LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE LOUIS XIII ET RICHELIEU, LOUIS XIV
Louis XIII. — Régence de Marie de Médicis — Quand on apprit la mort d'Henri IV il y eut un grand cri de fureur contre son assassin, et celui-ci subit le supplice le plus horrible. Ce qui arriva quand le Béarnais ne fut plus fit bien voir la perte irréparable que la France avait faite. Henri 5 IV avait répudié sa femme, Marguerite de Valois, et avait épousé Marie de Médicis. Cette seconde reine florentine n'avait pas la froide cruauté de Catherine de Médicis, mais elle fit bien du mal à la France par son incapacité. Elle se fit déclarer régente par le Parlement, qui n'avait aucun droit 10 de conférer la régence, et épuisa, en achetant la soumission des grands seigneurs, les trésors qu'Henri avait amassés. Les principaux nobles se jetèrent sur le trésor royal comme sur une proie, et le royaume retomba dans l'anarchie et le désordre. Condé, le petit-fils du compagnon de Coligny, 15 fut le plus rapace de tous les seigneurs et fut indigne de son nom. Il avait accusé le gouvernement de la reine d'avoir opprimé le peuple, et lui et les autres révoltés demandèrent la convocation des États Généraux. L'assemblée de 1614 est importante en ce qu'elle fut la dernière avant celle de 20 1789. Le tiers état fut traité avec mépris par la noblesse et le clergé, quoique les députés du tiers eussent proposé
'j6 Précis de l'Histoire de France
des mesures fort sages et patriotiques et se fussent " unis aux deux autres ordres pour demander la réunion, au moins tous les dix ans, des États Généraux." Les nobles au temps de Louis XIII. — M. Rambaud 5 donne des détails intéressants sur les nobles au temps de Louis XIII : Les grands seigneurs avaient une clientèle de simples nobles ou de parents pauvres, et ceux-ci formaient leur maison et les suivaient partout, combattant pour eux contre tous, sans excepter le roi. Outre cette clientèle de
lo nobles, les grands seigneurs avaient dans leurs hôtels ou dans leurs manoirs un grand nombre de domestiques qui servaient très mal et étaient encore plus mal payés. *' Parmi ce monde de serviteurs, il y en avait d'espèce bien particulière. Le duc d'Épernon en avait de tout exprès pour
15 bâtonner quiconque, homme de lettres ou bourgeois, lui avait déplu, et qu'on appelait ses ' donneurs d'étrivières ' ou ses ' simons.' Puis venaient les spadassins qui cherchaient querelle aux ennemis du seigneur, pour les tuer selon les règles de l'escrime." Les nobles avaient la rage des duels et se bat-
20 talent deux contre deux, trois contre trois, et même six contre six. " Les enfants, les femmes mêmes s'en mêlaient. Mme de Bonneval * fort habile à moucher des chandelles à coups d'arquebuse,' appela son mari en duel et en reçut trois ou quatre coups d'épée."
25 Concini et Luynes. — Dès qu'elle fut régente Marie de Médicis se laissa gouverner par Concini, un aventurier italien, qu'elle fit maréchal d'Ancre. La politique d'Henri IV fut entièrement changée, et le roi épousa Anne d'Autriche, fille de Philippe III, d'Espagne. Concini eut l'audace de
30 faire arrêter Condé, mais Luynes, avec qui Louis XIII aimait à chasser au vol, obtint du roi qu'il fît tuer Concini
par Vitry, le capitaine des gardes. Le nouveau ministre ne fit pas mieux que l'ancien, et quoique connétable, fut obligé de lever le siège de Montauban dans une guerre contre les protestants. Ceux-ci s'étaient montrés très intolérants, après la mort d'Henri IV, et avaient refusé de laisser rétablir en 5 Béarn le libre exercice de la religion catholique. Louis Xni n'admit pas leurs prétentions et leur fit la guerre. Il leur enleva toutes leurs places de sûreté, excepté la Rochelle et Montauban, mais à part cela, confirma l'édit de Nantes en 1623. L'année suivante commença le ministère de 10 Richelieu, et l'œuvre du grand roi fut reprise et continuée par le grand cardinal.
Caractère de Louis XIII. — Louis XIII, le fils d'Henri IV, n'avait aucune des quaHtés de son père, si ce n'est le courage militaire. Il était sombre et morose et avait le 15 cœur dur et insensible, mais on doit lui savoir gré d'avoir gardé au pouvoir un homme dont il était jaloux et qu'il n'aimait point. Le roi, homme médiocre, comprit le génie de son ministre, le protégea contre ses ennemis et lui permit d'accomplir sa grande œuvre, le relèvement de l'autorité 20 royale et de la France.
But de Richelieu. — Le but de Richelieu était de détruire la puissance des protestants comme parti politique, de faire disparaître les derniers vestiges du pouvoir des grands seigneurs, et d'abaisser la maison d'Autriche. 25
Ruine des protestants comme parti politique. — Les habitants de la Rochelle se soulevèrent contre l'autorité du roi et appelèrent les Anglais à leur aide. Charles I^'", quoiqu'il eût épousé la sœur de Louis XIII, envoya une flotte au secours des Rochelois. C'était son favori, Buckingham, qui 30 avait poussé Charles à la guerre contre la France. Bucking-
ham s'était pris d'une passion romanesque et folle pour la reine Anne d'Autriche et voulait retourner en France. Il fit preuve de grande incapacité et ne put secourir la Rochelle, assiégée par Richelieu et le roi. Le cardinal fit 5 élever une digue dans le port, afin d'empêcher l'approche des vaisseaux anglais, et conduisit le siège avec une telle vigueur que la ville dut se rendre après une résistance opiniâtre. La guerre continua quelque temps contre les protestants, commandés par le duc de Rohan, mais en 1629
10 les huguenots se soumirent, et le roi leur accorda l'édit de grâce d'Alais, par lequel ils conservaient la liberté de conscience, mais perdaient leurs fortifications et tous moyens de jamais résister à l'autorité royale. A partir de ce moment les principaux seigneurs protestants deviendront catho-
15 liques, et dans quelques années les descendants des Rohan, des Bouillon, des Châtillon, des La Trémoille, et de bien d'autres grandes familles huguenotes, abjureront le protestantisme pour obt-enir la faveur du roi. Abaissement des nobles. — RicheUeu traita les nobles
20 avec la plus grande sévérité, dès qu'ils voulurent s'insurger contre la loi ou contre l'autorité du roi, représentée par son ministre. Il fit des édits très sévères contre le duel et fit exécuter en place de Grève le comte de Boutteville et son second, qui s'étaient battus en pleine place Royale.
25 II fit raser les châteaux des nobles, il annula le pouvoir des gouverneurs de provinces, en se servant d'intendants, dont les attributions furent variées et étendues. Il voulut que la noblesse obéît aveuglément et mit à mort Chalais, qui avait conspiré contre lui, et le maréchal de Montmorency, qui
30 avait fait la guerre avec Gaston d'Orléans contre le cardinal; enfin peu avant sa mort il fit exécuter Cinq-Mars,
nouveau favori du roi, et de Thou, son ami. Cinq-Mars avait fait une conjuration contre Riclielieu, à laquelle le roi lui-même donna, dit-on, secrètement son assentiment. Louis XIII, cependant, se ravisa et soutint son ministre. Il l'avait soutenu contre sa mère, qui avait quitté la France 5 et était allée mourir à Bruxelles, et contre son frère Gaston, lâche prince, que Richelieu relégua dans son apanage quand la reine eut donné un héritier au roi.
Le pouvoir absolu de la royauté. — Le cardinal força les nobles à l'obéissance, mais il exigea aussi l'obéissance 10 des parlements, et fit tout plier dans le royaume devant l'autorité du roi. Il rendit le pouvoir royal plus despotique que du temps de François I^% mais il rétablit l'ordre et la discipline. Il abolit les charges de connétable et de grand amiral, et Lesdiguières fut le dernier connétable, et Mont- 15 morency le dernier grand amiral. Il ne fallait pas que personne dans le royaume eût une autorité qui pût rivaliser avec celle du roi ou de son ministre. Le despotisme établi par Richelieu était probablement nécessaire à son époque pour détruire l'anarchie. L'abus du pouvoir absolu devait, 20 cependant, amener la ruine de la monarchie, et un descendant de Louis XIII devait monter sur l'échafaud, comme autrefois Chalais, Montmorency, et Cinq-Mars.
Guerre contre la maison d* Autriche. — Richeheu commença la guerre contre la maison d'Autriche en franchissant 25 avec Louis XIII le Pas de Suze, en occupant le Piémont, et en forçant le roi d'Espagne à rendre au duc de Ne vers son héritage de Mantoue et de Montferrat. Il prit part ensuite à la grande lutte qu'on a appelée la guerre de Trente ans, aida les protestants d'Allemagne à résister au despo- 30 tisme de l'empereur, et lança contre celui-ci, d'abord le roi
8o Précis de l'Histoire de France
de Danemark, puis le grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, qui périt victorieux à Liitzen (1632). Richelieu prit ensuite à la solde du roi l'armée de Bernard de Saxe-Weimar, repoussa les Espagnols de la Picardie et fit la conquête de
5 l'AlsacCj moins Strasbourg, de l'Artois et du Roussillon. Il ne vécut pas pour voir la fin de cette guerre de Trente ans, dont Schiller a décrit les péripéties dans un livre d'histoire et dans l'admirable trilogie de " Wallenstein." Richelieu mourut le 4 décembre 1642. Il s'était occupé, non seule-
10 ment de politique mais aussi de lettres, et avait fondé l'Académie française en 1635. Louis XIII ne survécut que six mois à son grand ministre et laissa sa couronne à un enfant de cinq ans, Louis XIV, sous le long règne duquel la monarchie française devait atteindre à l'apogée de sa
15 puissance et de sa gloire.
Anne d* Autriche et Mazarin. — Par son testament Louis XIII avait institué un conseil de régence, mais sa veuve, Anne d'Autriche, se fit déclarer régente absolue par le parlement. Elle prit pour ministre le cardinal Mazarin,
20 un Italien souple et intelligent, qui continua au dehors l'œuvre de Richelieu, mais dont l'administration à l'intérieur ne fut pas aussi heureuse.
Le Grand Condé. — Peu avant sa mort Louis XIII avait donné le commandement de sa principale armée au duc
25 d'Enghien, fils aîné du prince de Condé. Ce général de vingt-deux ans, qu'on appela bientôt le Grand Condé, renouvela les exploits de Gaston de Foix. Il remporte à Rocroi en 1643 une brillante victoire sur les Espagnols, rencontre les Impériaux à Fribourg, voit ses soldats qui
30 hésitent, jette son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis et le reprend victorieusement ; il
Précis de l'Histoire de France 8i
gagne la bataille de Nordlingen avec Turenne, enlève Dunkerque, et remporte sur l'archiduc Léopold la victoire de Lens qui met fin à la guerre de Trente ans. En 1648 on signe à Osnabrûck et à Munster les traités dits de Westphalie, par lesquels la France obtient la frontière du Rhin, 5 et l'Allemagne la liberté religieuse. L'équilibre européen est fondé, et les différents États vont tâcher d'empêcher que la prépondérance d'un seul royaume ou d'un seul empire puisse être un danger pour l'indépendance des autres. Que la France sous Louis XIV essaie de jouer le rôle de la 10 maison d'Autriche sous Charles-Quint, Philippe II, et Ferdinand III, l'Europe entière se coalisera contre elle.
La Fronde. — Fin de la guerre de Trente ans. ^ L'administration financière de Mazarin et d'Anne d'Autriche fut déplorable. La reine et son ministre avaient tâché de 15 plaire à quelques grands seigneurs en leur accordant de l'argent et en cédant à leurs caprices, mais il fallut mettre un terme à leurs exactions, et les ducs de Vendôme, de Beaufort, de Guise, d'Épernon, et autres nobles formèrent la cabale des Importants, Ils n'auraient rien pu accomplir, 20 si le parlement de Paris n'avait aussi fait opposition aux mesures de Mazarin. La reine fit arrêter deux conseillers, et le peuple fit des barricades dans les rues, comme au temps d'Henri de Guise et d'Henri III. Il fallut mettre les conseillers en liberté, mais Anne d'Autriche se retira à 25 Saint-Germain avec le roi et son frère et appela le vainqueur de Rocroi pour mettre les séditieux à la raison. Cette guerre civile s'appela la Fronde et eût pu être très sérieuse, si leâ Français avaient eu le caractère des Anglais, qui, en ce moment même, mettaient à mort le roi Charles I^"". Le 30 parlement de Paris n'avait jamais été une chambre délibé-
rative comme le parlement d'Angleterre et se soumit bientôt à la reine. La guerre, néanmoins, continua ; guerre étrange dont les chefs sont Paul de Gondi, bientôt cardinal de Retz, des princes et des gentilshommes, tels que Conti, Beaufort,
5 La Rochefoucauld, qui se battent pour les beaux yeux des duchesses de Longueville, de Chevreuse, de Montbazon; partie de plaisir entachée de trahison, où Turenne prend les armes contre la cour, est battu, puis, à son tour, bat Condé, qui entre dans Paris et n'est sauvé que par le canon
lo de la Bastille, que fait tirer sur les troupes du roi Mlle de Montpensier, cousine germaine de Louis XIV. Condé est traître à son pays et, comme autrefois le connétable de Bourbon, met son épée au service des ennemis de la France. Malgré son génie il n'est pas heureux quand il
15 commande les Espagnols contre les Français ; Turenne gagne la bataille des Dunes, et la paix des Pyrénées (1659) met fin à la longue guerre avec l'Espagne. Celle-ci est vaincue ; la France acquiert le Roussillon et la Cerdagne, l'Artois, et des places fortes dans le Hainaut, le Luxem-
20 bourg et la Flandre ; Condé rentre en grâce, et Louis XIV épouse Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, à qui son père promet de donner une dot de cinq cent mille écus d'or. Mazarin a complété l'œuvre de Richelieu, et la maison d'Autriche est humiliée en Espagne et en Allemagne. Le
25 ministre d'Anne d'Autriche meurt en 1661, et le règne personnel de Louis XIV commence, le lendemain de la mort de Mazarin.
Louis XIV. — Après la guerre de la Fronde le, pouvoir du roi fut plus grand que jamais. Le parlement n'avait
30 réussi à acquérir aucune liberté, et les nobles avaient prétendu combattre Mazarin et non le roi. Celui-ci était
Louis XIV
donc absolu et personnifiait la France, et le mot attribué à Louis XIV : " L'État, c'est moi," représentait une vérité. L'unité de l'autorité était maintenant un fait accompli, et nous pouvons juger de l'efficacité d'un système qui exista pendant un siècle et demi. Avec Louis XIV nous voyons 5 d'abord une grande puissance et une grande gloire, puis des revers éclatants, mais jamais de déshonneur ; avec Louis XV nous voyons peu de grandes actions et bien des faits honteux ; avec Louis XVI nous voyons la faiblesse et la ruine du système. Louis XIV avait une haute idée du métier de 10 roi, comme il disait, et fut toujours laborieux et persévérant. Il n'était pas instruit mais avait du jugement et de bonnes intentions, et on peut excuser, jusqu'à un certain point, les fautes qu'il commit, en se rappelant qu'il aurait fallu qu'il fût plus qu'humain si, étant tout-puissant, il n'avait abusé 15 de son autorité. En prenant le pouvoir, à la mort de Mazarin, le roi s'aperçut de la mauvaise administration financière du cardinal. Il destitua Fouquet, le surintendant des finances, et le tint prisonnier pendant quinze ans, et confia l'administration intérieure du royaume à Colbert, qui fut le Sully 20 du dix-septième siècle. Colbert ramena l'ordre dans les finances, fit faire de grands progrès au commerce et à l'industrie, s'occupa des colonies et de la marine marchande et restaura la marine militaire. Pendant que Colbert réformait les finances Louvois réorganisait l'armée et Vauban 25 fortifiait les villes. Louis XIV avait à ses côtés les deux plus grands généraux du siècle, Condé et Turenne ; il était sûr de vaincre dès qu'il le voudrait. Il était entouré d'illustres écrivains et de grands artistes. Son règne s'annonçait comme devant être le plus brillant que la France eût 30 encore vu; il le fut pendant de longues années, et Louis
XIV y contribua par la noblesse de son maintien, par sa fermeté de caractère, par son esprit lucide, par sa persévérance au travail. Il fut réellement le Grand roi aux yeux de toute l'Europe, et lorsqu'il mourut l'empereur d'Allemagne,
5 Charles VI, dit à sa cour : " Messieurs, le roi est mort." Tout le monde comprit, le seul vrai roi en Europe était le roi de France, le seul royaume auquel s'intéressât l'Europe entière était le royaume de Louis XIV.
Premières guerres de Louis XIV. — Dès qu'il prit lui-
lo même les rênes du gouvernement le jeune roi fit preuve de puissance et de hauteur. Il exigea que le représentant de la France eût le pas sur celui de l'Espagne à Londres; il força le pape à lui faire faire des excuses par son neveu pour une insulte faite à Rome à l'ambassadeur de France ;
15 il envoya à l'empereur Léopold six mille hommes, qui contribuèrent à la victoire de Saint-Gothard sur les Turcs, et il se prépara à recueillir une partie de l'héritage de son beaupère, Philippe IV, d'Espagne. Lorsque mourut ce roi Louis XIV réclama la Flandre pour sa femme, fille aînée de
20 Philippe IV, en vertu d'une vieille coutume qui donnait l'héritage aux enfants du premier lit, de préférence à ceux du second. Turenne conquit la Flandre et Condé la Franche- Comté. Ces deux campagnes furent si rapides que l'Angleterre, la Hollande et la Suède formèrent une alliance
25 contre la France, et Louis XIV conclut sagement la paix d'Aix-la-Chapelle, qui lui assurait la Flandre. Son orgueil, cependant, avait été froissé et il résolut de punir la Hollande, ce peuple de marchands^ d'avoir osé s'opposer à ses conquêtes. Il fit une alliance avec l'Angleterre et envahit
30 la Hollande, ayant Turenne, Condé et Vauban à ses côtés. Le roi fit preuve de valeur personnelle dans cette campagne,
comme dans celle de Flandre ; les jeunes courtisans rivalisèrent à qui se distinguerait le plus; arrivés aux deux grands bras du Rhin, le Wahal et le Lech, ils se jetèrent avec impétuosité dans le Lech, le traversèrent à cheval et repoussèrent une partie de l'armée hollandaise stupé- 5 faite de tant d'audace. Ce brillant fait d'armes fut raconté par Boileau dans une belle épître, où il énumère en vers harmonieux les villes aux durs noms prises par Louis
Guillaume d^Orange. — Turenne. — La conquête de la 10 Hollande eût été complète, si les Français se fussent emparés des écluses d'Amsterdam, mais celles-ci furent lâchées et le pays fut inondé. Les frères de Witt furent assassinés et Guillaume d'Orange fut nommé stadhouder. L'énergie de cet homme fut incroyable ; il arrêta la marche de Louis 15 XIV en formant une alliance avec l'Espagne et l'Allemagne, et quoique presque toujours vaincu il fut un ennemi redoutable. Il eut l'honneur de résister à Condé à la sanglante bataille de Senef, tandis que ses alliés étaient battus, par le roi en personne en Franche-Comté et par Turenne sur le 20 Rhin. La campagne d'hiver de Turenne en Alsace est une des plus belles de l'histoire, et lorsqu'il est tué à Salzbach, en juillet 1675, son adversaire, le célèbre Montecuculli, dit de lui : " Il est mort aujourd'hui un homme qui faisait honneur à l'homme." Tout le monde a lu l'admirable lettre 25 où Mme de Sévigné raconte la mort de Turenne, page d'histoire digne de celle que Bossuet consacra plus tard à Condé, le rival de Turenne. Après une campagne digne de celui-ci le Grand Condé se retira à Chantilly et fut le protecteur zélé et intelligent des plus grands écrivains de 30 son temps. On aime à se rappeler qu'il fit jouer " Tartuffe "
à Chantilly et qu'il protégea Racine et " Phèdre " contre des envieux puissants.
Traité de Nimègue. — Quoiqu'il n'eût plus Turenne et Condé, Louis XIV continua à vaincre, et aidé de Vauban
5 il prit un grand nombre de villes, parmi lesquelles on peut nommer Gand, qui avait résisté autrefois avec tant de courage aux fameux ducs de Bourgogne de la maison de Valois. Luxembourg vainquit Guillaume d'Orange à Cassel, Duquesne défit à Syracuse et à Palerme les flottes des
10 Espagnols et des Hollandais, et Louis XIV put conclure la glorieuse paix de Nimègue (1678). La France acquérait la Franche-Comté où devait naître, au commencement de notre siècle, Victor Hugo, le plus puissant des poètes français.
15 Révocation de Pédit de Nantes. — Après la paix de Nimègue Louis XIV fut comme Napoléon après Tilsit; il crut que rien ne pouvait résister à sa puissance, et son ambition et son orgueil l'entraînèrent à commettre des actes impolitiques et injustes. Il forma des Chambres dites de
20 réunion, qui lui adjugèrent en pleine paix plus de vingt villes en Allemagne, parmi lesquelles Strasbourg. Il crut ensuite que ses sujets n'avaient pas le droit d'avoir une autre religion que la sienne et, chose étrange, cette opinion était celle de Bossuet et de la plupart de ses contemporains.
25 Après avoir mené une conduite peu édifiante dans sa jeunesse le roi était devenu dévot, et veuf de Marie-Thérèse d'Autriche, il avait épousé secrètement la veuve du poète Scarron, qu'il avait faite marquise de Maintenon. Cette femme ne manquait pas de mérite, et ses lettres sur l'édu-
30 cation des jeunes filles peuvent être lues avec profit jusqu'à présent, mais elle était une protestante convertie et voulut
faire preuve de zèle en travaillant à la conversion des huguenots. Son influence sur Louis XIV fut certainement funeste, quoiqu'on ne puisse lui attribuer la responsabilité de la plus grande faute de Louis XIV, la révocation de l'édit de Nantes. Le petit-fils d'Henri IV défit en 1685 la 5 grande œuvre de pacification religieuse du Béarnais. Il interdit l'exercice public du culte protestant en France et défendit aux huguenots de quitter le royaume. Ceux-ci ne se soumirent pas, et on employa d'odieuses mesures de répression. Les dragonnades des Cévennes sont restées tris- 10 tement célèbres, mais n'empêchèrent pas l'émigration de deux cent cinquante à trois cent mille personnes qui allèrent porter leur industrie à l'étranger. La France souffrit de ce coup autant que l'Espagne du temps de Philippe III, lors de l'expulsion des Maures. 15
Chute de Jacques II, d'Angleterre. — La révocation de l'édit de Nantes servit de prétexte à Guillaume d'Orange pour former la hgue d'Augsbourg, dans laquelle entrèrent presque tous les États de l'Europe, excepté l'Angleterre. Ce dernier royaume était gouverné par Jacques II, frère de 20 Charles H, et comme celui-ci, allié et pensionnaire de Louis XIV. En 1688 Jacques II fut renversé, et son gendre, le prince d'Orange, devint le roi Guillaume III. L'Angleterre fut alors pendant de longues années l'ennemie la plus redoutable de la France. Dans cette nouvelle guerre Louis XIV 25 fut victorieux sur le continent comme dans les précédentes, et Luxembourg et Catinat furent de dignes successeurs de Turenne et de Condé. Néanmoins, Jacques II échoua à la Boyne, en Irlande, et la flotte française, sous le grand amiral Tourville, fut détruite à la bataille de la Hogue. Pendant 30 cette guerre le Palatinat fut ravagé et il s'éleva une haine
terrible contre la France en Allemagne. Malgré des victoires presque continuelles le pays était épuisé, et le roi signa la paix de Ryswick en 1697. La France garda toutes ses possessions, mais Louis XIV dut reconnaître Guillaume 5 III pour roi d'Angleterre. Ce fut un rude coup porté à l'orgueil du Grand Roi, qui avait reçu Jacques Stuart en souverain et l'avait logé magnifiquement au château de Saint- Germain.
Le duc d* Anjou devient roi d'Espagne. — Louis XIV
10 avait désiré la paix parce qu'on était à la veille d'un grand événement : Charles II, le dernier roi d'Espagne de la maison d'Autriche, se mourait sans héritier, et cinq prétendants se préparaient à se disputer cet empire encore immense du successeur de Charles- Quint. Charles II mourut en 1700
15 et légua sa couronne au duc d'Anjou, second fils du dauphin. Louis XIV eût pu faire un compromis avantageux avec les autres prétendants et obtenir sans combat une partie de l'héritage du roi d'Espagne; il eut l'ambition de vouloir obtenir une immense extension à la puissance de la maison de Bour-
20 bon et il accepta intégralement le testament de Charles II. Il annonça ses intentions en présentant le duc d'Anjou à sa cour en disant : " Messieurs, voici le roi d'Espagne." Ces simples paroles déchaînèrent de grands malheurs sur la France, car l'Europe ne pouvait guère permettre au petit-
25 fils de Louis XIV d'obtenir toutes les possessions de Charles IL Guillaume III fut encore l'âme de la ligue contre la France, et son activité fut telle que dans sa première guerre contre Louis XIV. Il mourut en 1701, sans avoir pu vaincre son grand ennemi, mais il avait préparé des adversaires plus
30 redoutables que lui-même. Marlborough et le prince Eugène de Savoie mirent le royaume à deux doigts de sa perte.
Guerre de la succession d'Espagne. — Quand Louis XIV entreprit la guerre de la succession d'Espagne la France n'était plus en mesure de faire d'aussi grands efforts que par le passé : elle était épuisée et n'avait plus Colbert et Louvois, Turenne, Condé, Luxembourg et Catinat. Pen- 5 dant trois ans, cependant, Boufflers, Vendôme, Villars, eurent des succès. A partir de 1704 il n'y eut qu'une victoire pour les Français, celle de Berwick à Almanza ; Eugène et Marlborough furent vainqueurs partout. En 1709 l'hiver fut d'une rigueur extrême et la détresse fut grande dans tout 10 le pays. Louis XIV demanda la paix et se soumit à de dures conditions. L'humiliation du Grand Roi enorgueillit beaucoup les ennemis, les Hollandais surtout, et ils exigèrent que Louis XIV chassât lui-même d'Espagne le roi Philippe V. " Louis XIV refusa, dit Henri Martin, et fit publier dans 15 toute la France une circulaire où il exposait ce qu'il avait offert en vain pour terminer la guerre. ' Je suis persuadé,' concluait-il, ' que mes peuples s'opposeraient eux-mêmes à recevoir la paix à des conditions aussi contraires à la justice qu'à l'honneur du nom français.' " 20
Malplaquet et Denain. — Traité d'Utrecht. — Cette même année 1709 l'honneur du nom français fut bien maintenu par le maréchal de Villars, qui fut vaincu à Malplaquet par Eugène et Marlborough, mais en infligeant d'énormes pertes à ses deux habiles adversaires. Vendôme gagna la 25 bataille de Villaviciosa qui rendit l'Espagne à Philippe V, une intrigue de cour ôta le commandement à Marlborough, l'empereur Joseph P»" mourut et eut pour successeur son frère l'archiduc Charles, candidat des alHés au trône d'Espagne, et l'Angleterre fut disposée à la paix. Le prince 30 Eugène, néanmoins, espérait envahir la France et la dé-
membrer, et il fallut que Louis XIV fît d'héroïques efforts en 17 12 pour faire face à ses ennemis. Il confia sa dernière armée à Villars et lui dit que, si celui-ci était vaincu, il ferait appel à son peuple et irait lui-même mourir à la fron-
5 tière. Le sort fut favorable à Villars ; il remporta sur le prince Eugène la belle victoire de Denain, et à la paix d'Utrecht, en 17 13, Louis XIV put obtenir des conditions honorables. Philippe V garda l'Espagne et les pays d'Amérique, mais perdit toutes les possessions espagnoles en Italie,
10 ainsi que le fameux rocher de Gibraltar, que les Anglais acquirent et qu'ils ont conservé précieusement depuis ce temps. La France céda à l'Angleterre l'Acadie, Terre Neuve et la baie d'Hudson, s'engagea à détruire le port de Dunkerque et à renvoyer le Prétendant, fils de Jacques IL La dernière
15 guerre du règne de Louis XIV avait amené bien des désastres, mais la grandeur d'âme du roi dans le malheur avait sauvé l'honneur de la France, et quoiqu'on ne puisse excuser les souffrances que l'ambition d'un seul homme fit endurer à tout un peuple, on doit dire que Louis XIV donna la gloire
20 pendant de longues années à son pays et en étendit les frontières.
Tristesse des dernières années de Louis XIV. — Les dernières années de la vie du Grand Roi furent bien tristes. Dans son splendide Versailles, dans la chambre de la sévère
25 Mme de Maintenon, Louis XIV était morose, et il ne mettait sa majesté de côté que lorsqu'il était en présence de la charmante duchesse de Bourgogne. Le fils du roi, le dauphin, à qui Bossuet prodigua d'admirables leçons, était un homme lourd et médiocre, et ne sortit de son apathie
30 qu'une fois pour protester contre la révocation de l'édit de Nantes. Il mourut en 171 1, et son fils, le duc de Bour-
gogne, devint dauphin. Ce prince intelligent avait été l'élève de Fénelon, qui avait écrit pour lui son "Télémaque " et avait fait de lui un homme pieux et appliqué. La France comptait que le duc de Bourgogne serait un grand roi quand, en 1 712, il mourut ainsi que sa 5 femme et son fils aîné. L'héritier de Louis XIV se trouva être un enfant de deux ans. Le roi supporta tous ces malheurs avec le plus grand courage et mourut en 17 15, avec la même fermeté qu'il avait montrée pendant toute sa longue vie. Le peuple, fatigué des désastres des dernières 10 années, se réjouit de la mort de Louis XIV. Il eût dû se rappeler que, malgré ses fautes, le fils de Louis XIII avait étendu l'influence de la France sur l'Europe entière et que, comme François I^% il avait été le protecteur des lettres et des arts. Nous ne saurions nommer ici tous les hommes de 15 génie dont Louis XIV sut s'entourer et qui ont rendu son siècle un des plus célèbres de l'histoire. Rappelons aussi que ce fut sous son règne que la Louisiane fut explorée et nommée par La Salle, et colonisée par Iberville et Bienville. Une Nouvelle France se développait de l'autre côté 20 de l'Atlantique.