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tête des soldats et marche vers cette ville. Soit donc qu'elle eût trompé la vigilance des assie'geans , soit par le secours de la divinité', et malgré les efforts des ennemis, elle entre de nuit à Orléans et y introduit un convoi de vivres, sans perdre un seul homme. Les Anglais, qui savoient la nécessité où étoient les assiégés , qui ne pouvoient plus supporter long-temps les fatigues du siège, n'attaquoient la ville que trèsfoiblement , et faisoient leurs gardes avec beaucoup de négligence; mais, dès qu'ils surent que la Pucelle y avoit jeté des vivres, ils furent irrités de voir qu'une femme aussi méprisable, chargée des opérations militaires, avoit trompé leur vigilance. Ils reprirent trèsvivement leurs attaques, ils exhortent et officiers et soldats à ne pas laisser échapper ce fruit de leur victoire, et promettent même des récompenses à ceux qui monteroient les premiers à l'assaut. Aussitôt le soldat s'empresse, de tous côtés on tire le canon; et, pour écarter les assiégés de l'endroit d'attaque , on les accable d'une grêle continuelle de traits.
Les habitans, surpris de cette vivacité, ne perdirent pas cependant courage, et le bâtard d'Orléans (qui commandoit dans la place assiégée), fit savoir au Roi, par ses émissaires, le grand besoin de vivres où ils étoient ; et que les choses se trouvoient dans une telle situation, qu'ils seroient obligés dans peu de se rendre, et qu'il n'y avoit que sa diligence et son courage qui pussent éloigner ce fâcheux accident. Il n'en fallut pas davantage au roi Charles pour faire partir au plus tôt un deuxième convoi. Cette nouvelle troupe avance vers Orléans, et à une lieue de la ville ils en avertissent
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la Pucelle, qui etoit dans la place, et la prient de venir le lendemain au-devant d'eux, avec un détachement, pour les introduire dans la ville. Les Anglais ne s'y opposèrent pas , et crurent que, plus il y auroit de monde dans une ville qui manquoit de vivres, plus tôt ils en seroient maîtres^
Le lendemain les troupes assiége'es font une sortie, et attaquent le fort le plus proche de la ville, où il y eut un grand carnage de part et d'autre. Ce fort est emporté, les Français le détruisent, y mettent le feu, et vont à un autre plus important et en meilleur état^ muni même d'une plus grosse garnison. Le comhat y fut ])lus vif; les Français, dont le nombie étoit supérieur aux Anglais de ce fort, l'investissent de toutes parts et l'attaquent avec beaucoup de vigueur; les Anglais sentirent bien que ce fort, auquel on avoit déjà fait une brèche, étoit difficile à défendre. Le sire de Talbot commandoit dans le fort voisin, mais il n'osoit en sortir pour secourir sa nation, dans la crainte, qu'en son absence, les Français ne s'en rendissent maîtres. Les Anglais, chassés de ce deuxième fort, forment un bataillon, etse retirent en bon ordre dans le troisième, où commandoit Talbot. Ce général fit aussitôt une sortie sur les Français , auxquels il imprime de la terreur et ranime le courage des siens, et les Français, pour se remettre, rentrent dans la ville. Les Anglais firent moins de carnage , parce que le fort qu'ils défendoient n'étoit pas hors d'insulte, et que les Français y avoient déjà fait brèche. Peu après, Talbot assemble le conseil de guerre, et fait connoître que l'on devoit abandonner entièrement le siège de
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celte ville, qui se défendoit comme si elle étoit soutenue par une force divine, ou que du moins il falloit le remettre à un temps plus convenable; et qu'ayant passe' inutilement l'hiver devant cette place, il valoit mieux se porter à des opérations plus utiles. On eut peine à goûter cet avis, mais il devenoit nécessaire. On prit donc le parti de se retirer, et l'on marcha vers Mehun. La retraite des Anglais causa une joie générale à Orléans , et tous les habitans se félicitèrent du grand péril dont ils étoient échappes. Sensibles à cette grâce qu'ils recevoient de Dieu même, ils lui en rendirent des actions de grâces pendant plusieurs jours.
Nous voyons par-là que, pour trop demander, on n'obtient quelquefois rien. Les Anglais, jusqu'alors victorieux , crurent qu'il étoit de la dignité du roi Henri VI d'Angleterre, de ne pas souffrir qu'Orléans se rendît à d'autres qu'à eux seuls (les habitans avoient offert cependant de se rendre au duc de Bourgogne), ce qui fut rejeté; et par là ils perdirent une conquête qu'ils ne croyoient pas qui pût leur échapper. Mais, loin de se rendre maîtres d'Orléans, la nécessité les obligea de porter leurs armes ailleurs, et les Français victorieux se saisirent des autres places des environs.
Jeanne ayant été prise en une sortie qu'elle fil à Compiègne , fut conduite à Rouen, où son procès lui fut fait, et la sentence que l'on rendit contre elle a paru l'une des plus cruelles qu'il y ait jamais eu, sans qu'on ait pu parvenir à en adoucir la rigueur et la dureté. Il est sûr qu'une femme qui défendoit sa
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patrie avec un courage martial méritoit beaucoup d'égards, surtout y ayant des exemples qui dévoient servir de modèle ; tel fut en particulier celui de Porsenna, roi d'Etrurie (ou de Toscane), qui récompensa le courage de Clélie, cette illustre Romaine, qui avoit engagé ses compagnes à franchir le Tibre à la nage, pour se retirer à Rome, quoiqu'on les eût données en otages au roi de Toscane , pour sûreté de la parole des Romains.
( Traduction de Lenglel Dufresnoy. )
Pontus Heuterus t prévôt d'Arnheim , en Gueldre , né en i535, mort en 1602 ( Rerum Burgundicarum ).
Jusqu'au siège d'Orléans , la fortune avoit favorisé les Anglais -, mais cette entreprise mit fin à leurs victoires et à leurs triomphes. Ils se virent contraints de céder aux Français les villes qui de tout temps avoient appartenu à la monarchie française, et de laisser enfin respirer un peuple qui gémissoit sous un joug étranger. La nation anglicane est donc obligée, pour lors, de céder la supériorité des armes et du gouvernement. Ce ne fut néanmoins ni par les forces d'Alexandre , de César, de Pompée ou de Gharlemagne, ni par la prudence des princes et des chefs de la noblesse, non plus que par l'habileté des meilleurs généraux; mais, ce qui ne se voit dans aucune histoire, ils se virent domptés par une pauvre paysanne de Lorraine , âgée
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de dix-huit ans, inconnue d'ailleurs, et qui jusqu'alors n'avoit fait autre chose que conduire à la campagne les vaches , les bœufs et les brebis.
Cette fille, nomme'e Jeanne, se présenta au Roi, et lui dit que Dieu l'envoyoit à son secours. Elle fut examinée en plein conseil, et y répondit avec beaucoup de prudence et de présence d'esprit. Elle eut alors le courage d'exécuter ce qu'aucun des généraux n'avoient pu faire, et avec six cents hommes de cavalerie, à la tête desquels on Tavoit mise, elle fit entrer dans Orléans , malgré même les Anglais , un grand convoi de vivres , qui servit à tirer les assiégés de l'extrémité et du grand besoin auxquels ils étoient réduits. Aussitôt après, elle fait une sortie à la tête de ses troupes; elle attaque et emporte trois des forts, par le moyen desquels les Anglais avoient bloqué la ville du côté de la rivière ; et tous ceux qui défendoient ces forts ayant été tués, elle les oblige à lever le siège. Cette victoire lui attira la confiatice du Roi , qu'elle conduisit à Rheims presque dans le même temps, pour y être sacré, selon l'ancien usage , et réduisit ensuite à son obéissance plusieurs autres villes.
Le courage de cette fille intimida si fort le duc de Redford , qu'il envoya ses députés en Flandre , pour engager le duc Philippe-le-Bon à se joindre à lui , et employer toutes ses forces et ses meilleurs officiers généraux pour s'opposer à cette jeune paysanne. Philippe se rendit donc à Paris, à la tête de huit cents gentilshommes, pour renouveler ses traités avec les Anglais , et ils prêtèrent de nouveaux sermens pour ne pas mettre bas les armes et ne faire aucune
paix qu'ils n'eussent entièrement de'truit Charles de Valois, roi de Bourges : c'est le titre que, par me'pris, ils donnoient au roi Charles VII.
Mais depuis, la Pucelle ayant trouvé moyen avec cinq cents chevaux d'entrer dans Compiègne, pour secourir cette place assie'ge'e, elle fit, dès le lendemain, une sortie avec quelques troupes, pour attaquer uu château qu'elle auroit sûrement emporté, si les principales troupes de l'armée ennemie n'étoient accourues de toutes paris pour s'y opposer.
Après un grand carnage qui se fit de part et d'autre, cette fille voulut regagner la ville ; et comme elle s'étoit mise à Tarrière-garde pour faciliter la retraite de ses gens, elle fut reconnue à son étendard et à son habillement qui étoit d'une étoffe de soie couleur de pourpre , brodé en or et en argent. Un cavalier bourguignon la saisit par son habit et la fit tomber de son cheval. Les Français se battirent très-vivement pour la délivrer; mais ayant été repoussés, elle se rendit au bâtard de Vendôme , et nos troupes ( les troupes bourguignones) eurent autant de chagrin de la voir conduire prisonnière au château de Marigny, que les Anglais en témoignèrent de joie. Elle se faisoit seule plus redouter de la nation britannique que tous les généraux du roi Charles.
Philippe-le-Bon la vit, lui parla , et la recommanda au comte Jean de Luxembourg, qui la fit transférer à Beaulieu et ensuite à Beaurevoir, où elle fut détenue quelque temps. Enfin, le roy d'Angleterre, à force de sollicitations réitérées et d'importunilés, se la fit délivrer et ordonna de la faire brûler dans le
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marché de Rouen , non qu'elle eût rien commis qui me'ritât upe aussi indigne et aussi cruelle mort , mais plutôt par la liaine ou la fureur qu'ils avoient conçue contre une fille méprisable en elle-même, qui cependant avoit défait et battu plus d'une fois les meilleurs généraux qu'eût alors la nation britannique. On l'accusoit de sortilège et de s'entendre avec les esprits malins, pour la conduite de la guerre; comme d'un autre côté on prétendoit qu'elle s'étoit écartée de la foi catholique. C'est ce que le roi Henri VI, après son arrivée en France, en écrivit de sa main au duc Philippe-le-Ron.
Il y a aujourd'hui des personnes qui regai^ent toute cette histoire comme une fable; mais, outre que cet événement est trop proche de nous pour être traité de fabuleux, il est attesté par tous les écrivains du temps, qui parlent de cette fille et de ses opérations avecbeaucoup d'éloges. J'ai vu moi-même, sur le pont d'Orléans, la statue en bronze de la Pucelle, avec ses cheveux voltigeans, et à genoux devant Jésus-Christ crucifié, avec une inscription qui fut placée alors, et qui marquoit que cette statue avoit été placée aux dépens des femmes et des filles d'Orléans , en mémoire de la délivrance de cette ville assiégée par les Anglais.
D'ailleurs en écrivant ce qu'on vient de lire, j'avois toujours devant les yeux l'histoire du duc Philippe-le- Bon, que Georges Châtelain a écrite en français avec, autant d'élégance que d'exactitude (0; et il témoigne que, comme il vivoit du temps de ce prince, il a vu
(0 L'histoire de Georges Cbàlelain n'a pas été imprimée, et Ton ne croit pas qu'il existe en France aucune copie de son manuscrit.