NAPOLÉON
le général bonaparte, le premier consul, et l'empereur
Le Directoire. — Le Général Bonaparte. — Par la constitution de l'an III le pouvoir législatif fut confié à deux assemblées, le conseil des Anciens et le conseil des Cinq- Cents, et le pouvoir exécutif à un Directoire composé de cinq membres. Un pareil système de gouvernement ne 5 pouvait conduire qu'à la faiblesse, quoique un des directeurs fût le grand Carnot. Celui-ci continua à être V organisateur de la victoire ; il remplaça Pichegru, qui trahissait, par Moreau ; il maintint Hoche et Jourdan dans leurs commandements, et avec l'aide de Barras, fit placer Bona- 10 parte à la tête de l'armée d'Italie. Depuis le 13 Vendémiaire Bonaparte était général de l'armée de l'intérieur, mais il aspirait à un rôle bien plus élevé, à celui de conquérant. Il épousa la belle Joséphine, veuve du général de Beauharnais, et partit peu après pour prendre le comman- 15 dément de l'armée d'Italie. Ce fut à Nice, le 26 mars 1796, que ses soldats le virent pour la première fois. Ses lieutenants murmurèrent d'abord en voyant quel était le général que le Directoire envoyait pour les commander, 20 mais bientôt Augereau, Masséna, Lannes, Murât, eurent à
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s'incliner devant le génie de cet homme petit, maigre et pâle. Son regard d'aigle imposait aux plus hardis, ses brûlantes proclamations remplissaient ses soldats d'enthousiasme, et ses plans de campagne rappelaient ceux des plus
5 grands capitaines. Avec une armée de trente mille hommes il fit des prodiges !
Campagne d'Italie en 1796 et en 1797. — Bonaparte avait à combattre 40,000 Autrichiens et 20,000 Piémontais. Il les attaque séparément et vainc les Autrichiens à Monte-
10 notte et à Dego, les Piémontais à Millésime et à Mondovi, et impose au roi de Sardaigne un armistice qui devait donner Nice et la Savoie à la France. Il bat ensuite Beauheu à Lodi, met le siège devant Mantoue et délivre la Lombardie. Wurmser succède à Beaulieu et vient au
15 secours de Mantoue. Bonaparte lève le siège de cette ville et gagne les victoires de Lonato, de Castighone, de Roveredo, de Bassano et de Saint-Georges, et Wurmser se réfugie dans Mantoue. Alvinzi arrive alors avec 40,000 hommes et l'on croit Bonaparte perdu. Le général français
20 quitte Vérone et semble retraiter, mais bientôt il tourne à gauche et se dirige le long de l'Adige vers les marais d'Arcole. Là, la belle cavalerie autrichienne ne peut manœuvrer et le combat a lieu sur d'étroites chaussées. La bataille dure trois jours et Bonaparte est victorieux et rentre à
25 Vérone. A Rivoli (14 janvier 1797) il défait encore Alvinzi, et Wurmser est obhgé de capituler à Mantoue. L'Autriche oppose à Bonaparte son meilleur général, l'archiduc Charles, mais celui-ci est vaincu à la Piave, au Tagliamento, et l'armée française arrive à Léoben, à trente lieues
30 de Vienne. L'Autriche épuisée signe un armistice, le 18 avril 1797. Hoche et Moreau s'avançaient aussi sur Vienne,
mais leurs opérations militaires étaient éclipsées par la merveilleuse campagne du général de l'armée d'Italie, et c'était bien celui-ci qui dictait les conditions du glorieux traité de Campo-Formio (18 octobre 1797). La Belgique était annexée à la France, l'Autriche reconnaissait la République 5 Cisalpine en Italie et la souveraineté de la France sur la rive gauche du Rhin et sur les îles Ioniennes. Malheureusement Venise était sacrifiée et donnée à l'Autriche.
Le 18 Fructidor. — Pendant la campagne d'Italie le Directoire s'était discrédité par sa faiblesse et par ses actes 10 arbitraires. En 1797 un grand nombre de royalistes furent élus membres des deux conseils, et même un royaliste, Barthélémy, fut élu Directeur. Il y eut alors le coup d'état du 18 Fructidor (4 septembre 1797), par lequel, avec l'aide du général Augereau et d'une armée de douze mille hommes, 15 on condamna à la déportation cinquante-trois députés et deux Directeurs, Barthélémy et Carnot. Ce dernier n'avait fait que protester contre des actes illégaux, et sa disparition et la mort de l'intègre et illustre Hoche laissaient le champ libre à l'ambition de Bonaparte. Celui-ci, cepen- 20 dant, à son retour à Paris, se montra peu en public et sembla s'occuper de ses fonctions de membre de l'Institut bien plus que de projets guerriers. Cette réserve n'était qu'apparente, car nommé général de l'armée d'Angleterre, il persuada au Directoire que le meilleur moyen de vaincre 25 l'Angleterre était de l'attaquer en Egypte et aux Indes. Le Directoire fut heureux d'éloigner Bonaparte de Paris, et l'expédition d'Egypte fut résolue.
Campagne d^Égypte. — Bonaparte partit de Toulon le 19 mai 1798, prit Malte, débarqua à Alexandrie, et vainquit 30 les Mamelucks à la bataille des Pyramides, où il dit à ses
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soldats : " Quarante siècles vous regardent !" Il s'empara ensuite du Caire et y fonda l'Institut d'Egypte qui a rendu de si grands services à la science. Tout lui avait réussi et il pensait déjà à la conquête des Indes, quand il apprit la
5 destruction de sa flotte par Nelson, dans la baie d'Aboukir. Cet événement ne découragea pas Bonaparte et il résolut de faire la conquête de la Syrie, sans laquelle aucun conquérant n'a jamais pu conserver l'Egypte. Il prit Gaza et Jaffa, gagna la bataille du Mont-Thabor, mais assiégea en
10 vain Saint-Jean-d'Acre, habilement défendue par Sidney Smith. Il dut retourner en Egypte où il vainquit les janissaires turcs sur la presqu'île d'Aboukir. Il reçut bientôt de mauvaises nouvelles de France et il se décida à quitter l'Egypte. Il laissa le commandement de l'armée à Kléber,
15 réussit à échapper à la flotte de Nelson et débarqua à Fréjus le 9 octobre 1799. Kléber se défendit héroïquement après le départ de son chef, mais il fut assassiné, et l'Egypte fut perdue pour les Français. Bonaparte, néanmoins, avait gagné une immense renommée par cette expé-
20 dition lointaine, et le sort de la France était entre ses mains.
Le 18 Brumaire. — Pendant l'absence de Bonaparte en Egypte une coalition de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche, et des gouvernements italiens s'était formée
25 contre la France. Il y avait eu de grands revers, l'Italie avait été perdue, et il avait fallu la victoire de Zurich, gagnée par Masséna sur les Russes, pour sauver la France. Brune avait aussi vaincu les Anglais en Hollande. A son retour Bonaparte trouvait la situation militaire moins cri-
30 tique. Quant à la situation politique elle était déplorable : le gouvernement du Directoire avait plongé le pays dans
Joséphine
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l'anarchie et le désordre. Aussi le coup d'état du i8 Brumaire (9 novembre 1799) fut-il reçu avec acclamation par la grande majorité des Français. Bonaparte renversait par la force le gouvernement légal, mais il devait y substituer un pouvoir fort et éclairé. Au Directoire inepte succédait le 5 glorieux Consulat. Le général Bonaparte devenait le Premier Consul et le maître de la France.
Le Consulat. — Marengo. — L'époque du Consulat est la plus belle de la vie de Napoléon. Son gouvernement fut réellement réparateur : il étouffa avec la plus grande vigueur 10 l'insurrection dans l'Ouest, en Vendée, en Bretagne, et en Basse-Normandie, et rétablit l'ordre partout, dans les finances comme dans l'administration. Il écrivit personnellement à Georges III, d'Angleterre, et à l'empereur François II pour les inviter à mettre fin à la guerre, et n'ayant pas reçu de 15 réponse favorable il se prépara à écraser de nouveau l'Autriche, comme dans sa première campagne. Il confia à Masséna la défense du pays entre Nice et Gênes, et donna à Moreau en Allemagne une armée de 110,000 hommes, pour refouler les Autrichiens sur la Bavière. Lui-même 20 devait franchir les Alpes et attaquer Mêlas en Italie. Masséna résista à des forces deux fois supérieures aux siennes, puis se renferma dans Gênes et se défendit pendant deux mois contre une immense armée. Moreau battit Kray, le rejeta dans Ulm, et l'empêcha de secourir Mêlas. Le Pre- 25 mier Consul trompa l'ennemi sur ses intentions, réunit une armée par petits détachements et traversa les Alpes au Grand Saint-Bernard. Cette entreprise hardie eut un plein succès, et l'armée française pénétra en Italie, sans que le général autrichien se fût douté de l'approche de l'ennemi. 30 Bonaparte entra à Milan et fut bientôt attaqué par Mêlas.
Celui-ci fut repoussé à Montebello par Lannes, mais attaqua de nouveau les Français, le 14 juin 1800, à Marengo. Là fut livrée une des batailles les plus décisives dont l'histoire fasse mention. Le matin Lannes et Victor résistèrent plu- 5 sieurs heures à toute l'armée autrichienne ; Bonaparte arriva ensuite avec la garde consulaire et ne put repousser l'ennemi. Mêlas se croyait déjà vainqueur, lorsque parut Desaix avec six mille hommes. Ce vaillant homme avait été détaché sur Novi, mais en entendant le canon il avait marché
ïo à l'ennemi. La bataille, presque perdue, fut regagnée après une brillante charge de cavalerie de Kellermann. La victoire, malheureusement, avait coûté la vie à Desaix. On a voulu enlever à Napoléon la gloire de la victoire de Marengo, mais, comme le dit si bien Thiers, le véritable vainqueur est
15 celui qui a combiné un plan grandiose et l'a exécuté avec une précision merveilleuse. Il est vrai qu'il fut bien servi par ses lieutenants, mais il savait leur inspirer une audace, un enthousiasme, une énergie, qui leur firent souvent défaut plus tard, lorsqu'ils n'étaient pas dirigés directement par
20 leur chef extraordinaire.
Paix de Lunéville et paix d* Amiens. — La victoire de Marengo fut suivie de celle de Hohenlinden, que gagna Moreau en Allemagne, le 3 décembre 1800. La paix avec l'Autriche fut signée à Lunéville, en février 1801, et avec
25 l'Angleterre, en mars 1801, à Amiens. Le Premier Consul
avait su faire la paix aussi bien que la guerre ; la France
entière l'acclamait. Il fut nommé Consul pour dix ans,
puis Consul à vie ; il sera bientôt l'Empereur Napoléon.
Sage administration du Premier Consul. — Le Con-
30 cordât. — L'administration du Premier Consul fut parfois despotique, mais le plus souvent sage et éclairée. Il rédui-
sit la liste des émigrés à ceux qui avaient porté les armes contre la France, et fit rentrer ainsi dans leur pays un grand nombres d'hommes de l'ancien régime, dont la plupart se rallièrent au nouvel ordre de choses. Il protégea les acquéreurs de biens nationaux, mais rendit généralement aux 5 anciens propriétaires les biens qui n'avaient pas été vendus. Il établit une centralisation administrative excessive, qui dure jusqu'à présent, et eut le pouvoir absolu. Ses trois plus grandes institutions sont le Concordat, le Code civil, et la Légion d'honneur. Le Concordat fut conclu, le 15 juillet 10 1801, avec le pape Pie VII et mit fin à l'anarchie religieuse qui existait depuis plusieurs années. La religion catholique fut reconnue comme étant celle de la grande majorité des Français, " le clergé fut salarié par l'Etat, les évêques nommés par le chef de l'État et confirmés par le pape, les 15 curés nommés par les évêques." Il y eut un Te Deum solennel à Notre-Dame, le 18 avril 1802, pour célébrer la restauration officielle des cérémonies religieuses. Dans cette oeuvre de pacification Bonaparte devait être puissamment aidé par Chateaubriand, l'auteur du " Génie du Chris- 20 tianisme." Les principales mesures du Concordat furent étendues aux religions protestante et juive, dont les ministres sont aussi salariés par l'État.
Le Code CiviL — La Légion d'Honneur. — Le Code civil, commencé par la Convention, fut achevé sous le Con- 25 sulat, grâce à l'énergie de Bonaparte; et quoique des jurisconsultes célèbres y eussent travaillé, on a donné à juste titre à cette grande œuvre le nom de Code Napoléon. L'institution de la Légion d'honneur récompense le mérite dans tous les rangs de la société. C'est une des créations les 30 plus durables de Napoléon.
Expédition à Saint-Domingue. — Le Premier Consul s'occupa de la politique étrangère avec l'énergie qu'il avait déployée pour la guerre et pour l'administration intérieure. Il envoya une expédition à Saint-Domingue pour réprimer 5 l'insurrection des noirs et fit transporter en France et garder dans une dure captivité', Toussaint Louverture, le chef des noirs. Saint-Domingue, néanmoins, fut perdue pour la France et pour la civilisation.
Rupture de la paix d* Amiens. — Exil de Moreau. —
lo L'Angleterre s'inquiéta de la grande extension en Europe de la puissance de la France et refusa de rendre Malte, selon les conditions du traité d'Amiens. La paix fut rompue en 1 803 et ne devait plus être rétablie, aussi longtemps que gouvernerait Napoléon. Celui-ci avait vendu en
15 1803 aux Etats-Unis la belle colonie de la Louisiane, qu'il avait reprise aux Espagnols peu auparavant. Il prévoyait la rupture de la paix d'Amiens et savait qu'il n'aurait pu défendre la Louisiane contre la puissante flotte des Anglais. Pitt lui suscita partout des ennemis, et il eut à déjouer la
20 conspiration royaliste de Cadoudal et de Pichegru. Cadoudal fut exécuté ; quant au vainqueur de . la Hollande il n'avait aucune moralité et s'étrangla dans sa prison. Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, fut accusé d'avoir trempé dans le complot et fut exilé en Amérique. Bonaparte
25 n'avait eu aucune pitié pour ce grand général, qui n'était pas alors traître, et qui devait terminer sa carrière dans une armée ennemie, frappé par un boulet français.,
Exécution du duc d'Enghien. — Cette conspiration des royalistes, ce complot contre sa vie, irrita profondément le
30 Premier Consul et lui fit commettre un acte impolitique et cruel. Pour frapper les royalistes de terreur il fit enlever
le duc d'Enghien, petit-fils du prince de Condé, du territoire neutre du grand-duché de Bade, et le fit conduire à Vincennes, où il fut jugé et fusillé la même nuit (mars 1804).
L*Empire. — Le 18 mai 1804, le Sénat proclama Napo- 5 léon Empereur des Français ; le peuple, par un vote presque unanime, ratifia l'établissement de l'Empire, et le 2 décembre 1804, le pape vint de Rome pour couronner à Notre-Dame le nouveau Charlemagne. Napoléon voulait frapper l'imagination de ses sujets par une fête grandiose, mais il ne vou- 10 lait tenir sa couronne de personne ; aussi l'arracha- t-il des mains du pape et la posa-t-il lui-même sur sa tête. L'Empereur d'Occident n'était plus le César Germanique ; c'était le soldat de la Révolution qui succédait à Frédéric Barberousse et à Charles-Quint ! 15
Ulm et Austerlitz. — Napoléon s'entoura d'une cour et tâcha d'imiter le faste de l'ancien régime. Il eut de grands dignitaires, aux fonctions honorifiques, mais il n'oublia pas ses anciens compagnons d'armes. Il nomma immédiatement quatorze maréchaux de France et leur fit partager sa 20 gloire et sa fortune. Ses frères et ses sœurs devinrent princes et princesses, son beau-fils, Eugène de Beauharnais, fut vice-roi d'Italie. Il y eut la dynastie des Bonapartes, comme il y avait eu celles des Valois et des Bourbons, mais cette nouvelle dynastie avait été créée par l'épée ; pour 25 qu'elle durât il fallait toujours vaincre. Napoléon conçut le projet d'envahir l'Angleterre et rassembla une grande armée à Boulogne. Il fit des préparatifs immenses pour traverser la Manche, et eût peut-être réussi, sans l'incapacité de l'amiral Villeneuve et le génie de Nelson. Pitt suscita 30 une nouvelle coalition contre la France, et Napoléon dut
quitter Boulogne et se rendre en Allemagne. Les coups qu'il porta aux alliés furent irrésistibles : il détruisit à Ulm l'armée autrichienne de Mack, et le 2 décembre 1805, .remporta sur les empereurs de Russie et d'Autriche la bril- 5 lante victoire d'Austerlitz. Il adressa alors à ses soldats une proclamation célèbre qui se termine par ces paroles grandioses :
" Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de votre patrie sera accompli, je 10 vous ramènerai en France ; là vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'AusterHtz, pour que l'on vous réponde : Voilà un brave."
La Confédération du Rhin. — Après Austerlitz l'émis pereur d'Autriche ne fut plus empereur d'Allemagne. La Confédération du Rhin fut fondée sous le protectorat de la France, l'Autriche fut entièrement exclue de l'Italie, Joseph Bonaparte devint roi de Naples, Louis, roi de Hollande, et des principautés furent données à Murât, mari de Caroline 20 Bonaparte, à Pauline et à Élisa, les deux autres sœurs de Napoléon.
léna. — L'éclatante victoire d'Austerlitz avait fait oublier, jusqu'à un certain point, la bataille deTrafalgar (21 octobre 1805), où Nelson vainquit les flottes combinées de la France 25 et de l'Espagne et mourut au moment du triomphe. Napoléon ne pouvait plus attaquer l'Angleterre chez elle ; il lui fallait vaincre tous les alliés de son ennemie. Ce fut Isi Prusse qui succomba après l'Autriche. Le Grand Frédéric n'existait plus, et son successeur ne sut pas maintenir la 30 gloire acquise par la guerre de Sept ans. La Prusse joignit la coalition contre la France et fut envahie et vaincue avec
une rapidité incroyable. Napoléon quitta Paris, le 26 septembre 1806, et le 14 octobre il gagna sur le prince de Hohenlohe la grande bataille d'Iéna. Le même jour le maréchal Davout détruisait à Auerstâdt l'armée du duc de Brunswick. On ne vit jamais pareil désastre : quinze jours 5 avaient suffi pour renverser la monarchie prussienne. Le roi de Prusse s'enfuit de sa capitale et alla implorer l'aide de l'empereur de Russie.
Le blocus continentaL — Friedland, Tilsit. ^ Napoléon data de Berlin le blocus continental, par lequel il fer- 10 mait aux marchandises anglaises l'entrée de tous les ports du continent. Cet acte d'un arbitraire inouï amena bien des désastres. Rien, cependant, ne semblait pouvoir résister au génie du conquérant. Il pénétra en Pologne, livra aux Russes la bataille indécise d'Eylau, puis les vain- 15 quit complètement à Friedland (14 juin 1807). La paix fut signée à Tilsit (18 juillet 1807). L'empereur Alexandre fut fasciné par le génie de son adversaire et parut disposé à partager le monde avec lui : à Napoléon, l'Occident ; à Alexandre, l'Orient. Le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, et 20 de Friedland eut, dès lors, une ambition sans bornes et crut pouvoir tout oser. Il traita Frédéric Guillaume de Prusse avec dureté et la belle et malheureuse reine Louise avec indignité. Le sort voulut que ce fût le fils des vaincus de 1806 qui renversa l'empire de Napoléon III en 1870. 25 Étrange inconstance des choses humaines !
Monuments et travaux publics. — L'activité de Napoléon comme admistrateur était, nous l'avons dit, aussi grande que comme capitaine. Il fit faire de beaux et utiles travaux publics, construisit d'admirables monuments et encouragea 30 le commerce et l'industrie. Il fallait la paix pour continuer
ces grandes œuvres, et malheureusement en Napoléon la guerre était incarnée. Son despotisme était servi par un merveilleux génie, et sa puissance paraissait irrésistible. Guerre d'Espagne. — Le Portugal n'observe pas le blocus
5 continental, l'Empereur envoie Junot, qui prend Lisbonne sans coup férir; le pape n'est pas docile aux ordres de Napoléon, on lui enlève ses États, dont on fait des départements français; Charles IV, d'Espagne, se querelle avec son fils Ferdinand, Napoléon intervient, les détrône tous
10 deux et donne la couronne de Philippe II à son frère Joseph. Il place Murât sur le trône de Naples ; il avait déjà donné le royaume de Westphalie à son jeune frère Jérôme. L'audace de cet homme est réellement incroyable, et jusqu'ici son heureuse fortune ne l'est pas moins.
15 C'est à partir de l'affaire d'Espagne en 1808 que commencent les revers. Les Espagnols ne se soumettent pas à un roi imposé par l'étranger et se défendent avec héroïsme. Napoléon pénètre en Espagne et il est partout victorieux, mais il lui faut aller combattre l'Autriche et, en son absence,
20 ses meilleurs lieutenants sont tenus en échec ou vaincus par Arthur Wellesley, si célèbre plus tard sous le nom de duc de Wellington.
Wagram. — Le Roi de Rome. — La campagne de 1809 contre l'Autriche est très belle, mais Napoléon rencontre
25 plus de résistance qu'en 1805. Il a pour adversaire le grand général, l'archiduc Charles, et quoiqu'il gagne la bataille d'Eckmiihl et qu'il prenne Vienne, il faut qu'il traverse le Danube et qu'il livre la bataille indécise d'Essling, avant qu'il puisse vaincre à Wagram (6 juillet 1809). Il
30 enlève à l'Autriche une grande portion de son territoire et demande pour femme la petite-fille de Marie-Thérèse. Il
Le génïR-\l Bonaparte
répudie la bonne Joséphine et épouse Marie-Louise. Celleci lui donne, le 20 mars 181 1, un héritier qu'il nomme le roi de Rome, et il croit, et le monde croit que la fortune lui sera encore favorable. L'année 18 12 ne répond pas aux promesses de 181 1, et un grand désastre viendra ébranler 5 le trône du père et du fils, du grand Empereur et du petit roi de Rome.
Campagne de Russie. — En 18 10 Louis Bonaparte, ne pouvant être indépendant dans son royaume, abdiqua, et immédiatement la Hollande fut réunie à la France. Les 10 villes Hanséatiques : Brème, Liibeck, et Hambourg, eurent le même sort, la Galicie fut ajoutée au grand-duché de Varsovie ; le duc d'Oldenbourg, oncle du tzar, fut dépossédé. On ne savait plus quelles seraient' les limites de l'Empire Français, et l'Europe entière était inquiète. Le 15 tzar Alexandre n'observa pas strictement le blocus continental et ne le pouvait pas ; alors Napoléon résolut de faire la conquête de la Russie. Il reprit ses rêves d'une expédition aux Indes et se voyait déjà maître de Moscou, de St. Pétersbourg, et de l'Asie. Cette vision lui fit commettre 20 la faute immense d'entreprendre la campagne de Russie, avant d'avoir pacifié l'Espagne. S'il eût consacré toute sa puissance, tout son génie, à cette dernière tâche, il eût infailliblement réussi, mais il crut que ses maréchaux suffiraient. Il rassembla une Grande Armée de plus de six cent mille 25 hommes, dont le tiers étaient des auxiliaires, et traversa le Niémen, le 24 juin 181 2. Les Russes firent une résistance opiniâtre à Smolensk, puis retraitèrent en dévastant le pays. Napoléon marcha sur Moscou, qu'il prit après la sanglante bataille de la Moskowa ou de Borodino, gagnée sur Kutu- 30 sow, et crut qu'Alexandre implorerait la paix. Il vit, ce-
pendant, que la guerre était à outrance, lorsqu'il fut obligé de quitter Moscou, incendiée peu avant l'arrivée des Français par le gouverneur Rostopchine. La Grande Armée, réduite à quatre-vingt mille hommes, commença sa désas- 5 treuse retraite, le 19 octobre 181 2. Le froid devint bientôt intense, les provisions manquèrent, et il fallut se défendre à chaque pas contre l'ennemi. A la Bérésina il fallut construire des ponts parmi des blocs de glace et traverser la rivière au miHeu de la mitraille ennemie. Les ponts se rompirent,
10 et des milliers d'hommes périrent ou furent faits prisonniers. Le héros de la retraite de Russie fut Ney, le brave des braves ; ce fut lui qui sauva les débris de l'armée, car Napoléon avait dû se hâter de retourner à Paris pour prévenir une conspiration. La guerre de. Russie avait en réalité brisé sa
15 puissance, mais ce prodigieux athlète devait encore lutter glbrieusement avant de tomber.
Campagne de 18 13. — Napoléon eut à faire face en 1813 à une sixième coalition des anciens ennemis de la France et sut encore vaincre. Il gagna avec de jeunes conscrits les ba-
20 tailles de Lutzen, de Bautzen, et de Dresde, où fut tué Moreau à côté de l'Empereur de Russie ; mais après Leipzig, où il avait tenu en échec, pendant trois jours, une armée bien supérieure en nombre à la sienne, il retraita vers la France. La retraite de Leipzig commença par un désastre :
25 on fit sauter trop tôt le pont sur l'Elster et un grand nombre d'hommes furent noyés ou pris. A Hanau les Bavarois furent écrasés, et Napoléon rentra en France. Il ne s'agissait plus de faire des conquêtes, il fallait maintenant défendre le sol de la patrie envahie par quatre armées.
30 Campagne de 1814 — Première abdication. — Dans la campagne de 18 14 l'Empereur Napoléon redevint le général
Bonaparte et renouvela les merveilles de 1796. Il tint tête avec soixante mille hommes à trois cent mille et les vainquit partout où il les rencontra : à Saint- Dizier, à Brienne, à Champaubert, à Montmirail. Il fit des prodiges, mais il ne put repousser le flot d'envahisseurs qui pénétraient en France 5 de tous côtés. Les ennemis marchèrent sur Paris, et Napoléon se préparait à frapper un grand coup, quand il apprit que Marmont avait capitulé et que Paris était au pouvoir des alliés. Napoléon signa une abdication à Fontainebleau, le 6 avril 18 14, fit ses adieux à sa vieille garde et partit pour 10 l'île d'Elbe. L'Empereur des Français, le maître de la France et de l'Europe, avait maintenant pour royaume une petite île dans la Méditerranée !
Retour de Vîle d*Elbe. — Louis XVIII, frère de Louis XVI, fut appelé au trône. C'était un homme intelligent et 15 sensé, mais quoiqu'il eût octroyé une charte au pays, il fut obligé de faire des concessions aux émigrés et de revenir quelque peu aux idées de l'ancien régime. Il fut bientôt très impopulaire, et Napoléon crut qu'il pouvait chasser les Bourbons et remonter sur le trône. Il quitta l'île d'Elbe, le 20 1^^ mars 18 15, avec une poignée d'hommes, et débarqua près de Cannes. Cette entreprise paraissait insensée, mais l'Empereur ne rencontra aucune opposition : les soldats que Louis XVIII envoya contre lui passèrent de son côté, et les chefs, parmi lesquels Ney et Labédoyère, firent de même. 25 Le 20 mars 1815, Napoléon rentra aux Tuileries et commença son nouveau règne de Cent Jours. Il parut disposé à adopter un système plus libéral de gouvernement, mais n'eut pas le temps de faire voir s'il était sincère. A la nouvelle du rétablissement de Napoléon les alliés résolurent de re- 30 commencer la guerre.
Waterloo. — Il y avait en Belgique une armée d'Anglais et de Hollandais sous Wellington et une armée de Prussiens sous Blucher. Napoléon résolut de ne pas attendre l'attaque des alliés, et il conçut le plan d'attaquer Wellington et 5 Blucher, de les séparer l'un de l'autre et de les vaincre l'un après l'autre. Son plan fut admirable et réussit d'abord. Ney maintint Wellington aux Quatre Bras, et Napoléon vainquit Blucher à Ligny et à Fleurus. Grouchy fut chargé de poursuivre Blucher, et Napoléon attaqua Wellington à Water-
10 loo (i8 juin 1815). Victor Hugo a donné dans ses "Misérables " une admirable description de la bataille de Waterloo et a dit que Napoléon fut vaincu par la fatalité. Sans vouloir diminuer le mérite de ses ennemis on peut dire qu'il arriva un concours inouï de circonstances malheureuses. Le général
15 Bonaparte les eût peut-être surmontées, l'échappé de l'île d'Elbe ne déploya pas, dit-on, son activité accoutumée, et ne put écraser Wellington avant l'arrivée de Blucher. Celuici échappa à Grouchy et rejoignit Wellington, qui ne résistait que par un miracle d'énergie. Ce fut alors une déroute com-
20 plète, malgré l'héroïsme de Ney et de la vieille garde. A Waterloo Napoléon fut vaincu ! Abandonné de tous, comme en 18 14, l'Empereur se rendit aux Anglais et, prisonnier de l'Europe, fut envoyé à Sainte-Hélène, au milieu de l'Atlantique.
25 Sainte-Hélène. — L'Angleterre ne traita pas son illustre captif avec générosité, et le geôher, Hudson Lowe, manqua de tact et de grandeur d'âme. Napoléon subit un long martyre à Sainte- Hélène et dicta des Mémoires éloquents sur sa prodigieuse carrière. Il mourut le 5 mai 182 1 et a
30 laissé un nom comme capitaine qu'on ne peut comparer qu'à ceux d'Alexandre, d'Annibal et de César. Il fut un. grand
destructeur d'hommes, il fut ambitieux, il fut égoïste, il laissa la France plus petite qu'il ne l'avait trouvée, mais aussi il propagea dans toute l'Europe les principes de la Révolution, il créa des institutions qui durent encore et il donna à la France une gloire qui l'a consolée dans ses défaites, en lui rappelant que, s'il y a eu Sedan, il y a eu aussi léna, après Rosbach.