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LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE ET LA PREMIÈRE CROISADE

HAROLD ET GUILLAUME j GODEFROY DE BOUILLON

Le système féodal. — Les quatre premiers rois Capétiens : Hugues Capet, Robert, Henri I^"^, et Philippe I^"^ eurent très peu de puissance, et chacun d'eux fit couronner son fils de son vivant, afin de lui assurer sa succession. La

5 royauté était en réalité élective, et le droit divin ne commença qu'après que Philippe -Auguste eut rendu sa dynastie populaire et nationale par ses victoires sur le roi d'Angleterre et sur l'empereur d'Allemagne. Le roi, cependant, avait un titre qui devait assurer l'avenir de la royauté, il était

lo le suzerain de tous les seigneurs de son royaume, il était le chef, d'après le système féodal. Ce système, malgré ses défauts, ses abus, fut indispensable au moyen âge et fut universel. C'était le seul lien qui retînt ensemble les innombrables petites principautés qui composaient les royaumes de

15 l'Europe, du neuvième au quatorzième siècle. On peut dire que la féodalité, comme puissance politique, naquit en 877, lors de l'édit de Charles le Chauve, à Kiersy, qui rendait les charges héréditaires. Le seigneur recevait un fief, un bénéfice du roi, et lui promettait foi et hommage, et le roi, de son

20 côté, devait protection à son vassal. Le vassal du roi avait aussi ses vassaux, ceux-ci avaient les leurs, et ainsi de suite.

Les vassaux directs formaient le ban, et les vassaux indirects, l'arrière-ban de la noblesse. Il arrivait quelquefois que le vassal fût plus puissant que son suzerain, comme le duc de Normandie devenu roi d'Angleterre, et le roi de France, vassal de l'abbaye de Saint-Denis, pour le Vexin. 5

La société féodale. — Le lien entre le suzerain et son homme-lige donna lieu à un sentiment d'honneur et de loyauté, qui trouva sa plus haute expression dans la chevalerie, et qui tint lieu, jusqu'à un certain point, de lois bien établies et d'un gouvernement stable. Le seigneur a bâti son 10 castel sur une colline, sur un roc inaccessible à ses ennemis. Au pied de la colline se trouve un hameau, un peu plus loin, l'église. Voici donc, selon Guizot, les trois éléments de la société féodale, comme individualité, comme fief séparé de la société politique : le seigneur et sa famille, le prêtre, 15 et les paysans ou les serfs. Le noble est le maître absolu, et comme tel se tient isolé dans son château. L'influence de la famille agit alors sur le rude baron, et le rôle de la femme commencera à se dégager, rôle qui deviendra de plus en plus important jusqu'à ce qu'elle devienne la da^ne du chevalier, 20 l'inspiratrice du poète. Dans le château, le trouvère est reçu, et bientôt naîtront les épopées du cycle de Charlemagne et les romans du cycle d'Arthur. C'est par la féodalité que devra passer la civilisation du moyen âge, et le système féodal eut sa raison d'être. Déplorons, cependant, le 25 sort du pauvre peuple, à cette époque, du serf, du vilain, du paysan, taillables et corvéables à merci.

L'année 1066. — Philippe i^'' n'eut aucun mérite, mais sous son règne eurent lieu deux événements de la plus grande importance : la conquête de l'Angleterre par les Normands 30 et la première croisade. L'année 1066 est une des grandes

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dates de notre ère ; elle changea complètement la destinée de l'Angleterre et exerça une immense influence sur l'avenir de la France. Harold et Guillaume sont deux grandes physionomies, deux figures qu'on ne peut oublier quand on les

5 a vues sur le champ de bataille : Harold, à pied, la hache à la main, héroïque dans sa défense ; Guillaume, sur son cheval de guerre, écrasant ses ennemis sous sa masse d'armes, entraînant ses chevaliers par son audace, aussi héroïque à conduire l'attaque que son rival à la repousser. La calme

lo intrépidité des Anglais à dû céder à Senlac à l'impétuosité, à la furie française ; Harold le Saxon est vaincu par Guillaume le Normand. Trois siècles plus tard, un descendant du conquérant adoptera la tactique de Harold, et la chevalerie française viendra se briser à Crécy sur les piques des

15 yeomen anglais. L'Angleterre, conquise en 1066, devait absorber ses vainqueurs, mais en leur empruntant cette civilisation dont s'étaient imprégnés les compagnons de Rolf le Scandinave dans l'atmosphère de la France. La chute de Harold, l'avènement de Guillaume, forment une nouvelle

20 époque dans l'histoire.

Guillaume, duc de Normandie. — Dès son enfance, Guillaume avait montré ce caractère inflexible, cette volonté inébranlable, cette grande intelligence, cet esprit souple et rusé qui firent de lui un des hommes les plus remarquables du

25 moyen âge. On ne peut le comparer qu'à Robert Guiscard et à Hildebrand, le futur Grégoire VIL Son rival Harold était aussi grand que lui ; il avait l'âme plus haute, plus noble, mais le Saxon ne possédait pas l'astuce du Normand, chez qui, disait-on, on reconnaissait à part égale le renard et le

30 hon. Il fallait en effet que Guillaume eût toutes les ruses du renard, tout le courage du lion pour surmonter les obs-

Guillaume le Conquérant

tacles qui l'assaillirent au début de sa carrière. Fils illégitime de Robert, surnommé le Diable, les barons ne se crurent guère tenus de le reconnaître pour duc, et il lui fallut conquérir la Normandie avant qu'il pût faire la conquête de l'Angleterre. A la mort d'Edouard le Confesseur, Harold, 5 fils de Godwine, avait été élu roi par le Gemoth, après qu'Edouard, sur son lit de mort, l'eut désigné pour son successeur. Guillaume, cependant, réclama la couronne que lui avait promise Edouard, disait-il ; et il somma Harold de l'aider à devenir roi, selon le serment prêté par lui, lors- 10 qu'il se trouvait en Normandie au pouvoir du duc.

Harold. — Quand Edouard mourut il était évident que le devoir de Harold envers son pays lui défendait de tenir son serment, mais nous regrettons que cet homme loyal et noble n'ait pas préféré la mort ou la prison plutôt que de 15 jurer ce qu'il savait ne pouvoir tenir. Sans nul doute il se crut dégagé de toute obligation, à cause de la contrainte qu'on avait exercée contre lui. Néanmoins Guillaume réussit à faire excommunier son adversaire par le pape et à persuader à l'Europe entière qu'il avait le bon droit de son côté. 20

Bataille de Senlac. — Le duc de Normandie débarqua à Pevensey, près de Hastings, et rencontra à Senlac l'armée de Harold qui venait de vaincre au nord de l'Angleterre le roi Harold de Norvège. Le combat fut longtemps indécis, mais enfin Harold tomba au pied de ses étendards. On dit 25 que Guillaume éprouva quelque pitié à la vue de tous ces vaillants hommes tombés dans ce combat sanglant, mais il n'en célébra pas moins sa victoire par un banquet nocturne. Le lendemain on voyait de tous côtés des femmes au désespoir cherchant les corps de ceux qu'elles avaient aimés et 30 qui étaient morts pour la patrie. On trouva les corps des

plus vaillants hommes d'Angleterre tués à côté de leur roi, mais quant au roi lui-même, on ne put le reconnaître parmi les cadavres défigurés.

Edith au cou de cygne. — C'est en vain que la veuve de

5 Godwine cherche le corps de son fils dans ce lieu fatal ; les yeux d'une mère, ceux de deux serviteurs fidèles, ne peuvent reconnaître le roi en ce cadavre mutilé. C'est la femme aimée du premier amour qui saura distinguer les traits de cette tête chérie, maintenant défigurée par une affreuse bles-

lo sure et séparée du tronc, qui saura reconnaître ce bras qui avait si noblement défendu l'Angleterre, et qui maintenant est vaincu et inerte. Edith, la Belle au cou de cygne, a retrouvé le corps du héros. Guillaume le fait envelopper dans un manteau de pourpre, et Guillaume Malet, un enne-

15 mi généreux, enterre le grand capitaine au bord de la mer, sur les rocs du Sussex. Là, comme le dit si bien Bulwer, l'ombre royale de l'homme libre garde encore la côte et repose sur les mers. L'Angleterre est redevenue anglaise, et l'âme de Harold est apaisée et sourit. à ce pays pour

20 lequel il est mort en le défendant contre l'étranger.

Résultats de la conquête. — Quant à Guillaume il sut réprimer tous les désordres et tenir sous sa dépendance Normands et Saxons, vainqueurs et vaincus. Il fut impitoyable, quand sa politique l'exigeait ; il fit souffrir tout un

25 peuple pour satisfaire son ambition ; il fut cruel, mais il fut grand. Il fut l'instrument dont Dieu se servit pour accomplir la grandeur de l'Angleterre. Des deux rivaux, Harold a toute notre sympathie, mais il faut l'avouer, Guillaume était le plus utile. Par sa conquête il mit l'Angleterre en

30 communication directe avec l'Europe continentale, et la fit revivre d'une vie intellectuelle et progressive.

La première croisade. — Les Turcs Seldjoucides s'emparèrent de Jérusalem en 1076. C'était l'époque du plus grand enthousiasme religieux, et les pèlerins partaient de tous les pays de l'Europe pour aller se prosterner devant le Saint Sépulcre. Les souffrances qu'ils enduraient étaient 5 horribles et remplirent de douleur le cœur d'un simple moine. Pierre l'Ermite résolut d'arracher les lieux saints aux infidèles, et il alla partout faire le récit des tortures que subissaient les chrétiens au tombeau du Christ. Le pape Urbain II approuva l'idée de Pierre et appela un concile à 10 Plaisance pour délibérer sur le sort de Jérusalem. Sur la terre d'Italie on écouta l'Ermite avec froideur; c'était sur la terre de France que devait s'élever ce grand cri : " Dieu le veut," après que Pierre eut parlé et qu'Urbain eut dit à la foule qui l'entourait ces mots terribles et grandioses : 15 " Soldats de l'enfer, devenez soldats du Dieu vivant ! " Que tous prennent la croix, qu'elle brille sur les armes et sur les étendards ; elle sera le gage de la victoire ou de la palme du martyr !

Causes des croisades, t- Il n'y a pas de doute que l'idée 20 religieuse ne fût la principale cause des croisades, mais le long antagonisme entre le christianisme et l'islamisme, la guerre contre les Maures en Espagne, avait préparé les esprits pour cette guerre contre les mahométans d'Orient. D'ailleurs, après les grandes invasions des Germains et des 25 Scandinaves, l'Europe était redevenue tranquille, et les descendants des Francs et des Northmans se trouvaient à l'étroit dans leurs petites provinces. L'ambition joua donc un grand rôle dans l'histoire des croisades, comme dans toute entreprise humaine, mais l'enthousiasme religieux 30 animait avant tout le cœur des croisés. Nous en avons la

preuve quand nous considérons les bandes qui partirent sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gautier sans Avoir. Des hommes, des femmes, des enfants se mirent en route pour la Palestine. Ils pensaient, dans leur foi aveugle, dans 5 leur ignorance, qu'il leur suffisait de prendre la croix pour vaincre les infidèles. Ils ne devaient servir qu'à tracer la route à leurs successeurs par leurs ossements.

Les chefs des croisés. — De vrais guerriers devaient bientôt remplacer les hordes indisciplinées qui, les premières,

lo se ruèrent sur l'Orient à la voix de Pierre l'Ermite. Une immense armée se tint prête à partir sous les ordres de chefs illustres. Là, nous voyons Godefroy de Bouillon, duc de la Basse Lorraine, le vrai chrétien, l'homme pur et désintéressé ; Hugues de Vermandois, frère de Philippe de France ;

15 Robert, duc de Normandie, fils aîné du Conquérant; Robert, comte de Flandre ; Etienne de Blois, gendre de Guillaume d'Angleterre ; Baudoin et Eustache de Boulogne, frères de Godefroy, et leur cousin, Baudoin du Bourg; Dudon de Contz, immortalisé par le Tasse ; enfin les plus

20 nobles chevaliers de France et d'Allemagne vinrent se ranger sous les bannières du duc de Lorraine et du comte de Vermandois. Il y eut une seconde armée, sous le commandement du légat Adhémar et de Raymond, comte de Toulouse, et une troisième armée, conduite par Bohémond de

25 Tarente, fils de Robert Guiscard, et par Tancrède, son cousin, le héros de la "Jérusalem Délivrée." Godefroy de Bouillon fut le chef des croisés.

Les croisées en Orient. — Les Occidentaux, les Francs, comme les appellent les hommes de l'Orient, vont à Cons-

30 tantinople, où l'empereur Alexis leur donne des navires pour passer le Bosphore, après que les croisés lui ont fait

hommage pour leurs futures conquêtes. Voilà donc les chrétiens en Asie Mineure ; jetons un coup d'œil sur cette grande armée. A la tête marchent les princes ; leurs casques, recouverts d'argent, brillent au soleil ; sur leurs cottes d'armes flottent des rubans de toutes couleurs ; ils ont l'épée au côté ; 5 ils tiennent leurs faucons sur le poing de la main droite, et ils portent au bras gauche le bouclier carré, sur lequel sont des emblèmes que leurs descendants sculpteront sur le marbre de leurs châteaux. Les simples chevaliers, les soldats, les femmes, suivent les chefs avec confiance. L'enthousiasme 10 est extrême et les croisés se croient invincibles. Ils prennent Nicée, mais endurent les plus grandes souffrances dans la Phrygie Brûlante. Ils arrivent en Syrie et font la conquête d'Antioche, mais des six cent mille hommes qui avaient passé le Bosphore il ne reste plus que cinquante mille 15 hommes. Ceux-ci sont de vaillants guerriers et ils sont animés par l'espoir de voir bientôt Jérusalem.

Conquête de Jérusalem. — Les croisés arrivent enfin au but de leur long voyage : du haut du mont Emmaiis, au point du jour, ils aperçoivent la Ville Sainte, le 10 juin 1099. 20 Nous pouvons nous faire une idée de ce qu'éprouvèrent ces hommes à la vue de ces murs qui renfermaient le sépulcre de r Homme-Dieu. Les chrétiens se mettent à genoux et baisent en pleurant cette terre sainte. Ils attaquent la ville, ils s'en rendent maîtres, ils font un horrible massacre des 25 musulmans. Ils nomment Godefroy roi de Jérusalem, mais le pieux chevalier ne veut d'autre titre que celui de baron du Saint Sépulcre. La première croisade a réussi, le royaume chrétien de Jérusalem est fondé.

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