‹ Précis de l'histoire de Jeanne d'Arc, surnommée La Pucelle d'OrléansChapitre 3 sur 19 · SUR JEANNE D ARC. IQ · texte numérisé non relu

SUR JEANNE D ARC. IQ

pendant son séjour à Neufchâteau elle servit dans l'hôtellerie où sa famille e'toit loge'e. Plusieurs te'moins rapportent quelle menoit les troupeaux de son père dans les environs de la ville , et qu'elle aidoit l'hôtesse dans les soins de la maison. Il est probable, vu la pauvreté de ses parens, qu'elle et ses frères payoient par leurs services l'hospitalité qu'on leur donnoit. En admettant que Jeanne ait été effectivement, et même pendant plusieurs années, servante dans une auberge, avant de délivrer la France du joug de l'étranger, la gloire qu'elle s'est si justement acquise ne seroit point ternie par la condition où le sort l'auroit réduite : mais nous avons dû rétablir l'exactitude des faits.

Ce que rapporte d'ailleurs Monstrelet de sa hardiesse à chevaucher che\^aulxj, et aussi de faire apperlises que les jeunes filles n'ont point accoutumé de faire est confirmé par un historien contemporain. Philippe de Bergame, dans son livre de claribus nuilieribus j, raconte que Jeanne^ des sa jeunesse,, disputait le prix de la course à ses compagnes ; quelle combattoit avec des espèces de lances ^ ainsi qu' auraient pu faire les plus habiles chevaliers ; qu'elle faisait assaut cantine des arbres comme s'ils eussent été des combattans j quelle montait les chevaux quelle m,enoit paître , s'y tenoit aussi bien que les meilleurs écujersj et que , armée de longs bâtons, elle frappait comme des coups de lance si rudes j, que ceux qui la regardaient ne pouvaient s'empêcher de l'admirer. Il dit tenir ces particularités de Guillaume Guasche, qui les avoit lui-même apprises à la Cour de Charles VII.

Cependant l'invasion des Bourguignons avoit re-

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double l'enthousiasme de Jeanne; elle de'sirolt plus ardemment que jamais de se rendre auprès de Baudricourt , et le séjour de Neufchâteau , qui la tenoit éloignée de Vaucouleurs('),lui devenoit insupportable. Elle ne pouvoit dissimuler son impatience , et disoit au elle était malade de rester en ce lieu. Aussitôt que les Bourguignons furent retirés , elle retourna avec sa famille au hameau de Domremy, qui avoit été saccagé ; l'église même n'avoit pas été épargnée ; les Boureuisnons l'avoient réduite en cendres. Il est facile d'imaginer l'elTet que produisit sur elle la vue des excès auxquels ils s'étoient livrés.

Quelques historiens placent pendant son séjour à Neufchâteau un voyage qu'elle fut obligée de faire à Toul pour un procès fort singulier ; d'autres pensent que ce voyage n'eut lieu qu'après son retour à Domremy : quoi qu'il en soit, voici le sujet du procès. Un jeune homme, dont on ignore le nom, l'avoit demandée en mariage, et avoit été refusé, parce qu'elle avoit consacré sa virginité à Dieu. Il paroît que Jacques d'Arc et Isabelle Romée désiroient vivement cette union, qui auroit mis fin à leurs inquiétudes, et qu'ils' firent d'inutiles efforts pour obtenir le consentement de leur fille. Le jeune homme ne sachant quel moyen employer pour vaincre sa résistance, prétendit qu'elle lui avoit fait promesse de mariage, et il la cita devant l'ofiicial de Toul , afin de la forcer à remplir cette promesse. Jeanne dit que ses voix lui assurèrent qu'elle gagneroit son procès : elle se rendit à Toul, voulut se défendre elle-même, fit serment de dire la vérité,

(•) Domremy est à deux lieues au nord de Neufchâteau, et ù trois lieues au sud de Vaucouleurs.

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jura qu'elle n'avoit jamais fait de promesse, et l'official prononça en sa faveur.

Quoique sa conduite fut à l'abri de tout reproche, qu'elle donnât l'exemple de la pieté la plus fervente, qu'elle remplît tous ses devoirs avec soumission et exactitude , qu'elle poussât la modestie jusqu'à ne pouvoir soutenir les regards d'un homme, son refus de se marier, et les paroles qui lui échappoient toujours sur son projet, entretenoient les craintes de ses parons. Ils avoient les yeux ouverts sur toutes ses de'raarches , et la tenoient , comme elle dit elle-même , en grant subjection. Convaincue qu'elle n'obtiendroit pas leur aveu pour se rendre auprès de Baudricourt , elle chercha les moyens d'y aller à leur insu.

Un frère, ou, selon quelques historiens, un beaufrère de sa mère , nommé Jean Lapart , ou Jean Laxart, habitoit le village du Petit-Burey, situé entre Domremy et Vaucouleurs. Il lui avoit toujours témoigné beaucoup d'amitié; elle jeta les yeux sur lui pour l'exécution de son projet : elle le décida sans peine à la demander à ses parens, pour soigner sa femme qui étoit enceinte. Dès qu'elle fut installée chez son oncle , elle lui dit qu'il falloit absolument qu'elle fit un voyage à Vaucouleurs , que de là elle partiroit pour la France, iroit trouver le Dauphin, et le feroit couronner. Qu'on se figure, s'il est passible, l'étonnement du bon villageois à une pareille proposition ! Cependant elle insista avec tant de force, lui parla avec tant d'assurance, qu'elle finit par le persuader. Nonseulement il consentit à la seconder, mais il voulut aller trouver seul Baudricourt, et lui faire connoître la misnon dont Jeanne disoit cire chargée. Le capitaine de

Vaucouleurs l'accueillit fort mal, le renvoya sans presque vouloir l'e'couter, tant sa demande semhloit absurde, lui recommanda, à plusieurs reprises, de bien souffleter sa nièce, et de la reconduire chez ses parens. Jeanne, loin d'être déconcertée par le mauvais succès de cette première démarche , prit les habits de son oncle, et voulut partir à l'instant elle-même pour Vaucouleurs. Laxart voyant qu'il étoit impossible de la retenir, se détermina à l'y accompagner. Ce voyage eut lieu à peu près a l'époque de l'Ascension [1,4^8]. La Piicelle se lit annoncer au gouverneur , qui refusa d'abord de la recevoir ; elle renouvela sa demande , fut admise, et, dans ses interrogatoires, elle déclara que, par le secours de ses voix , elle connut Baudricourt, quoiqu'elle ne l'eiit jamais vu auparavant. Bertrand de Poulengy, présent à cette entrevue, en a raconté le détail dans sa déposition, La jeune fille dit au sire de Baudricourt quelle venait vers lui de la part de son Seigneur^ pour qu'il majiddt au Dauphin de se bien maintenir ^ et qu'il n'assignât point bataille à ses ennemis^ parce que son Seigneur lui donneroit secours dans la mi-caresme ; elle ajouta que le r oy au Ime n' appartenait pas au Dauphin j mais à son Seigneur ; que toutesfois son Seigneur vouloit que ledit Dauphin Jevinst roy , et qu'il eust le royauhne en dépota, que malgré les ennemis dudit Dauphin ^ il serait roy, et quelle le mènerait sacrer. Le gouverneur lui demanda qui était son Seigneur? elle répondit avec fermeté: Le Roi du eiel. Baudricourt ne sachant si c'éloit une moquerie , ou si cette jeune paysanne étoit folle , ne voulut pas en entendre davantage. Suivant l'auteur de nos mémoires, il lui sembla qu'elle estait b amie pour

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ses gcjis à se cliverlir et esbattre en péché-) inesme il Y en eut aucuns qui avaient volonté cl'j essayer^ mais aussitôt qu'ils la voyoient , dit l'auteur j ils estoient refroidis , et ne leur en prenait volonté.

Un courage ordinaire eut e'té rebuté par cet indigne traitement; Jeanne resta inébranlable dans son projet; elle déploya cette persévérance, cette force de volonté qui presque toujours finissent par surmonter les obstacles, et par faire réussir les entreprises les plus difficiles. Elle déclara, il est vrai , que ses voix Tavoient avertie qu^e//e serait trois fois refusée j et qu'ensuite elle obtiendrait l'assistance de Baudricourt. Elle prolongea donc son séjour à Vaucouleurs; son oncle y resta avec elle, et elle réclama les secours du ciel par ses ferventes prières. Elle passoit la plus grande partie des journées à l'église , et souvent y paroissoit plongée dans une profonde méditation. Cependant son impatience ne supportoit qu'avec peine ces longs retards. Le tcnis lui était ^ disoit-elle, aussi pesant qu'il eust été a une femme enceinte , de ce qu'an la conduisait pas auprès du Dauphin. Il faut absolument que j'y aille, répétoitelle sans cesse, mon Seigneur lèvent ainsi ^ c'est de la part du Roj du ciel que cette nussian m'est confiée ^ et quant je devrais j aller sur mes genoux,, j'irais. Elle prioit tous ceux qu'elle voyoit de la mener auprès du Dauphin , ajoutant que c'estoit pour le très grand avantage dudit Dauphin. Elle rappeloit cette prédiction dont nous avons déjà parlé, que la France, perdue par une femme, ne pouvoit être sauvée que par une vierge des marches de Lorraine.

Ces discours se répandoient dans la ville, et y pro-

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duisoient d'autant plus d'impression sur les esprits , qu'ils paroissoient dictés par un pouvoir surnaturel, à une jeune paysanne dans laquelle on ne remarquoit d'ailleurs qu'une grande piété, beaucoup de candeur, de simplicité et de modestie. Le sire de Baudricourt lui-même en fut frappé, et voulut la revoir; suivant les idées du temps, il étoit disposé à la considérer comme sorcière. Il se rendit avec le curé de Vaucouleurs, dans la maison où elle logeoit. Le curé déploya son étole, l'adjura, et lui dit, que si elle estoit mauvaise elle partisi d'eux , que si elle estoit bonne elle s'approchât. Jeanne s'avança en marchant sur ses genoux, répondit aux questions du gouverneur, et après son départ, se plaignit du curé qui avoit lévélé diverses choses qu'elle lui avoit confiées sous le sceau de la confession. Le capitaine de Vaucouleurs ne voulut rien prendre sur lui , mais la chose lui parut assez importante pour qu'il en écrivît au Roi.

Sur ces entrefaites Laxart fut obligé de retourner chez lui, et il ramena sa nièce au Petit-Burey. On ignore si Jacques d'Arc eut à cette époque connoissance du voyage de sa fUle. On a lieu d'en douter , puisqu'il la laissa chez son oncle, et qu'il ne fit rien pour l'empêcher de retourner à Vaucouleurs.

Nous avons déjà fait observer que Jeanne étoit parvenue à convaincre son oncle de la vérité de sa mission , et le mauvais succès de ses deux voyages n'avoit pas refroidi le zèle du bon villageois. Cédant aux instances de sa nièce , il la ramena encore à Vaucouleurs un peu avant le commencement du carême de la même année 14^8 (0. Mais Baudricourt, qui n'a-

(') Il ne faut pas perdre de vue c^ue Tannée commenroit alors à Parque.

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voit pas reçu la réponse du Roi, refusoit de se prononcer. Jeanne prit alors la résolution de partir à pied avec son oncle et avec un nommé Jacques Alain, qui offrit de l'accompagner. Déjà ils étoient en route lorsqu'elle pensa qu'elle ne devoit pas se présenter au Dauphin sans avoir une lettre du gouverneur, ou sans être sous la protection de quelque personne do marque ; elle revint donc sur ses pas.

Jeanne renouveloit inutilement ses instances auprès de Baudricourt , lorsque le hasard ou la curiosité amena dans la maison où elle logeoit, Jean de Novelonpont, surnommé de Metz, gentilhomme fort considérée Vaucouleurs. Que faites-vous ici, mon enfant, lui dit-il , ne faut-il pas bien que le Roi soit chassé du j'Qja me , et que nous devenions yén^lois ? — Je suis venue j répondit la Pucelle, demander à Baudricourt qu'il me fit conduire au Roi ; il na cure de moi ni de mes paroles , et cependant avant qu'il soit la mi~ caresme il faut que je sois devers le Roi , dusse -je , pour m' j rendre, user nies jambes jusqu'aux genoux. Car personne au monde, ni rois , ni ducs, ni fille de roi d'Ecosse (0 ou tous autres ne peuvent reprendre le royaume de France , et il n'y a pour lui de secours que moi-même , quoique j' aimasse mieux rester à filer auprès de ma pauvre mère , car ce n'est pas là mon ouvrage. Mais il faut que j'aille , parce que mon Seigneur le veut. — Et quel est ce Seigneur? demanda de Mttz. — C'est Dieu , répondit-elle. La naïveté de cette jeune fille , le ton d'inspiration avec lequel elle

(') On nrgocioit alors le mariage du dauphin Louis, fils de Charles A'II, aver la fille du ici d'Ecosse , qui promeuoii d'envoyer de nouveaux secours.

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prononça ces paroles, entraînèrent le gentilliommo, qui lui promit, par sa foi j la main dans la sienne,, que ^ sous la conduite de Dieu , il la meneroit prés du Roi. Quand voulez-vous partir ? lui dit-il. — Plus tôt aujourd'hui que demain ^ répliqua vivement la Pucelle. Puis, comme elle te'moigna le désir de voyager avec des habits d'homme , il lui en fit apporter et elle s'en revêtit. Ces détails sont extraits de la déposition de Jean de Metz, au procès de révision. Lorsque les juges de Rouen demandèrent plus tard à Jeanne d'Arc si c'étoit ii la requeste de Baudricourt quelle avoitpris des habits d'homme j elle répondit que c'était par elle j et non à la requête d'homme au inonde. On lui demanda si ses voix le lui aboient ordonné. — Tout ce que j'ai Jait de bien, répondit-elle, je l'ai fait par le commandement des voix.

Le départ fut néanmoins encore différé de quelques jours, et on ne connoît pas la cause de ce retard. Quelques-uns ont cru devoir l'attribuer à Baudricourt, qui ne vouloit point permettre le voyage sans un ordre exprès du Pvoi ; il paroît que cet ordre n'étoit pas arrivé.

Les projets de Jeanne d'Arc commençoient à faire du bruit dans le pays ; chaque jour augmentoit le nombre de ses partisans. Suivant les déclarations de plusieurs témoins , on iwyoit en elle une ejivojée de DieUj et on disoit hautement qu'elle étoit conduite par l'esprit du Seigneur. Le duc de Lorraine, qui étoit malade, voulut la consulter; il lui envoya un cheval et un sauf-conduit; elle se mit en route pour Nancy avec son oncle. Quelques historiens prétendent quelle étoit alors en pèlerinage à Saint-Nicolas, près

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de cette ville; d'autres placent son voyage à Nancy vers les fêtes de la Pentecôte de 1428, c'est-à-dire, h l'e'poque où elle alla pour la première fois à Vaucouleurs. Mais comme Jean de Metz dit l'avoir accompagnée jusqu'à Toul , nous n'avons pu admettre ni l'une ni l'autre de ces versions. Le duc l'interrogea sur les bruits qui couroient relativement à ses révélations et à ses projets ; mais ce prince ayant été l'ennemi de Charles VII , elle crut devoir éviter toute explication ; elle lui dit seulement qu'il falloit qu'elle allât trouver le Dauphin, et, ce qui paroîtroit étonnant si on n'avoit déjà donné une idée de son caractère, elle supplia le duc de commander à son fils (') de la conduire en France. Le prince lui parla de sa maladie ; elle répondit qu'elle n'avoit là-dessus aucune lumière , et elle ne craignit pas d'ajouter que comme il vivoit mal avec la duchesse , qui étoit une princesse bonne et vertueuse , il ne guériroit point s'il ne changeoit de conduite à son égard. On n'a pas d'autre détail sur cette audience ; on sait seulement que le duc lui fit donner quatre livres en la congédiant.

Jean de Metz ne négligeoit rien pour presser le départ de Jeanne ; il étoit secondé par Bertrand de Poulengy, cet autre gentilhomme dont nous avons déjà parlé, et qui s'étoit trouvé à la première entrevue de Jeanne avec Baudricourt. Il étoit devenu l'un des plus zélés partisans de la jeune héroïne, et avoit. pris la résolution de l'accompagner dans son voyage.

(0 Ce duc de Lorraine étoit Charles I, surnommé le Hardi. Il n'avoit eu que deux filti , morts en bas âge. On croit donc qu'il est question ici de Reué d'Anjou, l'un de ses gendres, qui n'avoit point abandonné le Dauphin dans 1 adversité.

On olxtint enfin l'aveu du gouverneur, qui consentit à donner des lettres pour le Roi. Suivant M. de l'Averdy, un des gentilshommes qui partirent avec Jeanne, a déclaré que le capitaine avoit reçu les instructions qu'il attendoit de la Cour. On a cherché inutilement cette circonstance dans les manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Mais M. de l'Averdy a pu la trouver dans un manuscrit précieux de l'ancienne l)ibliothèque de Rohan -Soubise qu'il a eu à sa disposition, et que l'on n'a pu découvrir depuis la vente de cette bibliothèque. On est d'autant plus disposé à accueillir son assertion , qu'elle explique le retard apporté au voyage de Jeanne d'Arc, les refus prolongés de Baudricourt , et l'assentiment qu'il finit par donner à l'entreprise. D'ailleurs , parmi les personnes qui formèrent le cortège de la Pucelle, il y a un nommé Colet , de Vienne , qui est qualifié envoyé du Roi ( Nuncius regius ) c'éfoit probablement cet envoyé qui avoit apporté la réponse de Cliarles , et qui retournoit à la Cour. La suite de cette Notice prouvera bientôt que le conseil de Charles en permettant le voyage de Jeanne , avoit eu le désir de voir une fille extraordinaire , sans croire qu'il fût même possible de fonder aucune espérance sur les promesses d'une pauvre paysanne.

Quelques historiens ont voulu attribuer à une cause surnaturelle le consentement de Baudricourt; ils ont répété, d'après le journal du siège d'Orléans, et d'après nos Mémoires , que le jour même où les Français furent battus à Rouvray ( la journée des Harengs ) , la Pucelle dit au gouverneur : Le Bol vient d'avoir grant doniniaige devant Orléans ; il en

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aura encore plus si je ne suis menée devant lui ; ils ajoutent que la nouvelle de la défaite de Ptouvray étant arrivée à Vaucouleurs , Baudricourt ne crut plus pouvoir s'opposer au départ de la jeune inspirée.

Il est à remarquer que le gouverneur ne fit aucun frais pour le voyage de la Pucelle ; il ne lui donna qu'une épée (0. Divers liabitans de Vaucouleurs se réunirent pour lui procurer des vêtemens d'homme convenables. Jean Laxart et Jacques Alain lui achetèrent , à leurs frais , un cheval qui coûta douze livres , et comme ils ne possédoient pas cette somme, Laxart en fit son billet. Ce fut Jean de Metz qui pourvut à la dépense pendant la route ; les registres de la chambre des Comptes prouvent que le Roi n'en ordonna le remboursement que le 21 avril i^iq; c'est-à-dire, après avoir fait examiner la Pucelle, et après l'avoir chargée de conduire des secours à Orléans.

L'escorte destinée à Jeanne d'Arc se composoit des seigneurs de Metz et de Poulengy , chacun avec leur valet , de Colet de Vienne , envoyé du Roi , et de r^ichard, archer. On a dit que Pierre d'Arc, troisième frère de la Pucelle , partit alors avec elle pour la France, et on fondoit cette opinion sur ce que Pierre, dans une requête présentée en i444 au duc d'Orléans , exposoit être parti de son pays pour servir aux guerres du Roj et de monsieur le duc , en la compagnie de Jehanne la Pucelle , sa sœur. D'après la construction de cette phrase, on ne sauroit décider si ce jeune homme est parti avec sa sœur, ou

(') Quelques manuscrits portent seulement qu'il lui procura une cpée.

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s'il est allé la rejoindre plus tard. Les chroniques , ni les interrogatoires ne font aucune mention de lui au moment du de'part, pendant la route, ni à l'époque de Tai rivée à Cliinon. Tout porte ainsi à croire qu'il n'e'toit pas du voyage.

Lorsque Jacques d'Arc et sa femme apprirent que Jeanne étoit à Vaucouleurs, et qu'elle se disposoit à partir pour la France, ils accoururent de'sespérés. Jean de Metz de'clare les avoir vus dans la ville, et dit que c'était de dons laboureurs , honnêtes et craignant Dieu. On n'a aucun détail sur les efforts qu'ils durent faire pour retenir leur fille. Le défaut de renseignemens à cet égard a fait penser qu'ils étoient arrivés pendant que Jeanne étoit à Nancy auprès du duc de Lorraine, et que le voyage de France étant décidé, on les avoit renvoyés à Domremy avant son retour. Jeanne, en parlant du chagrin qu'éprouvèrent alors son père et sa mère, dit çu'il s'en fallut peu qu'ils n'en perdissent le sens ; quelle leur a écrit depuis j et qu'ils lui ont pardonné.

Le jour fixé pour le départ, une foule d'habitans de Vaucouleurs s'éloit portée au lieu où Jeanne devoit monter à cheval avec son escorte. La jeune héroïne, au comble de ses vœux, étonnoit tout le monde par son assurance. Lorsqu*on lui demandoit cmnment il étoit possible quelle entreprît de irccverser un si ar and espace de pays infestés par les hommes d' armes , elle répondoit avec fermeté : Je ne crains pas les hommes d^ armes, je trouverai le chemin libre ^ car s'il j a des hommes d'armes sur la route ^ j'ai Dieu mon seigneur qui me fera mon chemin jusqu'à monseigneur le Dauphin. Baudricourt avoit fiiit prêter

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serment à ceux qui s'e'toient charge's de l'escorter, qu'ils la conduiroient saine et sauve auprès du Roij mais il e'toit loin de partager l'enthousiasme qu'inspiroit cette jeune fille, sur laquelle reposoient de si grandes espérances. Il obëissoit à la Cour en ordonnant son départ, mais il lui étoit impossible de voir dans une paysanne de dix - sept ans , une héroïne chargée de délivrer le royaume. Il ne lui dit que ces mots, en prenant congé d'elle : Va^ et advienne ce quil pourra. Mais les voix avoient dit à Jeanne, suivant ses interrogatoires, va hardjment , et quant tu seras vers le l^oj , il oura signe de te recevoir et de te croire ^ et son ame étoit inaccessible à la crainte.

Il lui restoit cependant encore de grands obstacles à surmonter. Des dangers de toute espèce la menaçoient sur sa route, et de nouvelles difficultés l'attendoient à la Cour. Sa fermeté devoit être mise à toutes les épreuves, avant qu'elle pût obtenir là permission de verser son sang pour la France.

Jeanne d'Arc partit de Vaucouleurs le premier dimanche de Carême, i3 février i^uS. Les bandes anglaises et bourguignones, qui parcouroient la Champagne dans tous les sens, donnèrent d'abord beaucoup d'inquiétude aux voyageurs ; ils n'osoient ni suivre les grandes routes, ni approcher des forts occupés par 1 ennemi. A la fin de la première journée, il fut résolu qu'on ne s'arrêteroit pas, et qu'on marcheroit toute la nuit. Le soir du second jour on arriva à Saint-Urbain, petit bourg sur la Marne, près de Joinville, et l'on coucha dans une abbaye.

On ne trouve dans les dépositions des témoins, ni

dans les chroniques , aucun renseignement sur la route qui fut suivie depuis Saint -Urbain jusqu'à Auxerre; il paroît qu'on y courut de grands dangers. Les hommes qui s'e'toient charge's d'escorter Jeanne furent bientôt effrayés de leur entreprise ; quelquesuns d'entre eux , la conside'rant comme une folle ou comme une sorcière, auroient voulu l'abandonner et même la faire arrêter. De Metz et Poidengy ne pensoient point à trahir ainsi leurs sermens , mais ils étoient intimidés. Jeanne seule montroit ce calme qui caractérise le véritable courage; son assurance frappa ses compagnons, elle parvint à la leur faire partager, et prit sur eux un tel ascendant, qu'ils lui obéissoient en tout point, et qu'ils n'avoient, dit l'un d'eux, plus d'autre volonté que les siennes. Cependant ses projets leur paroissoient si extraordinaires, qu'ils ne pouvoient s'empêcher de lui demander si elle étoit bien sûre de faire ce qu'elle disoit. Ne craignez rien, répondoit-elle, tout cela m est commandé, car mes frères de Paradis me disent ce que j'ai à faire. Il y a quatj^e ou cinq ans, ajoutoit-elle, que mes frères de Paradis et mon seigneur m'ont dit qu'il falloit que j'allasse à la guerre pour recouvrer le rojaume de France ; puis, afin de les encourager, elle leur promettoit que le Roi leur feroit bon insage. Chaque nuit elle couchoit entre de Metz et Poulengy, enveloppée dans son manteau, les aiguillettes de ses chausses et de son gippon fortement attachées. Il paroît que ces précautions n'étoient pas nécessaires pour les deux gentilshommes. De Metz a déclaré qu'elle lui inspiroit ime telle crainte, qu'il n'eût jamais osé lui rien demander de malhonnête, que la pensée ne lui en vint

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même pas. Poulengy, qui etoit plus jeune, a affirmé n'avoir eu ni volonté ni désir, à cause de la grande bonté qu'il voyoit en elle; il n'en étoit pas de même, surtout pendant les premiers jours, à l'égard des autres individus du cortég\ Ils ont avoué que, frappés de la beauté de cette jeune fille, ils avoient d'abord formé des desseins criminels, qu'ils avoient voulu plusieurs fois lui parler de leurs désirs, mais qu'une honte soudaine s'étoit toujours emparée d'eux, et les avoit retenus. Ainsi Jeanne n'avoit pas eu moins de risques à courir avec les liommes de son escorte, qu'avec les Anglais et les Bourguignons, qui pouvoientla surprendre à chaque instant.

De Metz et Poulengy la conduisoient le plus secrètement qu'il étoit possible; mais les détours qu'ils croyoient devoir faire, pour cacher leur marche, déplaisoientà la jeune héioïne, qui, persuadée que Dieu veilloit sur elle , ne voyoit dans ces précautions , dictées par la prudence, qu'un retard inutile apporté à son entreprise. Arrivée à Auxerre , elle dit avoir entendu la messe dans la grande église. Malgré sa déclaration positive, quelques historiens ont pensé qu'il étoit impossible qu'on lui eût fait traverser cette ville , qui étoit au pouvoir des Anglais. Ils font remarquer que six personnes à cheval auroient nécessairement fixé l'attention des habitans , et excité des soupçons ; ils présument que la Pucelle, avec son escorte, passa près de la ville et non dans la ville. On n'a rien de plus posiiif sur le voyage d'Auxerre jusqu'à Gien , première vil'e occupée par les troupes royales. Il paroît cependant, d'après les dépositions de Dunois et de Guillaume de Ricar^Ue, 8. 17

que son arrivée fit grand bruit , que la nouvelle en fut portée à Orléans, et que les habitans de celte dernière ville crurent dès-lors voir en elle leur libératrice. De Gien , la Pucelle se rendit à Fierbois, village situé à quelques lieues de Chinon, où étoit la Cour, et elle fit demander au Roi la permission de se présenter devant lui avec les lettres du capitaine de Vaucouleurs.

Le premier soin de Jeanne d'Arc fut d'aller rendre grâces à Dieu dans l'église de Fierbois, qui, par un hasard singulier, étoit sous l'invocation de sainte Catherine (i). Le lecteur n'a pas oublié que la Pucelle avoit eu , dès son enfance , une dévotion particulière pour cette sainte, et qu'elle l'avoit désignée comme vm des principaux agens de ses révélations; elle dut donc prier avec plus de ferveur encore dans l'église de Fierbois, et en conserver le souvenir. Elle y entendit tiois messes dans un jour.

Cependant il y avoit beaucoup d'irrésolutions à la Cour de Charles VII, sur le parti qu'il convenoit de prendre à l'égard de Jeanne ; ])lusieurs étoient d'avis de la renvoyer sans l'entendre. Après avoir délibéré pendant deux jours , on lui permit de venir à Chinon , mais on crut devoir la faire examiner par des commissaires avant de la présenter au Roi. Elle fut amenée par Jean de Metz et par Poulengy ; les commissaires lui firent beaucoup de questions sur ses projets ; elle refusa d'aboi d de répondie, se bornant à dire qu'il falloit qu'elle parlât

{') Celle i'^Vise cloit rn grande vc'néralion dans le pays; on y faisoit beaucoup de pèlerinages, et il y avoit un couvcul qui servoit tl'hofficc pour les pèlerins.

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au Daupliin ; mais les commissaires lui ayant ordonné, au nom du Roi , de s'expliquer sur la mission dont elle se prétendoit charge'e, elle re'pondit avec la même assurance que devant Baudricourt, quelle auoit deux choses à accomplir de la paît du Roi des deux ; la première de faire lester le siège d' Orléaiis ^ la deuxième de conduire le Roi à Rheims et de l'y faire sacrer. On a vu, dans le Tableau du règne de Charles VU, à quelles extre'mite's la France étoit alors réduite; La funeste /owr/zee des Harengs venoit de de'truire les dernières espérances des royalistes; c'étoit au moment où l'on n'avoit plus de troupes, plus de moyens d'en lever, où Ton s'atlendoit à voir l'ennemi pousser rapidement ses conquêtes sans pouvoir lui opposer aucun obstacle, qu'une pauvre paysanne sans expérience, sans habitude de la guerre, prétendoit faire prendre l'offensive, délivrer une ville assiégée par une armée redoutable, et traverser des provinces occupées par les Anglais, pour conduire le Roi à Rheims, où dominoit la faction bourguignone.

Quelques-uns des commissaires ne purent s'empêcher de la considérer comme une insensée , et insistèrent pour qu'on la renvoyât. Les autres pensèrent que dans la position désespérée où l'on se trouvoit, on ne devoit négliger aucun moyen de salut, et que puisque cette jeune paysanne se disoit envoyée de Dieu , le R.oi ne pouvoit refuser de l'entendre. La manière simple, mais décidée, avec laquelle elle avoit parlé de sa mission, avoit d'ailleurs fait impression sur leurs esprits.

Charles , avant de rien résoudre , voulut faire prendre des informations sur elle, dans son pays, et

en attenclant on lui assigna un logement dans le cliâteau de Couldray. Plusieurs seigneurs allèrent l'y visiter; elle ne les étonna pas moins par son éloquence naturelle, par le ton d'inspiration qui animoit ses discours, que par son excessive pie'té. Souvent on la surprenoit à genoux et fondant en larmes ; on savoit qu'elle passoit presque toutes ses journées en prières. En veillant de près sur toutes ses démarches, on ne remarquoit en elle aucun des caractères de l'imposture ; tout y annonçoit une forte conviction, qu'elle communiquoit insensiblement aux personnes qui l'approclioient. Le Roi, toujours incertain, voulut la voir sans attendre le retour des agens qu'il avoit envoyés à Domremy. Mais au moment où elle arrivoit près de sa résidence , il tomba dans de nouvelles irrésolutions, et fut sur le point de la renvoyer. On ne le détermina à la recevoir qu'en lui représentant le voyage de la Pucelle comme miraculeux. Ce voyage, dont nous avons déjà peint les périls et les difficultés, avoit été terminé en onze jours. On a calculé qu'il y avoit cent quatre lieues, à vol d'oiseau, de Vaucouleurs à Cliinon ; et comme l'escorte avoit pu rarement suivre les grandes routes , le trajet avoit été au moins décent cinquante lieues, comme le dit Jeanne dans ses interrogatoires. Il avoit fallu traverser l'Ornain , la Marne, l'Aube, l'Armançon , l'Yonne, la Loire, le Cher, rindre, et plusieurs autres rivières, qui dévoient être grossies à cette époque de l'année; souvent on avoit été obligé de chercher des gués pour éviter la rencontre des gens de guerre. Les hommes qui avoient accompagné Jeanne, s'étonnoient eux-mêmes de n'avoir trouvé aucun obstacle, de n'avoir éprouvé au-

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