autriche pendant
(1) Les vrais pays allemands de l'Autriche contenaient seul milliuus d'habitants.
lu
L'empire d'Autriche.
Politique trente-huit ans (1810-1848), M. de Metternich
de
m. deMetter- régla sa politique intérieure d'après la constitu-
nich.
tion des diverses provinces de la monarchie. Cette politique fut ainsi multiple : immobile en Autriche, oppressive en Italie, conciliante en Hongrie. Mais, hors de l'Empire, M. de Metternich apparut toujours comme l'adversaire de toutes les doctrines progressives, comme l'allié de la Russie, énergiquement gouvernée par le czar Nicolas, comme le promoteur des expéditions réactionnaires de 1821 et de 1831 en Italie, comme l'inspirateur des mesures violentes qui avaient été sanctionnées par la diète de Francfort afin d'étouffer le libéralisme allemand. Domination L'Autriche, maîtresse du royaume lombardo-
autricbienne. . . . " .
vénitien, voulait dominer 1 Italie. Les traités de 1815 avaient détruit dans la Péninsule la liberté civile et religieuse introduite par la France républicaine; et, en rappelant sur leurs trônes les anciens princes italiens, ces traités ramenèrent aussi dans la plupart des États les abus d'un régime que Fou croyait anéanti pour jamais. Tous ces gouvernements restaurés, recevant l'impulsion des confédérés de Vienne et de Laybach, s'efforcèrent constamment de comprimer les idées progressistes, constitutionnelles ou démocratiques. Or, les peuples s'accoutumèrent à rendre le gou* veraement autrichien responsable de leurs maux. lis l'accusèrent en outre d'aspirer à la domination
L'ALLEMAGNE ET L'iTALIE (1846). 111
de la Péninsule tout entière lorsqu'ils virent, en 1821 et en 1831, les armées impériales envahir le Piémont, Naples, les États de l'Église (après l'insurrection de la Romagne), les duchés de Modène et de Parme. Aussi les patriotes ne séparèrent-ils plus la haine contre l'étranger de leuraversion pour le despotisme. Italia libéral tel devait être un jour le cri de ralliement des Lombards, des Piémontais, des Napolitains, des Toscans, des Romains.
Pie IX monte sur le trône pontifical le 16 juin pieix 1846, et, en introduisant des réformes libérales dans les États de l'Église, il excite les autres peuples de la Péninsule à exiger aussi des concessions. C'est ainsi que le mouvement national tut précédé d'un mouvement constitutionnel. Pie IX, réconciliant la religion avec la liberté, porte un coup terrible à l'influence autrichienne. L'adhésion du clergé rapproche de la cause nationale les paysans et la partie même la plus arriérée de la noblesse et de la bourgeoisie; les peuples de la Péninsule étaient dès lors entraînés vers l'indépendance et l'Autriche restait isolée.
Dans toute l'Italie s'élevaient des cris de reconnaissance, d'amour et de dévouement pour le pontife réformateur et patriote. L'Autriche, voulant contenir ce mouvement national, fit occuper Ferrare, malgré les énergiques protestations du car-
Albert.
fl-2 HISTOIRE CONTEMPORAINE.
dinal-légat (1). Peut-être le cabinet de Vienne pressentait-il une révolution prochaine; mais il était loin de prévoir que la libération et l'unité de l'Italie seraient le résultat final de la crise. « L'Italie, disait le prince de Metternicli, est une classification géographique; sous le rapport politique, il n'y a pas d'Italie, il n'y a que des États indépendants les uns des autres. »
choies- Mais déjà Charles-Albert de Savoie-Garignan, roi de Sardaigne depuis le 27 avril 1831, se déclarait, quoique avec prudence encore, l'adversaire de la suzeraineté autrichienne. De même que Pie IX, mais pour d'autres desseins, Charles-Albert cherchait à gagner l'affection de son peuple et les sympathies des autres États italiens. Il guettait le moment où la maison de Savoie pourrait prendre sous son actif patronage la délivrance de la Péninsule tout entière.
La révolution française de 1848 allait bientôt favoriser, encourager, étendre le soulèvement des peuples d'Italie.
§ VI
Louis-Philippe avait passé les premières années de son règne à combattre le parti républicain qui
(I) 16 août 1847.
aurait voulu dépasser de beaucoup le programme du successeur de Charles X. Comprimés et presque domptés sous l'énergique administration de Casi- gg? mir Périer, les républicains reprirent les armes un mois après que le plus illustre représentant de la bourgeoisie eut été emporté par le choléra (i).
Le soulèvement qui éclata à Paris, lors de l'enterrement du général Lamarque (5 juin 1832), mit Lesrépubuen danger la monarchie de juillet; pendant deux jours, les insurgés tinrent en échec les troupes et la garde nationale. Ils succombèrent enfin, mais sans jamais vouloir se réconcilier avec leurs vainqueurs.
En avril 183-4, sous l'action des sociétés secrètes, Lyon, Marseille, Paris, redevinrent le théâtre de luttes sanglantes. Les insurgés combattirent pendant cinq jours à Lyon. Dans la capitale, une armée de près de 40,000 hommes fut mise en mouvement pour vaincre les sectionnaires, les fanatiques adhérents de la Société des droits de l'homme. Le gouvernement triompha encore, mais en laissant parmi les vaincus des ressentiments implacables.
Bientôt la vie du roi fut menacée. Le 28 juillet 1835, dans une revue de la garde nationale, la machine infernale de Fieschi, dirigée contre Louis- j a-mim Philippe et ses fils, renversa autour d'eux un maréchal de France (le maréchal Mortier) et trente-neuf
{i) Casimir Périer mourut le 16 mai 1832.
Louis- Philippe.
autres personnes, qui tombèrent baignées dans leur sang. Cet exécrable forfait glaça la France d'horreur. Le gouvernement voulut fortifier le parti de l'ordre en présentant à la législature des lois réactionnaires, et il ne réussit qu'à rendre plus ardentes encore les luttes des partis et à diviser les hommes mêmes qui jusqu'alors avaient été les plus solides soutiens de la monarchie de juillet (i).
Les partisans des Bourbons aînés ne pardonnaient point à Louis-Philippe d'occuper la place d'Henri Y ; les progressistes et les républicains lui reprochaient d'être le chef d'une oligarchie bourgeoise; les nouvelles écoles socialistes sapaient l'organisation même de la société. On a dit de Louis-Philippe qu'il manquait de grandeur et que sa politique reposait trop sur des expédients. « Ce malheureux prince (ainsi s'exprime un historien de la révolution de 1848) trouva sa perte dans le succès même de ses habiletés... Il n'avait cru qu'à l'égoïsme et ne s'était appuyé que sur des intérêts... Au jour où le dévouement, le courage civique, les convictions désintéressées de ceux qui se disaient les siens l'eussent sauvé, ou du moins glorieusement défendu, il ne rencontra que
(1) On peut lire, dans les Mémoire* de M. Guizot, le récit detes divisions, et notamment des incidents qui amenèrent la coalition re te ministère Mole". L'affaiblissement de la monarchie de juillet date de cette époque.
de vils calculs et des prudences honteuses (1). » La politique extérieure du roi des Français fut, jusque vers la fin de son règne, prudente et circonspecte. N'ayant point les sympathies de la Russie, ne pouvant s'appuyer ni sur l'Autriche ni sur la Prusse, Louis-Philippe se proposa de maintenir avec l'Angleterre Y entente cordiale qui avait L'enteme
^ L cordiale.
présidé aux dernières péripéties de la question belge. En 1840, cette entente reçut malheureusement une première atteinte dans la question orientale : la France, presque en hostilité avec l'Angleterre, soutenait contre la Porte les prétentions du pacha d'Egypte. La Grande-Bretagne se ligua avec les autres puissances (traité du lo juillet 1840), Tmi»é
r . j i-i du 45 juiJIe
et la France se vit dans un complet isolement. *»*°- M. Thiers, alors président du conseil, aurait voulu reconquérir, par une guerre, la suprématie française ; l'Allemagne, se croyant menacée, se prépara à la lutte, et l'on vit se réveiller, au delà du Rhin, l'ardent patriotisme de 1813. Mais Louis- Philippe, ayant prudemment résisté à M. Thiers, celui-ci abandonna le pouvoir et fut remplacé, le M.Thi>w 29 octobre 1840, par M. Guizot (2).
M. Guizot fit cesser l'isolement de la France et crut avoir, par ses concessions, rétabli pour long- Ci) Histoire de la révolution de 1848, par Daniel Stem, t. I". (2) M. Thiers avait également quitté le ministère en 1850 par suite de l'opposition du roi à une intervention des Français en Espagne.
temps l'entente cordiale avec l'Angleterre. Elle se fût, en effet, maintenue sans les prétentions de Louis-Philippe et la connivence malheureuse de
m. Guizot. M. Guizot lui-même dans la question des mariages espagnols.
Le 2 septembre 1846,1e comte de Jarnac, chargé d'affaires de France près la cour de Saint-James, informa lord Palmerston que la reine d'Espagne avait arrêté et décrété son mariage avec le duc de
es mara^ Cadix et qu'elle avait consenti au mariage de l'infante sa sœur avec le duc /le Montpensier, fils de Louis-Philippe. Lord Palmerston répondit (le 6 septembre) qu'il avait déjà exprimé une opinion peu favorable sur l'union de la reine avec le duc de Cadix. « Quant au mariage projeté entre finalité et le duc de Montpensier, poursuivait-il, cela est pour nous une affaire beaucoup plus grave, et, si ce projet venait à se réaliser, ce serait, on n'en peut douter, un événement de fort mauvais augure pour les relations futures entre l'Angleterre et la France. Je ne vous parlerai plus d'entente cordiale, parce que ce qu'on nous annonce par rapport aux affaires de l'Espagne ne nous prouve que trop clairement qu'on ne veut plus a Paris ni de cordialité ni d'entente... (î). »
Dans une communication verbale, lord Palmerston déclara que si le gouvernement de Louis-
I / ife oflord Palmerston, t. III.
LA FRANCE SOUS I.Ol'IS-PHII IPrE '!8i6 . 117
Philippe persistait à vouloir adopter le système d'ambition sans scrupule qui guidait la politique étrangère de la France sous Louis XIV et sous Napoléon, il n'y avait point de bon vouloir ni de sentiment amical de la part de l'Angleterre assez forts pour empêcher que les relations entre ce pays et la France ne devinssent ce qu'elles étaient sous Napoléon et sous Louis XIV. Il ajoutaitque la reine d'Angleterre partageait cet avis (1). En effet, rappelant les entretiens qu'elle avait eus à Eu avec Louis-Philippe, la reine Victoria écrivit le 10 septembre à la reine Marie-Amélie : « Vous pouvez donc aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double mariage ne pouvait nous causer que de la surprise et un bien vif regret. »
Louis-Philippe n'écouta rien : le double mariage fut célébré le 10 octobre 1846. Le mécontentement, l'indignation des Anglais se manifesta sans réticences ; l'entente cordiale disparut entièrement et la France se vit sans un seul allié.
La politique de résistance à tout progrès, pratiquée par M. Guizot avec la tenace approbation du roi, devait avoir aussi de funestes résultats. Le gouvernement, se croyant inébranlable avec l'appui d'une forte majorité sortie des élections de 1846, repoussait obstinément une réforme électorale circonscrite dans les plus étroites limi-
(1) Lord Palmerston a sir Henri Bulwer, 16 septembre 18-46.
Poli de résistance.
tes(i). Cette persistante résistance du ministère aigrit les esprits et amena des incidents qui faisaient présager une catastrophe prochaine. « L'opposition monarchique, a écrit M. Guizot, ne se résigna pas à attendre encore, de la lutte des pouvoirs constitutionnels, une victoire paisible. L'opposition républicaine jugea le moment favorable pour porter la lutte dans les régions d'où elle se promettait de tirer la force qui lui manquait dans les chambres. D'un commun accord, les deux oppositions résolurent d'appeler à leur aide l'agitation extérieure; la question passa de l'arène parlementaire dans le champ des passions populaires; aux débats de la tribune succédèrent les banquets (s). »
Monarchique et conservatrice en 1830 et en 1832, la bourgeoisie parisienne était devenue en r* reforme. 1848 non pas républicaine, mais réformiste et progressiste. Louis-Philippe a lui-même avoué que, s'il ne défendit pas son trône le 24 février, c'était parce que la bourgeoisie ne le soutenait plus. « En juin 1832, disait-il, l'opinion était avec moi. En février 1848, elle n'y était plus... Une voix s'éleva pour me dire qu'il fallait se défendre, et qu'après la victoire, mais seulement après la victoire, on ferait des conditions, s'il y avait lieu d'en faire... Me défendre, avec quoi? avec l'année?
(1) L'opposition demandait la réduction du cens électoral à H tu francs.
(2) Mémoires de M. Guizot, t. VIII.
Oh! je sais qu'elle eût fait bravement son devoir... Mais l'armée seule était prête, et ce n'était pas assez pour moi. La garde nationale, cette force sur laquelle jetais si heureux de m'appuyer,... ou s'abstenait ou se prononçait contre moi (i). »
La bourgeoisie, entraînée par l'opposition dynastique, voulait donc, exigeait la réforme électorale ; elle ne prévoyait pas que pour une autre fraction de l'opposition, plus ardente, plus résolue, elle ne devinait pas que le mot réforme signifierait bientôt révolution.
(1) Abdication de Louis-Philippe, racontée pur lui-même (novembre 1849), p. 53.