LOUIS LE GROS, PHILIPPE-AUGUSTE, SAINT LOUIS, ET PHILIPPE LE BEL
Louis le Gros. — Un des premiers résultats de la croisade fut l'affaiblissement du pouvoir des seigneurs et l'agrandissemçnt du pouvoir royal. Philippe i^'' mourut en 1108, et son fils, Louis VI, dit le Gros, fut tout différent des pre-
5 miers Capétiens. Il était brave, ferme et énergique, et combattit les barons, pendant tout son règne, pour assurer la suprématie de la royauté. Il maria son fils Louis à Éléonore, l'héritière du duché d'Aquitaine, et augmenta ainsi considérablement le domaine royal.
10 L'affranchissement des communes. — Ce fut pendant le règne de Louis VI qu'eut lieu ce qu'on a appelé l'affranchissement des communes. Le peuple des villes se souleva contre les seigneurs et obtint d'eux une charte qui garantissait les privilèges et les libertés des bourgeois. Ce grand
15 mouvement commença dans le midi, où l'on avait gardé le souvenir des municipalités romaines. Au nord de la Loire la commune ne s'établit pas toujours paisiblement et il y eut de rudes combats entre les bourgeois et les seigneurs, évêques ou laïques. Le roi fut favorable à l'établissement
20 des communes chez ses grands vassaux, mais y fit opposition dans son domaine immédiat. Il était temps que le peuple
des villes pût se libérer, jusqu'à un certain point, des exactions qui continuèrent à écraser les paysans jusqu'à la Révolution de 1789. La citation suivante, de "l'Histoire de France Populaire " d'Henri Martin, donne une excellente idée de l'abus du système féodal : 5
Les impôts. — "Là, tout était frappé d'impôts, les meubles comme les biens-fonds, la nourriture et le vêtement, la terre et l'eau ; ce n'étaient que péages aux portes de la ville, sur les ponts et même au passage d'un quartier dans un autre, quand la ville était partagée entre plusieurs seigneurs ; ce 10 n'étaient que taxes de toutes sortes sur les ventes et mutations, sur les profits et les récoltes ; on ne pouvait prendre un métier, ni bâtir ou reconstruire une maison, ni faire pour ainsi dire, aucun acte de la vie civile sans payer un droit au seigneur ; on ne pouvait moudre son blé qu'au moulin du 15 seigneur, cuire son pain qu'au four du seigneur, changer de logis sans la permission du seigneur; on devait payer le cens et la taille pour sa maison, pour son terrain, pour sa personne et pour celle de sa femme et de ses enfants.
" Et par-dessus tous ces impôts ordinaires venaient les 20 impôts extraordinaires, et les corvées et les exactions arbitraires, et les réquisitions de chevaux, de charrettes, de meubles et literies, quand le seigneur faisait son entrée, et le crédit forcé pour les denrées et marchandises que le seigneur et ses gens prenaient sans cesse et ne payaient 25 presque jamais."
Louis VII et la deuxième croisade. — Louis VII, qui monta sur le trône en 1137, mais qui était déjà associé à la royauté sous le nom de Louis le Jeune, avait bien plus de puissance que son père. Il ne sut pas faire usage de cette 30 puissance, et sous son règne le pouvoir royal diminua, au
lieu de grandir, comme sous Louis le Gros. Ayant pris d'assaut la ville de Vitri, en Champagne, où treize cents personnes furent brûlées dans une église, le roi, en expiation, prit la croix et partit pour la Terre Sainte. Cette croisade
5 avait été prêchée par saint Bernard, le rival de l'éloquent et malheureux Abélard. Elle n'eut aucun succès, et Louis revint en France sans gloire et brouillé avec sa femme Eléonore. Il la répudia, à son retour, et elle se hâta d'épouser Henri Plantagenet, comte d'Anjou, petit-fils
lo d'Henri I^"^ d'Angleterre, et bientôt roi d'Angleterre luimême et duc de Normandie. Par son mariage avec la duchesse d'Aquitaine le Plantagenet devenait bien plus puissant en France que le roi, son suzerain, et la France eût pu être écrasée par l'Angleterre si elle n'eût eu pour roi
15 Philippe-Auguste, après Louis VH.
Henri II et Louis VII. — Henri II avait profité de la faiblesse du roi de France pour s'emparer du Berry ; ce fut alors que Louis dit à son rival : " Je suis trop vieux aujourd'hui pour réclamer par la force des armes les terres que
20 vous m'avez enlevées ; mais je laisse la cause du royaume à Dieu, à mon héritier et à mes barons." Cet héritier était Philippe, alors âgé de douze ans. Son père le fit couronner à Reims en 1179 et mourut en 1180. Le jeune roi était déjà marié à Isabelle de Hainaut, qui descendait de Charle-
25 magne et qui avait apporté en dot tout le pays entre l'Oise et la Somme.
Philippe- Auguste. — Pendant les premières années de son règne, Philippe fit la guerre aux grands vassaux et vainquit le comte de Flandre et le duc de Bourgogne. Il tourna
30 alors ses armes contre le roi d'Angleterre, et aidé de Richard, fils d'Henri, il enleva à celui-ci le Mans et Tours. Henri
fut abandonné par ses barons, et en 11 89, fut obligé de demander la paix. Philippe la lui accorda, à condition qu'il payerait vingt mille marcs d'argent, qu'il rendrait le Berry et qu'il pardonnerait aux vassaux qui s'étaient révoltés contre lui. Henri demanda les noms des rebelles et, en entendant 5 le nom de son fils Jean, il s'écria : " Je ne tiens plus ni à moi ni au monde." Il mourut, peu de temps après, maudissant ses fils et abandonné de tous, comme autrefois son grand ancêtre, Guillaume le Conquérant.
La troisième croisade. — Le successeur d'Henri fut le 10 fameux Richard Cœur de Lion. L'Europe n'était pas assez grande pour son esprit aventureux et il brûlait du désir d'égaler les hauts faits des héros de la première croisade. A peine était-il devenu roi qu'il obéit à la voix de Guillaume de Tyr et fit appel à Philippe pour prendre la croix et 15 délivrer le Saint Sépulcre. En 1187, Saladin s'était emparé de Jérusalem, et l'Europe avait poussé un grand cri de désespoir et de vengeance. La chute de la ville sainte donna une nouvelle impulsion à l'esprit religieux, et Philippe ne put résister au désir de son peuple. Il prit la croix, mais 20 à regret. Il était trop homme d'État pour ne pas comprendre que son devoir était de s'occuper de son royaume et non de faire la guerre aux Sarrasins. Richard partit pour la croisade avec l'enthousiasme d'un paladin de Charlemagne faisant la guerre aux Sarrasins d'Espagne. Étant lui-même 25 un troubadour, il voulait, comme Bertrand de Bom, chanter ses propres exploits. Nous le voyons en Palestine brave jusqu'à la témérité, hautain et cruel. Philippe, au contraire, est calme quoique vaillant. Il n'agit jamais sans réflexion ; il est un roi à la croisade, Richard est un chevalier. 30
Frédéric Barberousse. — Frédéric Barberousse voulait
terminer dignement sa glorieuse vie par la conquête du Saint Sépulcre. Il prit la route de terre, mais après avoir surmonté presque tous les obstacles qui le séparaient de son but, il périt dans le Cydnus, en Asie. Il mourut; non,
5 nous savons qu'il est dans une caverne et qu'il montera encore sur le trône impérial d'Allemagne quand les corbeaux cesseront de voler autour du Kiefhâuser.
Richard Cœur de Lion. — Quant à Richard son histoire est aussi légendaire que celle de Frédéric. Nous le voyons
lo toujours au plus fort de la bataille, sur son coursier couvert de fer, abattant les Sarrasins de tous côtés avec sa terrible hache. Nous le voyons avec les yeux de Walter Scott dans ^'\e Talisman" et dans "Ivanhoe," et il nous paraît un chevalier sans peur et sans reproche. Regardons-le, cepen-
15 dant, avec les yeux de l'historien, et que voyons-nous? Il part avec Philippe par la route de Sicile et il offense son allié en épousant Bérengère de Navarre, quoique fiancé à la sœur de Philippe. Les deux rois mettent le siège devant Saint-Jean-d'Acre, la Troie du moyen âge. Richard insulte
20 le duc d'Autriche en faisant jeter sa bannière du haut des murs de la ville ; il se fait un ennemi de Philippe, qui retourne dans son royaume ; il met à mort trois mille prisonniers ; il fait une trêve avec Saladin, et laisse en Orient un nom qui doit servir d'épouvantail aux générations
25 à venir.
Mort de Richard. — A son retour. Cœur de Lion est pris par son ennemi, le duc d'Autriche, livré à l'empereur Henri VI et retenu en captivité pendant de longs mois. Enfin, un "diable déchaîné," il se rend en Angleterre, où il effraye
30 son frère Jean et lui pardonne ; puis, il fait la guerre à Philippe et meurt sans gloire devant les murs du château
de Chaluz-Chabrol, qu'il voulait prendre pour dérober un trésor.
Administration de Philippe. — Quelque brillante que fût la carrière de Richard à la croisade, Philippe-Auguste se montra bien supérieur à lui dans l'administration de son 5 royaume. Le Plantagenet avait ruiné son peuple, et ^' il eût vendu Londres, s'il avait trouvé un acheteur." Philippe fit paver Paris, commença le Louvre, établit l'Université en 1200, et se prépara à recueillir les dépouilles de son rival.
Jean-sans-Terre. — Le misérable Jean-sans-Terre suc- 10 céda à Richard, à l'exclusion d'Arthur, fils de Geoffroy, frère aîné de Jean. Philippe prit le parti d'Arthur, mais celui-ci fut fait prisonnier par son oncle, jeté dans la grosse tour de Rouen et, peu après, assassiné. Quand Philippe- Auguste apprit la mort d'Arthur il somma Jean, comme duc 15 de Normandie, d'avoir à comparaître devant la cour des pairs. Le roi d'Angleterre refusa de venir, ses provinces furent confisquées, et en peu de temps Philippe conquit la Normandie, l'Anjou, l'Angoumois et la Saintonge. Tous les puissants barons de France avaient pris part à la guerre 20 contre Jean, excepté le comte de Flandre. Le roi avait fait courber la tête aux seigneurs féodaux et se trouvait plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs depuis Charlemagne.
Bataille de Bouvines. — Irrité du refus du comte de Flandre de l'aider dans sa guerre contre le roi d'Angleterre, 25 Philippe- Auguste brûla les villes de Dam et de Lille et obtint de fortes subventions de Gand, de Bruges et d'Ypres. Le comte de Flandre fit une alliance avec le comte de Boulogne, l'empereur d'Allemagne, Othon de Brunswick, et le roi Jean. Celui-ci descendit à la Rochelle pendant que les 30 autres alliés attaquaient Philippe au nord. Ils étaient si
sûrs de la victoire qu'ils s'étaient déjà partagé le sol de la France. Ils comptaient sans l'enthousiasme national qui tant de fois a sauvé la France, alors que ses ennemis la croyaient perdue. Les hommes des communes, aussi bien que
5 les barons, vinrent se ranger sous la bannière de Philippe. Il
envoya son fils Louis contre Jean, qui s'enfuit honteusement,
et lui-même marcha contre Othon et les deux comtes. Ce fut
le 27 août 12 14 qu'eut lieu la grande bataille de Bouvines.
' Othon fut vaincu, et les comtes de Flandre et. de Boulogne
10 furent faits prisonniers.
La quatrième croisade. — Philippe- Auguste ne prit aucune part à la quatrième croisade, qu'a racontée Villehardouin avec tant de force et de concision. En 1204 les Occidentaux, partis pour conquérir Jérusalem, firent la con-
15 quête, à l'aide de la flotte vénitienne, de Constantinople, et y établirent un empire latin qui dura soixante ans.
La croisade des Albigeois. — La croisade, dite des Albigeois, eut aussi lieu, en partie, sous le règne de Philippe- Auguste. Les hommes du midi de la France tendaient à
20 s'écarter du catholicisme et à former une nation à part sous le comte de Toulouse et le roi d'x'\ragon. Le pape Innocent III envoya au midi un légat qui fut assassiné, et la guerre sainte fut prêchée. Les hommes du nord, conduits par Simon de Montfort, se ruèrent sur le sud, le conquirent et
25 le pillèrent, et l'autorité du roi de France s'étendit plus tard sur la Provence et le Languedoc.
La langue d'oc. — Un des résultats les plus importants de la guerre des Albigeois fut la disparition, comme langue littéraire, de la langue d'oc. Le latin populaire, parlé en
30 Gaule par les Romains, avait donné naissance à la langue d'oïl, au nord, et à la langue d'oc, au sud. Un des dialectes
de la langue d'oïl, le français, devint la langue officielle et la langue littéraire du nord par l'avènement au trône des Capétiens, ducs de France et comtes de Paris. Après la croisade des Albigeois le français s'étendit au midi avec la puissance royale, et les différents dialectes de la langue d'oc tombèrent 5 au rang de patois, c'est-à-dire de langues parlées et non écrites. Nous savons que de nos jours le provençal a eu une renaissance littéraire, grâce surtout au génie de Mistral.
Ingeburge et Agnès de Méranie. — La vie privée de Philippe- Auguste ne fut pas sans reproche. A la mort d'Isa- 10 belle de Hainaut il avait épousé Ingeburge de Danemark. Il la répudia peu après, quoiqu'elle fût belle et vertueuse, et épousa ensuite Agnès de Méranie. Innocent III frappa le roi d'excommunication et le força de reprendre Ingeburge, mais Philippe ne reconnut la princesse danoise comme reine 15 qu'à la fin de son règne. Quant à la malheureuse Agnès elle mourut de chagrin.
Louis VIII. — Philippe-Auguste mourut en 1223. Il fut un des plus grands rois que la France ait eus. Son fils Louis VIII, ne régna que trois ans, et laissa sa couronne à 20 un enfant de douze ans, qui devait être Saint Louis.
Blanche de Castille et, Louis IX. — A la mort de Louis VIII, les grands barons voulurent profiter de la jeunesse de son successeur pour regagner une partie du pouvoir que leur avait enlevé Philippe-Auguste, mais la mère du roi, 25 Blanche de Castille, le fit sacrer à Reims et réussit à maintenir la suprématie de la royauté. Elle avait eu l'aide de Thibaut de Champagne, le chevalier-poète, qui l'avait faite la dame de ses pensées. Blanche était d'une grande fermeté et d'une grande piété et elle disait souvent à son fils 30 qu'elle préférait le voir mort que coupable d'un péché
mortel. Louis sut profiter des leçons de sa mère et il fut le meilleur roi que la France ait eu. Malgré sa piété sincère il ne permit pas au pape et aux évêques de s'occuper des affaires temporelles de son royaume. Il fut aussi ferme,
5 aussi courageux qu'il était pieux et se montra vaillant guerrier dès l'âge de quinze ans. Il ramena à l'obéissance le comte de la Marche, vainquit le roi d'Angleterre, Henri III, à Taillebourg en 1242, et lui accorda une trêve de cinq ans. Tous les barons de France se soumirent alors à lui, et son
10 autorité fut aussi grande que celle de son aïeul, Philippe- Auguste. Il s'occupa d'améliorer le sort de son peuple, et il eût pu, dès lors, rendre la France heureuse et prospère, s'il n'eût cru de son devoir de prendre la croix. Première croisade de saint Louis. — Frédéric II, em-
15 pereur d'Allemagne, avait fait une expédition en Terre Sainte et avait obtenu Jérusalem du sultan d'Egypte en 1229. Comme il était en guerre avec le pape il ne reçut que peu d'aide de la chrétienté, et Jérusalem était retombée entre les mains des infidèles. Saint Louis fut grandement
20 touché de cet événement, et il se décida à entreprendre une croisade, malgré l'opposition de sa mère et de ses principaux conseillers. On le savait faible de santé, quoiqu'il fût grand et de belle mine, et il n'y avait plus guère d'enthousiasme en Occident pour les expéditions en Palestine.
25 Le sire de Joinville, sénéchal de Champagne, a raconté avec une charmante naïveté la première croisade de saint Louis et nous a fait connaître la loyauté, le courage, la piété, et l'exquise bonté de ce roi.
Marguerite de Provence. — Saint Louis prit l'oriflamme
30 à Saint-Denis, le 12 juin 1248, et laissa la régence du royaume à sa mère. Il s'embarqua à Aigues-Mortes, le 28
août 1248, et partit pour l'île de Chypre. Sa femme, Marguerite de Provence, l'accompagnait. Elle était belle et douce, et le roi l'aimait beaucoup. Elle montra en Orient qu'elle était aussi énergique et courageuse que Blanche de Castille. * 5
Saint Louis en Egypte et en Palestine. — Les croisés se rendirent en Egypte et prirent la ville de Damiette, mais une imprudence de Robert d'Artois, frère du roi, fit perdre la bataille de Mansourah, et saint Louis, malgré de grands exploits, fut fait prisonnier avec son armée et ses 10 frères, le comte de Provence et le comte de Poitiers. Il donna Damiette pour sa rançon et paya une forte somme d'argent pour racheter ce qui restait de son armée. La plus grande partie de ses barons retournèrent en Europe, mais lui réorganisa son armée et partit pour la Palestine, où il 15 resta cinq ans à raffermir de son mieux la puissance des chrétiens en Orient. La mort de sa mère le ramena en France, et il rentra dans son royaume le 7 septembre 1254. Pendant l'absence du roi il y avait eu le soulèvement des pastoureaux ; c'étaient d'abord des bergers qui s'étaient 20 soulevés pour délivrer Jérusalem et aller au secours de saint Louis, disaient-ils ; puis des bandes indisciplinées se joignirent aux bergers et parcoururent la France en la dévastant. Il fallut les détruire, comme on fit de presque tous les soulèvements du peuple, jusqu'au temps de la Révolution de 1789. 25
Administration de saint Louis. — Sa deuxième croisade. — Pendant la croisade Louis IX avait fait preuve d'une telle grandeur d'âme qu'il était considéré comme un saint par l'Europe entière. A son retour en France il gouverna avec sagesse et fermeté, et on aime à se le représenter assis sous 30 un chêne à Vincennes rendant la justice à son peuple.
Les Établissements de Saint Louis augmentèrent le pouvoir de la royauté en améliorant le sort du peuple. C'est de ce règne que commence l'organisation du Parlement comme cour de justice, lorsque des hommes de loi furent admis à
5 donner leur avis à la cour des pairs. Le roi tâcha toujours, par ses lois, de protéger le peuple contre les seigneurs et, comme l'a dit Henri Martin, "le souvenir de saint Louis a bien longtemps protégé ses descendants, et a consacré, en quelque sorte, la royauté française pendant des
lo siècles." Le roi fit une paix durable avec Henri HI d'Angleterre, en lui cédant quelques-unes des provinces qui avaient fait partie de la dot d'Éléonore de Guyenne et que Philippe-Auguste avait enlevées à Jean-sans-Terre. Saint Louis, toute sa vie, ne chercha que le bien ; aussi lorsqu'il
15 repartit pour une seconde croisade en 1270 ce fut une grande désolation en France. Le roi alla à Tunis, d'où il comptait aller en Palestine, mais la peste se mit dans son armée, et il mourut le 25 août 1270. Voltaire a dit de lui : " Sa piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune
20 vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte ; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant
25 comme s'il n'avait jamais été que malheureux : il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu."
Fin des croisades. — La croisade de saint Louis à Tunis fut la dernière de ces grandes expéditions; nous avons vu quelles en furent les causes, voyons maintenant quels
30 en furent les principaux résultats. Au point de vue politique on peut mentionner d'abord la grande influence qu'eut
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la France en Orient, influence que ce pays a conservée jusqu'à nos jours sur les Orientaux, catholiques orthodoxes. Pendant les croisades les hommes de l'Occident furent tous des Francs aux yeux des musulmans.
Affaiblissement de la féodalité. — Les Assises de Je ru- 5 salei?i furent les coutumes féodales écrites, modifiées et adoucies. Le baron, qui avait combattu avec le vilain pour une cause commune, le traita moins rudement à son retour en Europe. Le seigneur féodal, pour obtenir de l'argent, avait vendu des privilèges à ses vassaux ; sa puissance dimi- 10 nua, celle du roi augmenta.
Principaux résultats des croisades. — Les Occidentaux avaient cru que les musulmans étaient des païens grossiers et cruels ; ils virent que les Sarrasins étaient plus éclairés et plus tolérants qu'eux, et ils revinrent en Europe plus tolérants 15 et plus éclairés qu'ils ne l'étaient. Il y eut aussi de grands progrès dans les lettres, les arts, le commerce, et l'industrie. Le grand mouvement religieux, inauguré par Pierre l'Ermite, eut pour principal résultat l'adoucissement des mœurs. Tel avait toujours été le but de l'Église qui, dès le onzième 20 siècle, avait établi la "Trêve de Dieu," par laquelle les guerres privées avaient été interdites, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, et pendant les grandes fêtes.
Philippe III. — Philippe III, le Hardi (1270-1285), fils de saint Louis, n'eut pas un règne important. Mentionnons, 25 cependant, le massacre des Vêpres Siciliennes, qui eut lieu en 1282. Ce fut un soulèvement de la Sicile contre Charles d'Anjou, roi des Deux-Siciles, qui ne garda que le royaume de Naples. La Sicile se donna au roi d'Aragon. Philippe III n'eut pas de succès dans une expédition qu'il fit en 30 Espagne et mourut en rentrant en France.
Philippe le Bel. — Philippe IV, le Bel (1285-1314), monta sur le trône à l'âge de dix-sept ans. Il était un homme de grande capacité, mais ambitieux et sans principes. Il voulut faire la conquête de la Flandre et de la Guyenne.
5 Son armée de chevaliers fut défaite à Courtray (1302) par les bourgeois de Flandre, et malgré la victoire de Mons-en- Puelle, il ne put garder qu'une faible partie du pays. Il fut aussi obligé de rendre à Edouard I" la Guyenne, qu'il lui avait enlevée. Philippe le Bel voulut établir un impôt
10 sur les biens du clergé et eut de grands démêlés avec le pape Boniface VIII qui fut traité avec indignité par les envoyés du roi. La papauté n'avait plus la grande puissance du temps de Grégoire VII et d'Innocent III, et les rois de France eurent les papes presque en leur pouvoir, pen-
15 dant soixante-dix ans, après que l'archevêque de Bordeaux, Clément V, eut établi le siège papal à Avignon. Philippe le Bel avait fait, disait-on, un pacte avec le pape, qui lui avait accordé l'abolition des Templiers. Ce fameux ordre religieux et militaire avait de grandes richesses, que le roi
20 confisqua, après avoir mis à mort le grand-maître, Jacques de Molay. Pour arriver à son but, le pouvoir absolu, Philippe le Bel avait besoin de beaucoup d'argent et employa les plus vils moyens pour s'en procurer. Il changea à plusieurs reprises la valeur des monnaies et a mérité le
25 nom du roi faux-monnayeur. Il porta un rude coup à la féodalité en s'arrogeant le droit de vendre des lettres de noblesse. Ce fut, cependant, ce roi si despote, qui, dans sa lutte contre la papauté, appela le peuple, le tiers état, à faire partie des États Généraux.
30 Les États Généraux. — En 1302 eut lieu la première assemblée où se trouvèrent les trois ordres : le clergé, la
noblesse, et le tiers état. Appelons ici l'attention sur la grande différence qui existait entre le parlement en Angleterre et le parlement en France. En Angleterre le parlement était (et est encore) un corps délibératif et législatif, appelé à se réunir à certaines époques, et sans lequel le roi ne 5 pouvait lever d'impôts. En France les parlements étaient des cours de justice, et les édits du roi n'avaient force de loi que lorsqu'ils étaient enregistrés par le parlement de Paris. Encore le roi pouvait-il forcer le parlement à enregistrer ses édits en tenant un /// de justice, c'est-à-dire, en se ren- 10 dant en personne au parlement. Les États Généraux correspondaient, sous l'ancien régime, au parlement anglais, en ce sens que les délégués des trois ordres étaient élus par la nation et la représentaient en quelque sorte. Les états ne s'assemblaient, cependant, que quand le roi les appelait, et 15 les convocations furent rares de 1302 à 16 14, et depuis cette dernière date il n'y eut pas d'États Généraux avant la grande assemblée de 1789, qui amena la Révolution Française. Ce fut très malheureux pour la France que l'autorité royale fût presque absolue pendant des siècles et que la voix 20 du peuple fût si faible que le roi ne l'entendait que quand il le voulait bien.
Louis X. — Louis X, le Hutin (13 14-13 16), ne fit que passer sur le trône. Ayant besoin d'argent " il déclara que tous les hommes de France devaient être francs de fait 25 comme de nom, et il força les serfs de la glèbe à racheter leur liberté à prix d'argent."
Philippe V. — Philippe V, le Long (1316-1322), succéda à son frère Louis X, quoique celui-ci eût laissé une fille. On appliqua à la couronne de France la loi sa- 30 lique, une ancienne coutume des Francs qui empêchait les
femmes de posséder un fief donné sous condition du service militaire.
Charles IV, le Bel (1322-1328). — Il n'y eut rien
d'important sous le règne de Philippe le Long ni sous celui 5 de son frère Charles le Bel. Avec ce dernier roi finit, en 1328, la dynastie des Capétiens directs, qui régnaient sur la France depuis l'avènement de Hugues Capet en 987. Le petit domaine des comtes de Paris était devenu le plus puissant royaume de l'Europe.