CHAPITRE V
LA GUERRE DE CENT ANS DU GUESCLIN ET JEANNE d'ARC
Importance de la guerre de Cent ans. — Louis le Gros, Philippe-Auguste, saint Louis, et Philippe le Bel ont élevé le pouvoir royal et ont abaissé l'orgueil des barons. L'établissement des communes, qui crée la bourgeoisie ; la bataille de Bouvines, qui rend populaire la dynastie capétienne ; la 5 confiscation de la Normandie, qui augmente les domaines du roi ; le courage, l'énergie, la piété de Louis IX, qui rendent la personne du souverain sacrée ; la main de fer de Philippe le Bel, tout a contribué à amoindrir le rôle de la féodalité. Il fallait, cependant, qu'un flot de sang s'échappât de ses 10 veines pour que Louis XI pût la saisir affaiblie et la renverser à ses pieds. Elle se relevait de ce rude coup pendant les guerres de religion, mais Richelieu lui posa le talon sur la tête et la lui écrasa. C'est la guerre de Cent ans, c'est Crécy, Poitiers, et Azincourt, qui minent la féodalité 15 française et la livrent sans défense à Louis XI et à Richelieu, de même qu'en Angleterre les querelles d'York et de Lancastre, les batailles de Barnet et de Tewkesbury rendent possible le despotisme d'Henri VIII. Considérées seulement sous ce point de vue, les guerres des Anglais sont 20 d'une grande importance ; elles contribuent, en détruisant le système du moyen âge, à rendre la France plus unie.
plus patriotique ; elles consomment l'union du peuple et du roi ; elles remplacent les barons féodaux par une vaillante noblesse, et préparent le règne de Louis XIV et le dix-septième siècle.
5 La loi salique. — A la mort du dernier des fils de Philippe le Bel deux prétendants à la couronne se présentèrent : un Français, Philippe de Valois, cousin de Charles IV, et un Anglais, Edouard III, neveu du dernier roi. Quoique les filles de Louis X, de Philippe V et de Charles IV eussent
lo été écartées du trône par l'application de la loi salique, Edouard III prétendit que cette loi qui mettait de côté sa mère Isabelle, fille de PhiUppe le Bel, ne pouvait s'appliquer à lui, homme capable de tenir une épée. L'absurdité de cette prétention est évidente, car Isabelle ne pouvait trans-
15 mettre un droit qu'elle n'avait jamais eu. La noblesse française ne tint aucun compte de la réclamation du roi d'Angleterre et donna la couronne à Philippe de Valois.
Les Valois. — Pendant près de trois siècles cette famille des Valois devait s'asseoir sur le trône de France, famille
20 fatale et malheureuse, qui commence par le vaincu de Crécy et qui finit par le vainqueur de Jarnac et de Montcontour, devenu le roi des niignons et le meurtrier des Guises. Entre PhiUppe VI et Henri III nous trouvons peu de grands rois ; nous ne pouvons citer que Charles V, Louis XI
25 et François I^"" ; les deux premiers, grands politiques ; le dernier, le vainqueur de Marignan, le vaincu de Pavie, brave et chevaleresque comme son aïeul Jean, imprévoyant comme lui, mais dont le nom est resté, parce qu'il fut le protecteur des lettres et des arts et l'homme de la Renaissance. Nous
30 rencontrons aussi parmi les Valois Charles VI et Charles IX, dont les noms nous rappellent deux événements tristes et
déplorables : le traité de Troyes, qui livra la France aux Anglais, et le massacre de la Saint- Barthélémy, où nous trouvons la cruauté la plus horrible causée par le fanatisme religieux et la haine politique. A côté de ces deux Charles, nous voyons aussi ces deux sinistres figures, Isabeau de 5 Bavière et Catherine de Médicis.
Intérêt de ^histoire de cette époque. — Comme les Stuarts, auxquels ils furent alliés, les derniers Valois ont eu peu de qualités et beaucoup de vices, et à cette époque aucune physionomie réellement grande et belle ne nous ap- 10 paraît. Sous les premiers Valois nous trouvons aussi de terribles luttes, de grands crimes, mais au-dessus des hommes pervers et des monarques cruels, nous voyons l'angélique figure de la vierge de Domrémy. Elle donne à cette période de l'histoire de France un si grand intérêt, un si 15 grand charme, que malgré les Écorcheurs, malgré Isabeau, malgré les Anglais, il n'y a rien de plus intéressant que l'histoire de la guerre de Cent ans. Elle est émouvante et, en même temps, elle affermit notre foi en la Providence qui a pu retirer la France, par la main d'une femme, d'un abîme 20 de maux.
Philippe VI — Philippe VI est essentiellement le roi des grands seigneurs ; par son faste, par son luxe, par sa bravoure, il se fait aimer des nobles du royaume. Sa cour est d'une magnificence inouïe, et trois monarques étrangers 25 y demeurent : le roi de Navarre, le roi de Bohême et le roi de Mayorque. Edouard III, lui-même, rend hommage pour son duché de Guyenne. Tout semble sourire au premier des Valois, quand l'horizon s'assombrit du côté de la Flandre. Les Flamands, qui avaient vaincu à Courtray la 30 noblesse de Philippe le Bel, sont jaloux de leurs droits, et
les intrépides et fiers bourgeois de Gand et de Bruges sont toujours prêts à résister à la tyrannie. En 1337 leur comte Louis veut violer leurs privilèges ; le brasseur Arteweld se met à leur tête, résiste au comte et appelle les Anglais. Il
5 dit à Edouard que les Flamands obéiront au roi de France ; qu'Edouard mette les fleurs de lis sur son écusson et ils suivront sa bannière. Philippe veut aider le comte de Flandre à soumettre ses sujets révoltés et la guerre est allumée, guerre dont cette querelle n'est que le prétexte, mais
10 dont la vraie cause est la longue rivalité de la France et de l'Angleterre depuis la conquête par Guillaume de Normandie. Les Flamands sont vaincus à Cassel, mais les Anglais anéantissent la marine française au port de l'Écluse en 1340 et établissent leur suprématie sur mer. La lutte
15 est compliquée par la guerre pour le duché de Bretagne que se disputent Jean de Montfort et Charles de Blois. Edouard combat pour le comte de Montfort, Philippe pour le comte de Blois, mais ce sont deux femmes qui se distinguent dans cette lutte, Jeanne de Penthièvre et Jeanne
20 de Montfort. Nous les voyons au commencement de la guerre de Cent ans, vaillantes, héroïques, à la tête des armées, de même qu'à la fin de cette longue guerre, nous allons voir une autre Jeanne remporter des victoires.
Bataille de Crécy. — Conduit par un traître, Godefroy
25 d'Harcourt, Edouard envahit la Normandie. Son armée est peu nombreuse, mais il a avec lui ces fameux archers, ces hommes des communes, qui devaient être vainqueurs dans tant de combats. Le roi de France méprise les vilains, il attaque les Anglais avec ses chevaliers revêtus de
30 leur pesante armure. C'est à Crécy, en 1346, que change la tactique militaire. Ce ne sont plus de furieuses charges
de cavalerie, où la force physique et le courage personnel déciddent la victoire. Edouard a peu de chevaliers, mais il range ses archers en bon ordre et il attend l'attaque des ennemis. La belle chevalerie française passe sur le corps des arbalétriers génois qui devaient combattre pour eux, et 5 sur leurs grands chevaux tout bardés de fer, ils avancent l'épée haute sur les lignes anglaises. Embarrassés par les arbalétriers, qu'ils écrasent sous leurs chevaux, leur course est retardée ; les yeo?nen de l'Angleterre font pleuvoir sur eux une grêle de traits ; trois canons lancent des boulets de 10 fer ; les chevaliers français sont décimés avant d'avoir pu arriver aux Anglais. Ceux-ci sortent de leurs palissades et égorgent avec de grands couteaux les nobles seigneurs qui, gênés par leur armure, n'offrent qu'une faible résistance. Philippe combat vaillamment, mais il est obligé de fuir. Le 15 vieux roi de Bohême est tué, la fleur de la chevalerie française reste sur ce champ funeste. C'en était fait, le canon de Crécy avait porté un coup mortel à la féodalité. Les châteaux-forts, bâtis sur le roc, devaient s'écrouler ; à quelque hauteur que fût située l'aire du baron, les boulets 20 devaient en renverser les épaisses murailles. Edouard III profite de sa victoire, il marche sur Calais et, après un siège de onze mois, il prend cette clef de la France, qui devait rester aux Anglais, comme un souvenir de leurs conquêtes du quatorzième siècle, jusqu'au règne de Marie Tudbr. 25
Bataille de Poitiers. — Jean succède à Philippe de Valois en 1450. C'est un homme brave, mais de peu de sens. Au commencement de son règne il se querelle avec Charles le Mauvais, roi de Navarre, et Edouard profite des dissensions dans le royaume pour recommencer la guerre. 30 Jean convoque les États Généraux de la langue d'oïl; il
obtient des subsides et il marche avec une nombreuse armée contre le prince de Galles, le plus grand général du siècle, célèbre sous le nom du Prince Noir. A Poitiers, en 1356, même erreur qu'à Crécy : il n'y a pas de troupes légères à
5 opposer aux archers anglais, il n'y a pas de discipline parmi les nobles. Jean est fait prisonnier, après avoir combattu comme un lion et sauvé son honneur de chevalier. Son plus jeune fils, Philippe, le défend jusqu'au dernier moment et montre un courage héroïque. Ce courage devait être
10 bien fatal à la France, car, pour récompenser son fils de son dévouement, Jean lui donnera plus tard le beau duché de Bourgogne. Philippe le Hardi sera fidèle à la maison de France, mais ses successeurs feront un mal immense à la royauté et au royaume.
15 Etienne Marcel. — Pendant la captivité du roi Jean en
Angleterre la France est dans l'anarchie. Le peuple voit
. que les seigneurs n'ont pu défendre le pays, et Jacques
Bonhomme s'irrite. Les gens des campagnes incendient
les châteaux et les bourgeois essaient de se rendre maîtres
20 des villes. Etienne Marcel, prévôt des marchands, et Robert Lecoq, évêque de Laon, veulent que le peuple ait le droit de s'occuper du gouvernement. Malgré la faiblesse du dauphin Charles la Jacquerie ne réussit pas. Il était encore trop tôt ; il fallait attendre encore quatre siècles pour
25 que l'idée d'Etienne Marcel pût être mise à exécution, pour que la monarchie, agrandie aux dépens de la féodalité et devenue aussi tyrannique que l'avaient été les nobles, fût à son tour renversée par le peuple souverain. Etienne Marcel eut le tort de vouloir livrer Paris au roi de Navarre,
30 mais il est équitable de s'arrêter un moment à son nom et de rendre justice au précurseur des hommes de 1789.
Traité de Brétigny. — Jean fut libéré en 1360 par le traité de Brétigny, par lequel il livrait à Edouard toute l'ancienne Aquitaine, le Ponthieu et Calais, et s'engageait à payer deux millions d'écus pour sa rançon. Il ne put payer cette énorme rançon et retourna en Angleterre, où il 5 mourut en 1364. Son fils, Charles V, monta sur le trône.
Charles V. — Charles, mûri par les rudes épreuves de sa jeunesse, mérite le nom de Sage que la postérité lui a donné et il est le plus grand politique que l'on rencontre dans l'histoire de France, avant Henri IV. Il gouverne avec 10 économie, il amasse un trésor ; il cherche alors une épée qu'il dirigera de son cabinet et dont il se servira pour chasser les envahisseurs. Cette épée, c'est Bertrand Du' Guesclin. Ce sont deux grandes figures : Charles V et Du Guesclin. L'un, c'est la sagesse, l'autre, la valeur. Il nous 15 semble voir Carnot et les généraux de la Révolution ; Charles organise la victoire, son connétable met en fuite les ennemis. Le bonheur d'Edouard III l'a abandonné et on peut lui appliquer le mot de Louis XIV à Villeroy vaincu : " Monsieur le Maréchal, la Fortune n'aime pas les vieil- 20 lards." Du Guesclin avait à délivrer le royaume de trois fléaux : Charles le Mauvais, les grandes compagnies, et les Anglais. Il débarrassa le roi des Navarrais par la victoire de Cocherel, mais il fut vaincu à Auray par les Bretons de Jean de Montfort et par les Anglais. Dès qu'il fut libéré il 25 conduisit en Espagne les bandes indisciplinées qui ravageaient le royaume et qu'on appelait les grandes compagnies.
Du Guesclin en Castille. — Pierre le Cruel, roi de Castille, avait assassiné sa femme. Blanche de Bourbon, et mis à mort la mère de son frère naturel, Henri de Transta- 30 mare. Celui-ci demanda l'aide de Charles V et envahit
la Castille. Du Guesclin et les grandes campagnies combattirent pour Henri, mais Pierre le Cruel avait de son côté le vainqueur de Poitiers. Le Prince Noir remporta la victoire de Navarette (1365), et Du Guesclin fut fait prisonnier.
5 Charles V paya la rançon de son vaillant connétable, qui retourna en Espagne et vainquit Pierre le Cruel à Montiel en 1369. Le roi de Castille fut mené à la tente de son frère, et là il y eut un furieux combat entre Pierre et Henri. Henri de Transtamare tua son frère et monta sur son trône.
10 Expulsion des Anglais. — Du Guesclin fut heureux dans ses guerres contre les Anglais, après la bataille de Montiel, car le Prince Noir fut emporté par une cruelle maladie. Edouard III mourut en 1377, dépouillé de presque toutes ses possessions en France, et laissa la cou-
15 ronne à Richard II, un enfant, qui devint un roi indigne de son père, le vaillant Prince Noir.
Mort de Du Guesclin et de Charles V. — Le fameux connétable mourut en 1380 devant Châteauneuf-de-Randon, et Charles V le fit ensevelir dans les caveaux de Saint-Denis
20 avec les rois de France. Du Guesclin et Charles V avaient réparé les malheurs des règnes de Philippe VI et de Jean, malheureusement le roi mourut la même année que son fidèle serviteur. Il avait fait construire la Bastille, mais le peuple, tout en maudissant cette forteresse, symbole du
25 despotisme, n'a pas mis le nom du fils de Jean le Bon parmi ceux des tyrans dont il a exécré la mémoire. Les hommes du 14 Juillet 1789 ont dû pardonner à Charles V le mal qu'avait fait sa prison, en pensant à Du Guesclin et à la honte de Crécy et de Poitiers effacée.
30 Charles VI. — Pendant la minorité de Charles VI la guerre des Anglais se ralentit, et le duc Philippe de Bour-
gogne se servit des armées du roi pour vaincre les Flamands, ses sujets révoltés. A Roosbeke périt Philippe Arteweld entouré des fameux bourgeois de Gand. Charles VI voulut envahir l'Angleterre, mais l'expédition manqua par la faute de ses oncles. Il voulut alors gouverner par lui-même et 5 fit preuve d'un esprit de justice qui le fît surnommer le Bien-Aimé. L'Angleterre ne pouvait agir vigoureusement contre la France, car Henri de Lancastre avait renversé Richard II, et son trône n'était pas assez solidement établi pour qu'il pût s'engager dans une guerre étrangère. Les 10 Français auraient pu se préparer pour une revanche éclatante, ils auraient pu terminer l'œuvre de Charles V et de Du Guesclin et ne plus laisser un Anglais dans le royaume. Qu'arriva- 1- il? Le roi devint fou dans la forêt du Mans et tout ne fut que confusion en France. 15
Les Armagnacs et les Bourguignons. — Jean sans Peur, duc de Bourgogne et Louis, duc d'Orléans, frère du roi, se disputent le pouvoir. Jean fait assassiner son rival, et la terrible querelle des Armagnacs et des Bourguignons commence. Que de luttes, que de perfidies, que de 20 misères, que de crimes ! Jean et ses bouchers, le maréchal de risle Adam, le comte d'Armagnac, massacrent leurs adversaires ; Isabeau, déesse de la discorde, excite tous les partis ; le pauvre Charles VI, fantôme de roi, est traîné de ville en ville, est abandonné de tous. Si quelque chose 25 peut nous faire croire que nous sommes meilleurs que nos ancêtres, que notre civilisation est bien supérieure à la leur, c'est le récit des scènes horribles de la guerre civile en France au quinzième siècle.
Bataille d'Azincourt. — La reine Isabeau et les Ar- 30 magnacs appellent les Anglais, et Henri V débarque à
Harfleur en 1415. En présence de l'ennemi les partis s'unissent et une grande armée de nobles attaque le roi d'Angleterre. Même aveuglement qu'à Crécy et à Poitiers : les seigneurs sont si sûrs de la victoire qu'ils marchent
5 contre leurs adversaires sans attendre les renforts ; ils refusent les hommes d'armes du duc de Bourgogne, ils n'attendent pas le duc de Bretagne, ils ne veulent pas des gens des communes de Paris. La bataille s'engage : le duc d'Alençon, le comte de Nevers, le duc Charles d'Orléans, le prince
10 poète, sont faits prisonniers : les Anglais sont encore vainqueurs. Après la bataille, dit l'historien de Barante, Henri V parla au héraut d'armes de France : " Montjoie, qui de nous deux a la victoire, de moi ou du roi de France? — Vous, et non pas lui, répondit Montjoie. — Et comment se
15 nomme ce château? continua le roi. — Azincourt, lui diton. — Hé bien ! ajouta-t-il, on parlera longtemps de la bataille d' Azincourt."
Traité de Troyes. — Après Azincourt Jean sans Peur fut touché des malheurs de la France et voulut mettre un terme
20 à la guerre civile. Il rencontra le dauphin au pont de Montereau et fut tué par trahison pour venger le meurtre du duc d'Orléans. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, s'unit aux Anglais, et en 1420, il signa avec la reine Isabeau et Henri V le traité de Troyes, par lequel Henri
25 épousait Catherine de France et était reconnu héritier du trône à la mort de Charles VL Isabeau deshéritait ainsi son propre fils et donnait la couronne de France à un Anglais. Le conquérant, Henri V, mourut en 1422, peu avant le malheureux Charles VI, et Henri VI fut proclamé
30 roi de France et d'Angleterre. La régence du royaume de France fut confiée au duc de Bedford.
Jeanne d'Arc
Charles VII. — A son avènement au trône de son père Charles VII trouva le pays au nord de la Loire au pouvoir des Anglais, et il ne fit rien d'abord pour chasser l'envahisseur. Celui-ci fut vainqueur aux combats de Crevant et de Verneuil, à la journée des Harengs, et rien ne semblait 5 pouvoir sauver l'importante ville d'Orléans, lorsque parut Jeanne d'Arc. C'était une jeune fille née en 14 12 à Domrémy en Lorraine ; son père était un pauvre laboureur. Dès l'âge de treize ans elle avait, disait-elle, entendu des voix qui lui disaient de venir au secours du dauphin et de 10 chasser les Anglais du royaume. Elle tâcha d'être sourde à ses voix, mais en 1429, grandement touchée de ce qu'elle entendait dire des maux qu'endurait le pauvre peuple et du triste sort du dauphin, exclu de son héritage, elle réussit à se faire conduire à Chinon où était Charles VII. Après de 15 grandes hésitations le conseil du roi décida de confier à Jeanne un corps d'armée et un convoi de vivres pour secourir Orléans.
Jeanne d*Arc. — Guidée par la main de Dieu, chaste, pure, enthousiaste et forte, Jeanne ranime les courages. 20 Elle fait lever le siège d'Orléans, elle fait sacrer Charles à Reims, et le dauphin devient le roi, l'oint du Seigneur. Elle frappe les Anglais d'épouvante, et la victoire suit partout sa bannière, mais elle est trahie par les siens, prise à Compiègne par les Bourguignons et livrée aux Anglais. Il 25 n'y a rien de plus admirable que la conduite de Jeanne pendant le procès inique qu'on lui fit à Rouen. Ses réponses à ses juges sont sensées, simples, et touchantes, mais rien ne peut la sauver. Les Anglais veulent le déshonneur et la mort de l'héroïne ; elle est accusée de sorcel- 30 lerie, et jugée par un tribunal ecclésiastique présidé par
l'indigne évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, elle est condamnée en 143 1 comme hérétique, relapse, idolâtre, à être brûlée sur la place du Vieux-Marché de Rouen. Il faut lire le récit que font Michelet et Henri Martin de la vie et 5 de la mort de Jeanne d'Arc pour bien apprécier cette héroïque jeune fille, la gloire la plus pure de l'ancienne France. Que des étrangers aient calomnié sa mémoire, que Shakespeare même, tout en l'admirant, lui ait fait prononcer dans son " Henri VI " des paroles déshonorantes,
10 cela se comprend encore, mais que Voltaire qui, cependant, dans son " Dictionnaire Philosophique," lui a rendu justice, ait écrit " La Pucelle," indigne débauche d'esprit, voilà ce qui révolte. Ne l'attaquez pas ; elle était bonne, elle était héroïque, elle était femme. Elle est morte martyre de son
15 dévouement à son pays et à son roi !
Fin de la guerre de Cent ans. — Après la mort de Jeanne d'Arc, Barbazan, Richement, Lahire, Xaintrailles, Dunois, achèvent l'œuvre de l'héroïne, et les Anglais sont chassés de toute la France, où ils ne gardent que Calais,
20 comme au temps de Charles V et de Du Guesclin. Philippe de Bourgogne avait enfin rompu son alliance avec les étrangers et avait signé avec Charles VII un traité à Arras en 1435. Le roi, excité au combat par Agnès Sorel, se réveille de son inertie et il obtient le surnom de Charles
25 le Victorieux. Dunois termine la guerre de Cent ans à
' Castillon en 1453, la même année qui voit la prise de Constantinople par les Turcs. Charles signe avec le pape la Pragmatique Sanction qui garantit les libertés de l'église gallicane ; il établit une armée permanente, un impôt per-
30 manent, Jean Bureau organise son artillerie, Jacques Cœur administre ses finances, il n'est plus le roi de Bourges,
il règne à Paris sur toute la France. Malheureusement ce victorieux est aussi un ingrat, et la postérité ne peut lui pardonner de n'avoir rien fait pour sauver Jeanne d'Arc. Que son fils, qui sera plus tard Louis XI, abreuve d'amertume ses dernières années, nous nous écrierons : c'est le 5 doigt de Dieu, c'est le châtiment !
Fin du moyen âge. — La guerre de Cent ans est terminée. De la bataille de l'Écluse en 1337 au combat de Castillon en 1453 il s'est passé bien des événements. C'est la France féodale qui est sur le point de disparaître, c'est 10 la lutte pour l'existence qui finit, c'est le moyen âge qui s'évanouit. Avec Louis XI c'est la France royale qui commence ; avec Charles VIII, ce sont les guerres d'invasion ; avec la chute de Constantinople et la découverte de l'Amérique, c'est l'âge moderne qui s'ouvre, époque de grandes 15 luttes aussi, mais que l'humanité doit traverser pour arriver à l'affranchissement de l'esprit et à la civilisation de notre siècle.