CHAPITRE VI
LE COMMENCEMENT DE L'AGE MODERNE LOUIS XI, CHARLES VIII, LOUIS XII, ET FRANÇOIS PREMIER
Louis XI. — Lorsque mourut Charles VII en 146 1 le nouveau roi, Louis XI, se trouvait dans les états du duc de Bourgogne, où il s'était réfugié après sa brouille avec son père. Il alla se faire sacrer à Reims, puis se rendit à Paris
5 et donna de grandes fêtes à son hôte, le duc de Bourgogne. Personne, cependant, ne fut moins fastueux que le roi Louis XL II méprisait la chevalerie et les coutumes chevaleresques, s'habillait comme un homme de petit état et était entièrement dénué de scrupules. Il était très ambi-
10 tieux, énergique et actif, et doué d'un esprit vif et subtil. Il était, sans nul doute, un fort méchant homme, mais son œuvre fut grande. Il écrasa la féodalité, et agrandit le pouvoir royal et la France elle-même.
Puissance de la maison de Bourgogne. — Les guerres
15 des Anglais avaient beaucoup diminué la puissance des seigneurs, mais il restait encore quelques grandes familles, surtout les sires des fleurs de lis, les princes issus de la maison de France et pourvus d'importants apanages. De ces familles princières la maison de Bourgogne était la plus
20 puissante. Par l'aUiance du duc Philippe avec le roi d'Angleterre la France avait été livrée aux Anglais, et il avait fallu
Jeanne d'Arc et le sentiment patriotique éveillé par elle pour sauver le pays. A la mort de Charles VII les Anglais n'étaient plus à craindre, occupés qu'ils étaient chez eux par les guerres des Deux Roses, mais la maison de Bourgogne était une menace constante pour la France. Les 5 trois premiers ducs, Philippe le Hardi, Jean sans Peur, et Philippe le Bon avaient grandement augmenté les possessions de leur maison, et en 1461 le duc de Bourgogne possédait le duché de ce nom, la Franche-Comté, l'Artois, le Hainaut, la Hollande et bien d'autres fiefs. Sa puis- 10 sance, cependant, ne pouvait être comparée à celle du roi de France, car ses États ne formaient pas un tout homogène, et dans toute guerre avec le roi le duc aurait toujours' l'infériorité du vassal envers son suzerain, le sentiment de sa déloyauté envers le chef de sa maison. 15
Ligue du Bien Public. — A son avènement au trône Louis XI renvoya les anciens serviteurs de son père, s'entoura de petites gens, et voulut enlever à la noblesse le droit de chasse. Le comte de Charolais, fils de PhiHppe de Bourgogne, se mit à la tête d'une coalition des seigneurs 20 contre le roi et forma la ligue dite du Bien Public. Il livra à Louis XI la bataille indécise de Montlhéry, après laquelle le roi signa des traités désastreux. Il donnait le duché de Normandie à son frère Charles et faisait de grandes concessions aux révoltés. Il n'avait nullement l'intention de tenir 25 ses promesses et ne cherchait qu'à dissoudre la ligue. Lorsque celle-ci fut dissoute le roi réussit à enlever aux seigneurs presque tout ce qu'il leur avait accordé, et eut de son côté le petit peuple, qui avait vu, encore une fois, que les ducs et les comtes n'avaient eu aucun souci du bien 30 public dans leur querelle avec Louis XL
Charles le Téméraire. — Le comte de Charolais devint duc de Bourgogne en 1468; c'est lui qui fut le fameux Charles le Téméraire, si célèbre par son opiniâtreté et son courage indomptable. Walter Scott l'a admirablement dépeint
5 dans son " Quentin Durward." Il nous le montre à Péronne, où Louis XI est venu imprudemment se mettre au pouvoir de son rival, après avoir secrètement excité les Liégeois contre lui. Il nous fait voir le roi, forcé de suivre le duc au siège de Liège, s'humiliant devant son vassal,
10 mais faisant preuve de courage et d'une habileté bien plus grande que ne possédait Charles. Celui-ci fait la guerre en furieux à Louis XI, échoue devant Beauvais, est vaincu par les Suisses à Granson et à Morat, et périt à Nancy en 1477, combattant avec l'impétuosité, la bravoure aveugle
15 des anciens preux.
Résultats du règne de Louis XI. — Pendant que le Téméraire courait à sa perte Louis XI signait un traité avec Edouard IV en 1475, et à prix d'argent, le faisait se rembarquer pour l'Angleterre sans qu'il eût combattu. Le roi
20 n'était point du tout lâche, mais il préférait profiter de la
mollesse d'Edouard que de risquer le sort du royaume dans
une bataille. N'ayant plus à craindre ni la Bourgogne, ni
•l'Angleterre, Louis XI frappa les grands seigneurs avec
sévérité, fit décapiter le duc de Nemours et le comte de
25 Saint- Pol, et ruina la maison d'Armagnac, si puissante sous Charles VI. Retiré au château de Plessis-lez-Tours, le roi faisait trembler tous les seigneurs de France, et chacun sentait qu'il avait un maître en cet homme d'aspect si peu royal. Personne n'était à l'abri de la justice ou de la ven-
30 geance du roi, et le prévôt, Tristan l'Hermite, obéissait aveuglément aux ordres de son maître. Celui-ci, cepen-
dant, malgré sa puissance, craignait la mort et vivait entouré de gardes et tremblant au moindre bruit. Il avait recueilli une partie de la succession de Charles le Téméraire, c'està-dire, la Bourgogne, l'Artois et la Franche- Comté, il avait ajouté le Maine, l'Anjou et la Provence à la couronne, il 5 avait organisé le service des postes, il avait encouragé l'im^ primerie, il avait gouverné avec l'habileté d'un Philippe- Auguste et d'un Charles V, mais pour arriver à son but il avait employé les moyens parfois les plus cruels et les plus déloyaux. C'est en vain que Philippe de Comines loue 10 Louis XI, c'est en vain que ce monarque s'agenouille avec une dévotion superstitieuse devant la statue de Notre Dame d'Embrun, le jugement de la postérité est que le succès de l'homme d'État ne suffit pas pour faire excuser les fautes de l'homme qui fut mauvais fils, mauvais époux et mauvais 15 père.
Charles VIII. — Louis XI mourut en 1483 et eut pour successeur son fils Charles VIII, qui n'avait que treize ans. Les seigneurs essayèrent de ressaisir une partie de l'autorité qu'ils avaient perdue, mais ils n'étaient plus redoutables. 20 Charles le Téméraire n'avait laissé qu'une fille, Marie de Bourgogne, qui avait épousé Maximilien d'Autriche et que Louis XI avait dépouillée de ses possessions en France ; la maison d'Anjou était éteinte ; la maison de Bourbon était fidèle au roi, dont la sœur Anne avait épousé le sire de 25 Beaujeu, frère du duc de Bourbon et bientôt lui-même chef de cette maison ; le duc de Bretagne avait une fille pour héritière. Il n'y avait que le duc d'Orléans qui pût causer des troubles et jouer le rôle des anciens sires des fleurs de lis. Il fit la guerre folle et fut vaincu par Louis de la Tré- 30 moille à Saint-Aubin- du- Cormier. L'autorité royale était
trop forte pour être entamée par une révolte des nobles et elle était maintenue avec grande fermeté par Anne de Beaujeu, fille de Louis XI. "Madame Anne, disait celuici, est la moins folle femme que je connaisse, car de femme 5 sage il n'y en a point." Anne fit preuve de sagesse en appelant les États Généraux en 1485 et en obtenant l'appui du tiers état contre la noblesse, mais le plus grand service qu'elle rendît au royaume fut le mariage de Charles VIII à la duchesse Anne de Bretagne. Maximilien d'Au-
10 triche, veuf de Marie de Bourgogne, était déjà fiancé à Anne de Bretagne, lorsque Anne de Beaujeu fit épouser cette riche héritière au roi de France.
Projets de Charles VIII. — Charles VIII ne ressemblait en rien à Louis XI ; il était bon, affable, chevaleresque,
15 mais de peu de sens et d'instruction. Quand il fut d'âge à régner par lui-même il se vit maître d'un puissant royaume et voulut faire de grandes entreprises. Il avait hérité des droits de la maison d'Anjou sur Naples et résolut de conquérir ce royaume. A la fin du quinzième siècle l'Italie
20 jouissait d'une civilisation bien supérieure à celle des autres pays de l'Europe. Dans les lettres et dans les arts elle brillait d'une lumière éclatante et attirait sur elle les regards de l'Europe entière. Anne de Beaujeu voulut empêcher son frère d'entreprendre une guerre impolitique, mais
25 Charles VIII ne pouvait résister à l'impulsion qui les emportait, lui et ses jeunes chevaliers, de l'autre côté des Alpes. La civilisation française avait besoin des lumières de l'Italie pour aider à la renaissance des lettres et des arts, pour faire entrer la France en réalité dans l'âge moderne,
30 et les expéditions de Charles VIII, de Louis XII, de François I^' furent nécessaires et utiles.
Première guerre d'Italie. — Afin de ne pas retarder son départ pour l'Italie Charles VIII rendit à Ferdinand d'Aragon la Cerdagne et le Roussillon, à Maximilien d'Autriche l'Artois et la Franche-Comté. Il perdait ainsi quatre provinces acquises par Louis XI, mais que lui importait-il, à 5 lui qui allait conquérir Naples, Constantinople, et Jérusalem ? Il partit en 1495 et ne rencontra que peu de résistance. L'ItaHe n'avait aucune unité et était composée de petits États, jaloux les uns des autres et gouvernés par des princes corrompus. Le pape même, à cette époque, Alexandre VI, 10 était un méchant homme, et le peuple attendait l'arrivée des barbares, comme ils appelaient les Français, pour les libérer du joug de leurs mauvais gouvernements. L'expédition de Charles fut une marche triomphale, et il entra presque sans coup férir dans Florence, dans Rome, et dans 15 Naples. Il ne sut pas administrer ses conquêtes et perdit le royaume de Naples aussi vite qu'il l'avait conquis. Il rentra en France en 1495, après avoir traversé à Fornoue une armée de trente-cinq mille soldats avec neuf mille hommes. 20
Découverte de l'Amérique. — Charles VIII mourut en 1498 à l'âge de vingt-huit ans. Il ne laissa pas d'enfant et eut pour successeur son cousin, Louis, duc d'Orléans, petitfils de ce Louis d'Orléans, frère de Charles VI, assassiné par Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Sous le règne de 25 Charles VIII, avait eu lieu en 1492 le plus grand événement des temps modernes, la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Louis XII. — Louis XII répudia sa femme, Jeanne, fille de Louis XI, princesse excellente, mais disgraciée de la 30 nature, et épousa la belle Anne de Bretagne, veuve de
Charles VIII. Le nouveau roi pardonna à ceux qui lui avaient fait la guerre avant son avènement au trône et dit que ce n'était pas au roi de France à venger les injures du duc d'Orléans. Sous son règne la France fut prospère et
5 heureuse et il mérita le titre de Père du peuple. Il fut bon et humain et refusa de persécuter les Vaudois hérétiques.
Ferdinand le Catholique. - - La première pensée de Louis XII, en montant sur le trône, fut de reconquérir Naples et d'acquérir le Milanais, héritage de sa grand' mère,
lo Valentine Visconti. Il n'eut pas grand'peine à renverser Ludovic Sforza, duc de Milan, mais il commit la grande erreur de faire un traité de partage du royaume de Naples avec Ferdinand le Catholique. Ce monarque avait accompli l'unité de l'Espagne par son mariage avec Isabelle
15 de Castille et il avait obtenu une grande puissance par son astuce et son habileté. Il trompa Louis XII par ses négociations, et son général, Gonzalve de Cordoue, le Grand Capitaine, vainquit les Français et les chassa de Naples. Dans cette campagne se distingua entre tous, Bayard, le
"20 chevalier sans peur et sans reproche.
Gaston de Foix. -- En 1507 le pape Jules II, l'empereur Maximilien, et les Vénitiens excitèrent les Génois contre Louis XII, et celui-ci prit la ville de Gênes et la traita durement. Peu après il fit la faute de s'allier au pape et à
25 l'empereur contre Venise et de vaincre cette répubhque à Agnadel au profit de ses alliés, qui se tournèrent contre lui et formèrent une Sainte Ligue avec Henri VIII, d'Angleterre, et Ferdinand d'Aragon. Dans cette guerre le neveu du roi, Gaston de Foix, duc de Nemours, fit des prodiges
30 de valeur et mérita d'être appelé le foudre de V Italie. Grand général à vingt-trois ans, il remporta des succès écla-
tants à Bologne, à Brescia, à Ravenne, où il mourut à l'heure de la victoire. Nul capitaine, dans l'histoire de France, ne peut lui être comparé excepté Enghien, qui sera le Grand Condé.
Revers et mort de Louis XII. — La mort de Gaston de 5 Foix amena de grands désastres, et malgré les efforts de la Palice, de la Trémoille, de Trivulce, de Bayard, l'Italie fut perdue et la France même envahie. Les Français perdirent contre Henri VIII et Maximilien la bataille de Guinegate ou des Éperons, et Louis XII fit des concessions 10 à ses ennemis et fit la paix. Il avait perdu Anne de Bretagne et il épousa la jeune sœur du roi d'Angleterre. Il donna de grandes fêtes pour célébrer son mariage, et sa faible santé ne put résister à ce genre de vie. Il mourut le I" janvier 15 15, plus regretté de son peuple qu'aucun 15 roi depuis saint Louis.
La Renaissance. — Louis XII eut pour successeur son gendre et son cousin, le comte d'Angoulême, descendant comme lui de Louis d'Orléans, fils de Charles V. François P"" est appelé le Père des lettres et l'homme de la Renais- 20 sance. Il protégea les écrivains, les savants et les artistes, et eut une cour brillante, où les dames étaient reines. Il fit bâtir de magnifiques châteaux, qui n'étaient plus des forteresses, comme les palais de ses prédécesseurs, mais des habitations charmantes, où les nobles, devenus courtisans, 25 aimaient à résider avec leurs femmes et leurs filles. Les découvertes maritimes, l'invention de l'imprimerie, la Réforme, ont amené de grands changements dans l'esprit des hommes, et la littérature du temps de la Renaissance, du seizième siècle, est toute différente de celle du moyen âge. 30 Il n'y a plus de chansons de geste, de romans d'aventure,
6o Précis de l'Histoire de France
de fabliaux, de Roman de la Rose, de Roman de Renard, de mystères, de moralités, de soties ; il n'y a plus de poètes comme Thibaut de Champagne, au treizième siècle, et Charles d'Orléans et Villon au quinzième. Au 5 seizième siècle il y a Marot et Ronsard, qui s'inspirent de la poésie des anciens ; Jodelle, qui inaugure le drame classique par sa " Cléopâtre " ; Calvin et saint François de Sales qui créent le style de la controverse religieuse ; Rabelais et Montaigne, dont l'un attaque les abus de son temps
lo dans des œuvres étranges mais profondes, et l'autre étudie l'homme avec grand calme et grand jugement.
François I®'". — François I^^ eut grande part à la floraison des lettres et des arts, et l'on peut pardonner les fautes de l'homme d'Etat au roi qui amena en France Benvenuto
15 Cellini, l'orfèvre incomparable, et Léonard de Vinci, l'admirable artiste, et qui fit l'achat de toiles signées par Raphaël, le divin peintre qu'aimait tant Léon X. De fière mine, de grand courage, François attira tous les nobles à sa cour, à son armée, et, au début de son règne, fut l'idole de
20 son peuple. Il signa avec le pape un Concordat qui fit de l'Église de France une institution monarchique, il gouverna sans les États Généraux, il dit aux délégués du Parlement qui venaient lui faire des remontrances : " Je suis le roi ; je veux être obéi ; portez demain mes ordres à mon Parlement
25 de Paris."
Bataille de Marignan. — Le commencement du règne de François I^"" fut brillant. Les Suisses s'étant déclarés pour Maximilien Sforza, duc de Milan, François franchit les Alpes à la tête d'une vaillante armée et gagna à
30 Marignan (13 septembre 15 15) la bataille des géants. Il se fit armer chevalier par l'illustre Bayard et signa avec les
François I
Précis de l'Histoire de France 6i
cantons suisses la paix, dite perpétuelle ^ parce qu'elle a duré depuis ce temps entre les Français et les Suisses.
Charles-Quint. — En 15 19 Maximilien d'Autriche mourut, et son petit-fils Charles fut élu empereur, quoique Henri VIII et François I^^^ eussent été candidats au trône im- 5 périal. Charles d'Autriche ou Charles-Quint était fils de Philippe, souverain des Pays-Bas par héritage de sa mère, Marie de Bourgogne, et de Jeanne, fille de Ferdinand et d'Isabelle. Il était donc archiduc d'Autriche, comte de Flandre, roi de Naples, roi d'Espagne, empereur d'Aile- 10 magne, et souverain d'une immense partie de ce nouveau monde découvert par Christophe Colomb. La lutte entre François I^'^ et Charles-Quint est homérique, et la France mérite la gratitude de la postérité pour avoir osé résister à la maison d'Autriche et pour avoir opposé une barrière à son 15 despotisme et à son esprit d'intolérance.
Le connétable de Bourbon et Bayard. — François I" tâcha d'obtenir l'alliance d'Henri VIII et eut avec lui l'entrevue du Camp du Drap d^or, oii les deux monarques luttèrent de magnificence. Le cardinal Wolsey, qui gouver- 20 nait le roi d'Angleterre, crut que l'empereur pourrait le faire nommer pape et empêcha Henri VIII de conclure une alliance avec François. La guerre commença entre les deux rivaux, et quoique Charles-Quint eût été repoussé du sol de la France, le Milanais fut perdu par la faute de la mère 25 du roi, qui prit l'argent destiné à payer les Suisses. Peu après, le connétable de Bourbon, le dernier des sires des fleurs de lis, qui avait d'immenses possessions au centre de la France, fut traité injustement par François et sa mère et passa au service des Impériaux. Il avait cru pouvoir re- 30 commencer les révoltes des anciens grands vassaux contre
le roi, mais la royauté était devenue trop puissante, et Bourbon dut s'enfuir presque seul du royaume. Bonnivet fut vaincu à Biagrasso et à Romagnano en 1524, et Bayard, qui commandait l'arrière-garde, fut blessé mortellement. 5 Voici comment Henri Martin raconte la mort du loyal chevalier : " Bayard soutint longtemps tout l'effort de l'avantgarde ennemie, et sauva l'armée ; mais il lui en coûta la vie. Une balle lui ayant brisé l'échiné, il se fit descendre de cheval et coucher au pied d'un arbre, le visage tourné vers
10 l'ennemi, auquel il n'avait jamais tourné le dos.
" Un moment après, vint à passer Charles de Bourbon, qui serrait de près les Français.
" — Ah! monsieur de Bayard, dit-il, que j'ai grand'pitié de vous voir en cet état, vous qui fûtes si vertueux chevalier !
15 " — Monsieur, répondit le mourant, il n'est besoin de pitié pour moi, car je meurs en homme de bien ; mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince, et votre patrie, et votre serment ! "
Bataille de Pavie. — En 1525 François i^r perdit la ba-
20 taille de Pavie, pour n'avoir pas voulu suivre les conseils de la Trémoille et de la Palice. Il combattit avec le plus grand courage, mais fut obligé de rendre sa vaillante épée. Charles- Quint garda son adversaire dans une dure prison à Madrid, et celui-ci, pour obtenir sa liberté, signa en 1526
25 un traité désastreux qu'il ne tint pas. Il est regrettable que le vainqueur de Marignan ait agi comme autrefois Harold le Saxon, et qu'il n'ait pas préféré une prison perpétuelle plutôt que de manquer à sa parole et de perdre ainsi son honneur chevaleresque.
30 Dernières années de François I®''. — Il nous est impossible de raconter en détail la longue lutte de François i^"" et
de Charles-Quint. Mentionnons la prise et le sac de Rome, en 1527, par les soldats de Bourbon, ce prince du sang, ce connétable de France, devenu chef d'aventuriers et tué en plantant la première échelle au mur de la Ville Eternelle. Rappelons le triste traité de Cambrai en 1529 ; l'alliance de 5 François avec le sultan Soliman; l'entrevue de l'empereur et du roi à Aigues-Mortes, où François permit à son rival de traverser la France pour aller soumettre les Gantois révoltés; la victoire du comte d'Enghien en 1544 à Cérisoles; enfin le traité de Crespy avec Charles en 1544, et le 10 traité d'Ardres avec Henri VIII en 1546. Regrettons que François i^'^ ait souillé la fin de son règne en permettant le massacre des Vaudois, pauvres montagnards des Alpes, accusés d'hérésie. Il mourut en 1547 dans sa cinquantetroisième année, n'ayant pas donné à la France le règne 15 que promettaient ses brillantes qualités. Il ne fut ni grand politique, ni grand capitaine, mais il résista avec succès à Charles-Quint et ne laissa pas entamer le royaume. Sa plus grande gloire, cependant, c'est d'avoir été le Père des lettres. On aime à se représenter François à Chambord, à 20 Saint-Germain, à Fontainebleau, ayant à côté de lui sa charmante sœur, Marguerite de Navarre, écoutant les poésies de Clément Marot ou de Mellin de Saint Gelais, ou ordonnant des chefs-d'œuvre à Pierre Lescot, à Germain Pilon et à Jean Goujon. Les muses plaident en faveur de François 25 devant le tribunal de l'histoire et protestent contre le portrait du roi-chevalier, tracé par Victor Hugo dans "le Roi s'amuse."