‹ Précis de l'histoire de Jeanne d'Arc, surnommée La Pucelle d'OrléansChapitre 12 sur 19 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Une certaine femme dit et affirme, qu'étant âge'e de treize ans ou environ, elle a vu de ses yeux corporels saint Michel qui venoit la consoler, et quelquefois aussi saint Gabriel , qui lui apparoissoit sous une figure corporelle ; d'autres fois encore une grande multitude d'anges, et que dès-lors les saintes Catherine et Marguerite se sont fait voir à elle corporellement; qu'elle les voit même tous les jours, et a entendu leur voix ; que quelquefois elle les a embrasse'es et baisées en touchant leur corps. Elle a vu aussi les tctes des anges et des deux saintes ; mais elle n'a rien voulu dire des autres parties de leurs corps ni de leurs vêtemens.

Ces deux saintes lui ont parlé quelquefois auprès d'une fontaine située près d'un grand arbre , appelé communément Y Arbre des Fées j, dont on dit que les fées le fréquentent, et qu'on y vient pour recouvrer la santé, quoique le tout soit situé dans un lieu profane, et que plusieurs fois, dans ce lieu et dans d'autres endroits, elle les a vénérées et leur a fait la révérence.

Elle dit encore que ces deux saintes lui apparoissent, et se montrent à elle, depuis cette époque, avec des couronnes très-belles et très-précieuses, et même que plusieurs fois elles lui ont dit , par l'ordre de

Il4 PIÈCES RELATIVES

Dieu , qu'il falloit qu'elle allât trouver un certain prince séculier, et lui promettre que, par son secours et ses travaux , il recouvreroit par la force des armes un grand domaine temporel et un grand honneur mondain ; qu'il remporteroit la victoire sur ses ennemis ; qu'il la recevroit à son service, et lui donneroit des armes avec un corps d'arme'e pour exécuter ses promesses. De plus, etc. (rapporté à l'article 5.)

Elle ajoute que ces deux saintes l'ont approuvée, lorsqu'à l'insçu , et contre la volonté de ses père et mère, elle est sortie, à l'âge de dix-sept ans ou environ de la maison paternelle; et, s'étant associée à une multitude de gens d'armes, elle a passé les jours et les nuits avec eux, sans avoir jamais, ou n'ayant que rarement, d'autre femme avec elle.

Ces saintes lui ont dit et ordonné beaucoup d'autre choses, à raison de quoi elle se dit envoyée par le Dieu du ciel, et par l'Eglise victorieuse des saints qui jouissent déjà de la béatitude.

Cette même femme dit encore que le signe par lequel le prince auquel elle étoit envoyée s'est déterminé à croire à ses révélations et à la recevoir pour faire la guerre , consiste en ce que saint Michel , accompagné d'une multitude d'anges, dont les uns avoient des aîles , les autres des couronnes , parmi lesquels se trouvoient les saintes Catherine et Marguerite, et vint trouver ce prince; cet ange et ces saintes marchoient pendant un long espace à terre, dans les chemins, sur les degrés et dans sa chambre, avec les autres anges; l'un de ces anges donna à ce

A L nisiroiriE iiE je Anne d arc. i 13

prince une couronne très-pre'cieuse d'or pur , et s'in clina en lui faisant la re'vérence. Cette femme a dit une fois qu'elle croit que ce prince étoit seul lorsqu'il reçut ce signe, quoiqu'il y eût du monde assez proche de lui; et une autre fois, qu'un arclievêque reçut le signe, qui étoit une couronne, et la remit au prince, en pre'sence et à la vue de plusieurs seigneurs temporels.

Cette fenlme connoît, et est certaine que celui qui la visite est saint Michel, à cause des bons conseils, des secours qu'il lui a donnés, et de la bonne doctrine qu'il lui a apprise , et parce qu'il s'est liommé lui-même, en lui disant qu'il étoit saint Michel. Elle distingue pareillement les deux saintes l'une d'avec l'autre, parce qu'elles se nomment à el!e en la saluant ; c'est pourquoi elle croit qu'il est saint Michel» et elle croit que les discours et actions dudit saint Michel sont clioses vraies et bonnes, aussi fermement qu'elle croit que notre Seigneur Jésus-Christ a souffert et est mort pour notre rédemption.

Elle dit encore qu'elle est certaine que plusieurs faits qui sont dans le futur contingent arriveront, et elle se vante d'avoir eu connoissance, par les révélations qui lui ont été faites par les deux saintes, de certains faits cachés; par exemple, quelle sera délivrée de prison , et que les Français feront en sd compagnie le plus beau fait qui ait jamais été fait dans toute la chrétienté, et encore qu'elle a reconnu,

Il6 PltcES RELATIVES

par révélation des personnes qu'elle n'avoit jamais vues , et qu'elle a révélé et fait trouver une certaine épée qui étoit dans la terre.

( D'abord de l'article premier. )

Elle ajoute que ces deux saintes lui ont commandé , de l'ordre de Dieu, de prendre et de porter l'habit d'homme ; qu'elle l'a pris , comme elle fait encore , en obéissant à cet ordre avec tant de persévérance, que tantôt elle dit simplement qu'elle aime mieux mourir que de quitter cet habit , et d'autres fois , à moins que ce ne fût par l'ordre de Dieu ; elle a même mieux aimé ne pas assister à la messe et être privée du sacrement de l'Eucharistie, dans les temps prescrits aux fidèles, que de reprendre l'habit de femme et de déposer l'habit d'homme.

(article 5. )

Cette même femme dit et affirme que, par l'ordre et du bon plaisir de Dieu, elle a pris et porté continuellement un habit à l'usage des hommes. Elle dit de plus que, puisqu'elle avoit ordre de Dieu de porter l'habit d'homme, elle devoit prendre une robe courte, un gippon , des manches et des chausses attachées avec beaucoup d'aiguillettes, avoir les cheveux coupés en rond au-dessus des oreilles, et ne rien garder sur elle qui pût indiquer ou faire reconnoître le sexe féminin , si ce n'est ce que la nature a mis en elle pour la diflérence de son sexe. Elle convient d'avoir reçu

A l'histoire de JEANNE d'arc. lin

plusieurs fois l'Eucharistie étant ainsi vêtue, et elle n'a jamais voulu , quoique avertie et requise plusieurs fois charitablement, reprendre l'habit de femme, disant tantôt simplement qu'elle aime mieux mourir que de quitter cet habit, et d'autres fois, à moins que ce ne soit de l'ordre de Dieu , et que, si elle etoit en habit d'homme avec ceux en faveur de qui elle s'est armée, et que si elle agissoit ainsi qu'avant sa prise et sa détention, ce seroit un des plus grands biens qui pût arriver à tout le royaume de France, ajoutant que , pour chose au monde , elle ne feroit pas le serment de ne plus porter l'habit d'homme, et de ne plus prendre les armes, et en tout cela, elle dit qu'elle a bien fait, et qu'elle fait bien d'obéir à Dieu et à ses ordres.

Elle avoue et elle convient encore qu'elle a fait écrire plusieurs lettres dans lesquelles on mettoit ces mots : Jésus 3Iai'ia^ avec une croix j. que quelquefois elle y mettoit une autre croix, et que cela signifîoit qu'il ne falloit pas exécuter ce qu'elle mandoit dans sa lettre. Dans d'autres lettres, elle a fait écrire qu'elle feroit tuer ceux qui n'obéiroient pas à ses lettres et à ses ordres , et qu'on la reconnoîtroit aux coups , parce qu'elle avoit le meilleur droit de par le Dieu du ciel; et elle dit souvent qu'elle n'a rien fait qu'en vertu de révélations et par les ordres de Dieu.

Elle dit encore et elle avoue, qu'à l'âge de dixsept î\ns ou environ, elle est ailée, de son gré, et ea

llB ]*1ÈCES RELATIVES

vertu d'une révélation , trouver un certain écuyer qu'elle n'avoit jamais vu, quittant la maison paternelle contre la volonté de ses père et mère, qui perdirent presque la raison quand ils apprirent son départ ; qu'elle pria cet écnyer de la mener ou de la faire conduire au prince dont on parloit tout-à-l'iieure; qu'alors ce capitaine lui donna , sur sa demande un habit d'homme et une épée , et qu'il ordonna un chevalier, un écuyer et quatre valets pour la conduire; qu'étant arrivés auprès du prince dont il a été parlé plus haut, elle lui dit qu'elle vouloit conduire la guerre contre ses adversaires, lui promettant de lui procurer un grand domaine et de vaincre ses ennemis, et qu'elle étoit envoyée pour cela par le Dieu du ciel ; ajoutant qu'en tout cela -elle a bien agi, de l'ordre de Dieu et en vertu de révélation.

Elle dit et avou€ encore que d'elle-même, et sans y être forcée et engagée par personne, elle s'est précipitée d'une certaine tour très-élevée, aimant mieux mourir que d'être mise entre les mains de ses adversaires, et que de survivre à la destruction de la ville de Compiègne.

Elle dit encore qu'elle n'a pas pu éviter de se précipiter ainsi , quoique les deux saintes lui aient défendu de se jeter en bas, et quoiqu'elle convienne que c'est un grand péché d'ofî'enser ces deux saintes; mais qu'elle sait bien que ce péché lui a été remis après qu'elle s'eix est confessée ; et elle dit que cela lui a été révélé.

A l'histoike de jeanwe d'akc. 119

( D'aiord de T article premier. )

Les deux saintes lui ont re've'lé qu'elle sera sauvée dans la gloire des bienheureux, et qu'elle s'assurera le salut de son ame , si elle garde la virginité qu'elle leur a vouée la première fois qu'elle les a vues et entendues ; et , à l'occasion de cette révélation , elle assure qu'elle est aussi certaine de son salut , que si elle étoit réellement et de fait dans le royaume des cieux.

(article 9. )

Cette même femme dit que ces deux saintes lui ont promis de la conduire en paradis, si elle conservoit Lien la virginité dé son corps et de son ame, qu'elle leur avoit vouée ; elle dit qu'elle en est aussi certaine que si elle étoit déjà dans la gloire des saints; et elle ne croit pas avoir commis de péché mortel , parce que , si elle étoit en état de péché mortel , ces deux saintes, h ce qu'il lui semble, ne viendroient pas la visiter tous les jours, comme elles le font.

Cette même femme dit et affirme que Dieu aime certaines personnes, qu'elle désigne , qu'elle nomme, et qui sont encore sur la terre, et qu'il les aime plus qu'il ne l'aime elle-même, et qu'elle le sait par la révélation des saintes Catherine et Marguerite, qui lui parlent, non en anglais, mais en français, parce qu'elles ne sont pas pour les Anglais, et dès qu'elle a

120 l'iÈCES RELATIVES

SU que les voix étoient pour le prince dont on a parM plus haut, elle n'a pas aimé les Bourguignons.

Elle dit et avoue encore qu'à l'ëgard de ces voix et des esprits, qu'elle appelle Michel , Gabriel , Catherine et Marguerite , elles les a ve'nérés plusieurs fois en se découvrant la tête (caput discaperiendo) , en fléchissant les genoux , en baisant la terre sur laquelle ils marchoient, et en leur vouant sa virginité; qu'en les embrassant et en baisant les deux saintes, elle les a touchées corporelleraent et sensiblement ; qu'elle les a plusieurs fois appelées à elle pour leur demander conseil et secours, quoi jue souvent elles viennent la visiter sans être appelées ; qu'elle acquiesce et obéit à leurs conseils, et qu'elle y a acquiescé dès le commencement, sans prendre conseil de qui que ce soit, comme de son père et de sa mère , de son curé, de quelque piélat, ou de tout autre ecclésiastique. Et néanmoins elle croit que les voix des saints et saintes de celte nature lui viennent de Dieu et par ses ordres^ aussi fermement qu'elle croit à la religion chrétienne , et que notre Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous délivrer; que si un mauvais esprit lui apparoissoit en feignant d'être saint Michel, elle sauroit bien discerner s'il seroit saint Michel, ou non.

Celte même femme dit encore que, de son propre gré , sans qu'on l'y ait portée ou induite , elle a juré à ces deux saintes de ne point révéler le signe de la couronne qui devoit être donnée au prince à qui on l'envoyoit ; et enfin elle dit qu'elle ne pourroit le révéler qu'autant qu'elle en auroit la permission.

Page 1