JHESUS MARIA
« Comte d'Armignac, mon très chier et bon àmij
« Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre
« message est venu par devers moy, lequel m'a dit
« que l'aviés envoie pardeça pour savoir de moy
« auquel des trois papes que mandez par mémoire
« vous devriez croire : de laquelle chose ne vous puis
« bonnement faire savoir au vray pour le presôtit,
« jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs à re-
« quoy; car je suis pour le présent trop empeschiëe
« au fait de la guerre. Mais quant Vous sarez que je
« seray à Paris, envoyez un message pardéVers moy,
« et je vous feray savoir tout au vray auquel vous
« devrez croire, et que aray sceu par le conseil de
« mon droicturier et souverain Seigneur ^ le roy de
« tout le monde, et que en aurez à faire. A tout mon
« povoir , à Dieu vous commans. Dieu soit garde
« de vous. Escript à Compiegne le xx!!.*" jour d'aoust
On ignore comment ces deux lettres tombèrent entre les mains des Anglais; elles devinrent un chef d'accusation. Pendant le procès, on en pre'senta des copies à Jeanne , qui affirma qu'on avoit alte'ré sa
réponse. Les originaux ne furent point produits (0.
L'armée royale, enhardie par ses succès, fit une tentative sur Paris. Jeanne fut blessée à l'attaque , qui ne réussit pas. On prétend que les généraux, jaloux de sa réputation, ne la firent point secourir, et la laissèrent pendant tout le reste du jour, exposée à être prise par l'ennemi. Ayant eu déjà plusieurs autres preuves de leur haine, peut-être aussi découragée par le chagrin que dut lui causer un premier revers, elle renouvela la demande qu'elle avoit déjv\ faite à Rheims; décidée à ne plus combattre, elle consacra ses armes dans l'église de Saint-Denis. On dit que cette épée mystérieuse, qu'elle avoit fait venir de Fierbois, avoit été cassée quelques temps auparavant, et qu'elle n'avoit alors qu'une épée qu'elle avoit arrachée à un Bourguignon. Ces armes furent enlevées peu de temps après par les Anglais, lorsqu'ils s'emparèrent de Saint-Denis. Cependant, Jacques Doublet, dans son histoire des antiquités de cette abbaye, ra^ conte qu'on parvint à sauver l'épée de la Pucelle; il dit l'avoir vue plusieurs fois. On ignore ce qu'elle est devenue.
Charles ne put se résoudre à se priver des secours de la jeune héroïne ; il exigea qu'elle suivît l'armée. On ne peut se défendre d'un sentiment pénible, lorsqu'on voit Jeanne d'Arc qui ne demandoit, pour prix de ses services, que la permission de retourner dans son vilage, retenue malgré elle, précipitée dans l'abîme par
(') Jeanne soutint également qu'on avoit altéré la lettre qu'elle avoit écrite aux Anglais , avant de leur faire lever Je siège d'Orléans , et qui se trouve dans les Mémoires. On n'en produisit pas non plus rorii-mal.
SUR JEANNE d'arc. Bn
ceux qu'elle avoit sauve's, et qui ne dévoient point la secourir. De Saint-Denis, l'arme'e royale se rendit à Lagny, dont les habilans ouvrirent volontairement les portes. Pendant que la Pucelle éfoit dans cette ville (on ignore néanmoins si ce fut alors, ou quand elle revint plus tard à Lagny ) , un enfant , nouvellement né, et qui depuis trois jours n avoit donné aucun signe de vie, fut apporté à l'église. Il n'avoil pas été baptisé, on pria Jeanne dimplorer pour lui la miséricorde divine ; l'enfant fit quelque mouvement, fut baptisé et mourut bientôt après. Elle ne cliercha, ni alors, ni plus tard, à faire considérer cet événement comme miraculeux; dans ses interrogatoires, elle raconte naïvement le fait, et dit qu'elle avoit joint ses prières à celles des autres jeunes filles de la ville. 11 est à remarquer que la Pucelle se borna tour jours à remplir la mission dont elle croyoit être chargée j jamais on ne l'entendit s'attribuer le succès d'aucune entreprise, jamais elle ne chercha à faire voir en elle autre chose qu'une créature ordinaire ; elle se moquoit même de ceux qui lui supposoient des pouvoirs surnaturels. Souvent les femmes qui pouvoient approcher d'elle apportoient des croix, des chapelets, des anneaux, qu'on ia prioit de toucher. « Touchez les « vous-même , disoit-elle , ils seront aussi bons de « votre toucher que du mien. »
Jeanne arriva à Bourges avec le Roi, vers la fin de septembre > quelques villes s'étoient soumises à l'approche de l'armée , mais on n'avoit pas cru devoir attaquer celles qui refusoient d'ouvrir leurs portes. Des négociations avoient été entamées avec le duc de Bourgogne; on en attendoit le résultat, lorsqu'on
apprit que Philippe-le-Bon avoit renouvelé ses traites avec les Anglais. Le conseil du Roi, oblige' de continuer la guerre, décida que l'on f'eroit le siège de Saint-Pierre-le-Moustier et de la Charité. Jeanne et le sire d'Albret, frère de la Trémouille, furent chargés de diriger ces deux expéditions. On commença par attaquer Saint-Pierre-le-Moustier. Les Français ayant été repoussés à un premier assaut, Jeanne reste presque seule sur le bord des fossés. D'Aulon son écuyer, qui nous transmet lui-même ces détails, lui fait observer que les soldats l'ont abandonnée :/'«/ cinquante mille de nos gens, répond-elle , qu'on apporte des fagots et des claies pour faire le pont ; les troupes reviennent à sa voix, et les remparts sont forcés; la ville fut pillée suivant les droits de la guerre; la Pucelle parvint, non sans peine, à sauver les églises.
Après la réduction de Saint-Pierre-le-Moustier, elle vouloit aller dans l'Ile de France, où les Anglais reprenoient les places qui avoient reconnu l'autorité du Roi; mais on voulut auparavant s'emparer de la Charité. On n'a pas de détail sur le siège de cette ville; on voit, dans la chronique de Berry et dans Jean Chartier, qu'on attaqua la place au fort de l'hiver (au mois de décembre), avec peu de monde, et qu'au bout d'un mois on fut obligé de se retirer. On a prétendu que le manque d'argent pour payer les troupes avoit fait échouer l'entreprise ; cependant, à l'occasion de ce siège, la ville de BourgeTs avoit rais un impôt d'un treizième sur les vins, et avbit fourni treize cents écus. Une autre chronique dit que Perrinet Grasset, gouverneur de la place, réussit par une merveilleuse finesse à faire lever le siège; mais on
SXJR JEANNE u'arc. 5()
ignore les moyens qu'il employa; on sait seulement que les troupes royales abandonnèrent leur bagage et leur artillerie.
On croit qu'au retour de ce sie'ge la Pucelle se rendit à Mehun-sur-Yevre, auprès du Pioi , qui lui donna des lettres de noblesse, le 29 de'cerabre 14^9; ces lettres furent enregistrées à Bourges, le vingt janvier suivant : on les trouvera avec les pièces justificatives : elles sont curieuses par les dispositions particulières qu'elles renferment. Nous n'examinerons pas si, comme le pensent quelques historiens, Jeanne fit, à peu près à la même époque, un voyage à Gergeau. En supposant que ce voyage ait eu lieu, il n'offre aucune circonstance digne de fixer l'attention.
Les chroniques ne font aucune mention de la Pucelle, depuis le commencement de' janvier, jusqu'à la fin de mars : il paroît qu'elle resta à Bourges auprès de Charles pendant ces trois mois. Une femme nommée Catherine de la Bochelle , qui se disoit inspirée, et qui étoit dirigée par frère Richart, dont nous aurons occasion de parler par la suite, se trouvoit en même temps qu'elle dans le Berry. Catherine disoit qu'une sainte lui apparoissoit toutes les nuits, et elle prétendoit même la faire voir à la jeune héroïne : celle-ci accepte, passe une première nuit avec Catherine, et s'endort un peu avant le jour; on lui raconte que la sainte est venue pendant son sommeil. Elle renouvelle l'épreuve la nuit suivante, se tient bien éveillée, et ne voit rien. Jeanne, convaincue de l'imposture, dit à Catherine de retourner à son mari , défaire son ménage et de nourrir ses enfans. Celte femme se conlentoit de vouloir passer pour inspirée, sans s'exposer
aux périls et aux fatigues de la guerre. Elle ne concevoit pas que la Pucelle partît au milieu de l'hiver pour le siège de la Charité : Il fait trop froid j lui disoit-elle , à votive place je n'irois pas. On ignore jusquoii se prolongea cette misérable intrigue; on sait seulement que Catherine ne fut ni renvoyée, ni punie, après avoir été démasquée par la Pucelle.
Jeanne partit pour Melun , dont les habitans avoient chassé la garnison anglaise^ et elle y arriva vers les fêtes de Pâques (0. Dans ses interrogatoires, elle dit avoir eu,rprès de cette ville, une révélation qui lui xinnonça qu'elle tomberoit au pouvoir de l'ennemi avant la Saint-Jean. Ayant l'imagination frappée de ce funeste pressentiment , elle n'en montra pas moins d'audace, et continua d'alfronter le danger avec la même assurance. '
Franquet, capitaine au service du duc de Bourgogne, dévastoit le pays, et y commettoit des cruautés inouies. La Pncelle se met à sa poursuite avec Ambroise de Lore , Jean Foucault , et quelques troupes que ces deux chefs avoient réunies ; elle l'atteint , le bat,, et le fait prisonnier. Elle vouloit qu'on l'échangeât contre un seigneur de Lours, qui étoit au pouvoir des Anglais; mais les juges de Lagny et le bailli de Senlis le revendiquèrent. On lui fit son procès, et il eut la tête tranchée. Les Bourguignons, irrités de leur défaite , accusèrent la Pucelle de sa mort (2). Quelques historiens ont cru voir dans cet événement
(') Pâques, premier jour de l'an i43o, étoit le 16 avril.
W C'est ici le lieu de faire remarquer que la Pucelle prenoit toujours les prisonniers de guerre sous sa protection, et qu'elle s'exposa souvent pour les soustraire à la fur<ur des soldats.
STjR JEANNE d'arc. 6l
la cause première du parti qu'ils prirent de la livrer aux Anglais, lorsqu'elle fut elle-même entre leurs mains.
Il est à peu près impossible de classer avec certitude les dernières expéditions de la Pucelle. Chaque chronique les place dans un ordre différent ; Monstrelet lui-même, qui se trouvoit, à cette époque, à l'armée du duc de Bourgogne, ne peut servir de guide. En rapprochant les dates qu'il assigne à plusieurs événemens, on a reconnu des erreurs très-graves dans son récit. A défaut de certitude, nous aurons égard aux probabilités, et nous croyons ne pouvoir mieux faire que de suivre la ligne qui a été tracée par M. Berriat Saint -Prix, dans ses savantes recherches sur Jeanne d'Arc.
Le duc de Bourgogne, après la défaite de Franquet, avoit mis le siège devant Soissy ( Choisy- sur- Oise ). Il étoit important de secourir cette place, qui , si elle étoit prise, exposoit Compiègne. La Pucelle part de Lagny avec le comte de Clermontet quelques troupes. On se présente devant Soissons, dont le gouverneur refuse, sous de vains prétextes, passage à l'armée (0. On est obligé de faire un long détour pour trouver un pont sur l'Oise ; les soldats manquent de vivres j le comte de Clermont prend le parti de se retirer sur la Loire, et fait échouer l'entreprise. Jeanne ne veut point abandonner un pays où elle croit sa présence nécessaire ; elle va à Compiègne , rassemble deux mille hommes , et tente une nouvelle expédition sur Pont-l'Evêque, afin de couper les communications au duc de Bourgogne avec Montdidier et les autres places ■ ^0 Peu de lemps après, il livra la ville au duc de Bourgogne.
63 KOTICE
qui lui fouiuissoient des subsistances. Pont-l'Evéque étoit défendu par des Anglais qui alloient être forcés, lorsque les troupes que le duc avoit laissées à Noyon viennent à leur secours. Les Français , attaqués par des forces supérieures, se retirent en bon ordre, et rentrent à Compiègne chargés de butin. Cette dernière ville étoit menacée; PUilippe-le-Bon faisoit les préparatifs du siège après avoir obligé le gouverneur de Choisy à capituler. La Pucelle va jusqu'à Lagny pour chercher des renforts, et revient se jeter dans la place en trompant la vigilance des assiégans. Sa présence ranime l'ardeur des troupes. On profite de leur enthousiasme pour faire une sortie , le 24 mai , à cinq heures de l'après - midi ; on espéroit surprendre le quartier commandé par Baudon de Noielle, et détruire les ouvrages commencés, Jean de Luxemi>ourg s'aperçoit à temps de la marche des Français ; il donne l'alarme : toute l'armée se précipite sur la petite troupe de Jeanne, qui n'étôit forte que de six cents hommes, et cherche à lui couper la retraite. L'effroi se met parmi les Français ; l'héi-oïne essaie en vain de les rallier , ils fuient en désordre ; elle défend le terrain pied à pied : elle se trouvoit de l'autre côté de la rivière. Les Bourguignons , qui l'avoient reconnue, dirigent sur elle tous leurs efforts ; on ne lui envoie aucun secours de la ville. Arrivée près de la barrière du pont, qui, suivant quelques chroniques, venoit d'être fermée, elle se décide à gagner la campagne ; on la poursuit ; un cavalier bourguignon ( d'autres disent un archer picard ) la saisit et la fait tomber de cheval. Monstrelet prétend quelle se ren-^ dit et donna sa foi à Lyonnel , bâtard de Vendôme*
SUR JEANNE d'arC. 63
Mais, comme elle a de'claré, dans ses interrogatoires, na\oir jamais donné sa foi à personne y et s'être ainsi re'servé la faculté de s'évader si elle en trouvoit l'occasion , on croit pouvoir révoquer en doute l'assertion de l'historien.
Plusieurs questions se sont élevées sur la conduite de Flavy , qui étoit gouverneur de Compiègne : les uns l'ont accusé d'avoir vendu Jeanne d'Arc aux Bourguignons ; les autres de l'avoir laissé prendre volontairement, par jalousie, et dans la crainte de voir, comme à Orléans, attribuer à riiéroïne seule toute la gloire d'avoir sauvé la place. La première accusation paroît peu fondée ; il auroit vendu la ville en même temps que l'héroïne, et il continua de défendre Compiègne; quant à la deuxième , Lenglet du Fresnoy obseive que Jeanne d'Arc ne proféra jamais aucune plainte contre Flavy. A la vérité elle pouvoit avoir été trahie et l'ignorer. On n'a donc eu que des sou| çons et aucune preuve ; mais différentes circonstances ont semblé confirmer ces soupçons. Flavy fut tué par sa propre femme, qui obtint l'abolition de son cxiroG j après avoir suffisamment prouvé j dit un historien, que Flavj avoit résolu la perte de la Pucelle , et qu'il avoit promis ci Jean de Luxembourg de la lui livrer. D'un autre côté , on verra dans les Mémoires deDuclerq, qui font partie de cette Collection, que Flavy étoit vaillant homme de guerre , mais le plus thirant et faisant plus de thirannies et horribles crimes qu'on pust jaire j, comme prendre f die s malgré tous ceulx qui en vouloient parler j les violer , faire mourir gensj sans pitié , et les rouer. Entre autres il avait fait mourir le phr^ de sa fentme j etc.
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Il sei oit difficile de peindre la joie des Anglais lorsqu'ils apprirent que la Pucelle e'toit prisonnière. Il y eut à Paris des réjouissances publiques , on fit chanter des Te Deum j on envoya des relations dans toutes les villes qui avoient adhéré au traité de Troies. Leur joie étoit proportionnée à la terreur qu'elle leur inspiroit : cette terreur étoit si forte, que son nopi seul faisoit déserter les soldats. Le 3 mai i43o, vingt-un jours avant qu'elle fut prise devant Compiègne, le duc de Glocestre avoit fait une proclamation dont voici le titre : Contra capitaneos et soldarios tergiversantes j incantationibus puellœ terrificatos.
Le bâtard de Vendôme mena la Pucelle à Marigny, où elle fut surveillée par une garde nombreuse. Les Anglais accouroient en foule pour voir cette jeune fille dont ils n'avoient osé soutenir le regard sur le champ de bataille. Le duc de Bourgogne lui-même alla au logis ou elle estait j, dit Monstrelet, et parla a elle paroles hautaines dont je ne suis mie recors , jaçoit que j'y estoje présent. De Marigny, qui étoit un des quartiers des assiégeans, la prisonnière fut transférée au château de Beaulieu. Elle essaya de se sauver par une issue qu'elle s'étoit pratiquée ; mais elle fut découverte et resserrée de plus près. Le bâtard de Vendôme l'avoit vendue à Jean de Luxembourg, qui, craignant une entreprise des Français sur Beaulieu, la fit conduire au château de Beaurevoir, en Picardie, à quatre lieues de Cambrai. Elle resta quatre mois dans ce château , où la femme de Jean de Luxembourg adoucit, par ses soins , le malheur de l'héroïne.
Aussitôt que la Pucelle avoit été au pouvoir des Bourguignons ( dès le 26 mai); frère Martin, vicaire
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de l'Inquisition , requit le duc de Bourgogne de lui livrer la prisonnière. Il ne paroît pas que le duc lui ait répondu. Bientôt l'Université' de Paris, si toutefois on peut donner ce nom à une troupe de forcene's livre's à l'esprit de parti, provoque la mise en jugement de la Pucelle. Pierre Cauclion , évêque de Beauvais, prétend avoir le droit de la juger, parce qu'elle a été prise sur le territoire de son diocèse (0, et demande qu'elle soit remise entre ses mains. Cet évêque, qui se trouvoit privé de ses revenus depuis que Charles VII étoit maître de Beauvais , cherchoit à signaler son zèle pour les Anglais , afin d'obtenir des dédoramagemens. L'Université renouvelle ses démarches avec un inconcevable acharnement; Cauchon se voyant appuyé par elle, ose faire notifier une réquisition au duc de Bourgogne. Autorisé par le gouvernement anglais, il offre d'abord six mille livres, ensuite dix mille à Jean de Luxembourg , qui consent enfin à livrer l'infortunée à son juge, ou plutôt à son bourreau [novembre i43o].
Pendant que les Anglais et leurs partisans travailloient avec tant d'ardeur à la perte de leur ennemie, Charles n'essayoit pas même de sauver l'héroïne à laquelle il devoit sa couronne (2), En compulsant toutes les
{') Jeanne, en essayant de fuir devant Compiègne, avoit été arrêtée sur le territoire du diocèse de Soissons^ on ne Taccusoit d'aucun crime dans le diocèse de Beauvais; elle n'étoil donc pas plus justiciable du tribunal de Pierre Cauchon, que de ceux de tous les évêques dont elle avoil traversé les diocèses dans le cours de ses expéditions.
('} M. de TAverdy s'efForcc de justifier la conduite de Charles Vif, à regard de la Pucellej il prouve très-bien qu'il étoit très-diflicile de sauver rhéroïne; mats il ne cite ni tentative, ni démarche de la cour de France , dejmis la prise de Jeanne d'Arc , jusqu'à sa mort. 8. IQ
66 «OTICE
chroniques on ne trouve rien qui puisse même faire soupçonner que la cour de France ait tenté la plus légère démarche en sa faveur (').
Quand Jeanne apprit qu'elle alloit être remise aux Anglais, elle résolut de s'échapper, au péril même de sa vie; et quoique, suivant ses déclarations, les voix l'en dissuadassent, elle n'hésita pas à s'élancer du haut du donjon où elle étoit prisonnière. Elle resta sans connoissance en tombant, et fut renfermée de nouveau. Elle refusa d'abord de prendre aucune nourriture , et passa trois jours sans manger ; mais elle dit que ses %wix lui rendirent le courage.
Au commencement d'octobre on la conduisit à Arras ; et d'après ses dépositions, il paroît que dans cette ville un Ecossais lui montra un portrait qu'on avoit tiré d'elle. C'est le seul portrait de Jeanne d'Arc dont il soit parlé; on ignore quand il avoit été fait, et ce qu'il est devenu.
De la ville d'Arras , la Pucelle fut transférée dans la forteresse de Crotoy. L'Université, toujours dominée par les Anglais , sollicitoit avec de nouvelles instances la mise en jugement de la prisonnière ; elle écrivoit au roi d'Angleterre , stimuloit le zèle de Pierre Cauchon , et demandoit que le procès fût instruit à Paris. Le duc de Bedford préféra la ville de Bouen : il fit expédier, par le chapitre de cette ville, une autorisation à l'évêque de Beauvais pour commencer le procès dans son territoire , et le roi d'Anes) Lorsque Ton sut à Tours la prise do la Pucellc , ou fit des prières publiques pour sa délivrance} mais les habitans n'étant secondés ni par le gouvernement, ni par les autres villes du royaume , ne purent tléployir qu'un zèle inutile.
SUR JEÀNKE D ARC. Sh
gleterre ordonna , le 3 janvier, que Jeanne fût remise à son juge. Elle avoit e'té amenée à Rouen , où on la traitoit avec une re'voltante barbarie. On lui avoit mis des ceps de fers aux pieds , et une chaîne autour du corps ; un serrurier a même déposé avoir fabriqué une cage de fer , où il dit l'avoir vue enfermée. Trois hommes ne la perdoient jamais de vue et l'accabloient d'outrages. Elle étoit obligée de coucher avec ses vétemens pour ne pas être exposée à leur brutalité.
Cependant on s'occupoit de la formation du trir bunal. L'évêque de Beauvais et le vice - inquisiteur dévoient être seuls juges ; mais, pour donner plus d'appareil au jugement , on voulut qu'ils fussent assistés par un grand nombre d'assesseuis. Bedford et le cardinal de Wincestre adjoignirent à des théologiens qui leur étoient dévoués, des ecclésiastiques et des religieux de difierens ordres , qu'ils forcèrent de prendre part au procès. Quelques-uns, néanmoins, eurent le courage de refuser , et furent réduits à fuir pour échapper à la persécution. Plusieurs assemblées préliminaires eurent lieu pour régler l'ordre dans lequel on procéderoit. On prépara les questions qui dévoient être faites à l'accusée. Nous aurons bientôt lieu de remarquer avec quel art perfide on chercha à embarrasser une jeune fille sans expérience , afin de lui arracher des réponses qui pussent la compromettre. Pendant que l'on faisoit ces dispositions, un bourgeois de Rouen , nommé Moreau , étoit envoyé à Domremy pour y prendre des informations sur la Pucelle; mais au lieu de trouver des charges contre l'accusée, il ne recueillit que les témoignages les plus honorables sur sa famille et sur
sa conduite jusqu'au moment où elle étoit partie pour Chinon. Cet agent ayant rendu compte de ce qu'il avoit appris (0, on ne fit aucune mention de son rapport au procès (2). La mort de Jeanne d'Arc étoit re'solue ; on n'employoit quelques formes juridiques que pour infaniej' sa mémoire, et avilir Charles VII, qui avoit accepté ses secours. Tout étant prêt, elle reçut assignation le 21 février, et fut interrogée le même jour par l'évêque de Beauvais, en présence du vice-inquisiteur et des assesseurs, dans la chapelle du château de Rouen.
En lisant les procès-verbaux des quinze interrogatoires qu'elle subit depuis le 21 février jusqu'au milieu de mars , si la mauvaise foi et les ruses infâmes des mges révoltent à chaque instant , il est impossible de refuser son admiration à un grand nombre des réponses de la Pucelle. Qu'il lui ait échappé quelques ti'aits énergiques et même sublimes , dans la situation où elle se trouvoit , et d'après son caractère connu , on n'en seroit point étonné ; mais elle montre tant de présence d'esprit, répond avec tant de fermeté et de mesure aux questions les plus insidieuses , d'une manière si piquante à des questions ridicules, qu'il faut avouer la supériorité de son esprit comme il a fallu reconnoître celle de son courage.
Les bornes de notre travail ne nous permettent pas d'entrer dans le détail des interrogatoires, mais on nous sauia gré de citer quelques-unes de ses réponses les plus remarquables.
(i^ Cauclion l'accabla d'injures el refusa de lui faire rembourser les frais de son voyage. — ('■ La suppression de ce rapport est un des moyens de nullité produits contre le jugement du tribunal de Rouen, lors du procès de révision.
SUR JEANNE d'arC. 6g
« Savez-vous être en la grâce de Dieu? lui demandet-on. — Si je n'y suis pas, Dieu veuille m'y recevoir; si j'y suis, Dieu veuille m'y conserver, dit-elle. » Un des assesseurs avoit trouvé la question si difficile, qu'il avoit de'cîaré tout haut que Jeanne n'ëtoit pas tenue d'y répondre.
« Savez-vous si sainte Catherine et sainte Marguerite aiment les Anglais? — Elles aiment ce que Dieu aime, et haïssent ce qu'il hait.
« Dieu hait-il les Anglais? — De l'amour ou haine que Dieu a aux Anglois, ne sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront tous bontés hors par le roi de France , excepté ceux qui y mourront. » Dans un autre interrogatoire elle avoit déjà dit : « Je sais que le Roi gagnera son royaume , et je le sais aussi bien que je sais que vous êtes devant moi sur votre tribunal. »
On l'interrogea beaucoup sur son étendart , que l'on vouloit rendre l'objet d'une accusation de sorcellerie. « En prenant l'étendart, lui dit-on, demandâtes-vous si vous gagneriez toutes les batailles? — Les voix, répondit-elle, me dirent que je le prisse hardiment, et que Dieu m'aideroit.
« Qui aidoit plus, de vous à l'étendart , ou de l'étendart à vous ? — De la victoire de l'étendart ou de moi , c'étoit tout à notre Seigneur.
« L'espérance de la victoire étoit-elle fondée sur l'étendart ou sur vous ? — Elle étoit fondée en Dieu et non ailleurs.
« Si un autre l'eût porté, eîxt-il eu aussi bonne fortune que vous? — Je n'en sais rien, je m'en rapporte à Dieu. — Pourquoi vous plutôt qu'un autre ? — Il
plut à Dieu de faire ainsi par une simple pucelle pour rebouter les adversaires du Pioi.
« Ne disiez-vous pas ( pour encourager les troupes ) que les e'tendarts qui e'toient en semblance du vôtre étoient heureux? — Je disois: Entrez hardiment parmi les Anglois, et j'y entrois moi-même.
« Pourquoi voire étendart fut -il plus porté en l'église de Rheims, au sacre, plus que ceux des autres capitaines ? — Il avoit été à la peine , c'étoit bien raison qu'il fût à l'honneur. >> On l'interrogea aussi sur l'épée de Fierbois. On lui demanda si elle n'avoit pas fait de prière pour que cette épée fût plus fortunée. — « J'aurois désiré que toutes mes armes fussent heureuses j » et bientôt après elle dit qu'elle portoit l'étendart pour ne point se servir de l'épée, afin d'éviter de tuer quelqu'un. Elle ajoute qu'elle n'a jamais tué personne. On lui objecte qu'elle s'est trouvée dans des endroits où on a tué des Anglais. f( Pourquoi ne partoient-ils de France, et n'alloientils dans leur pays ? » dit-elle. Des témoins racontent qu'un chevalier anglais, qui se trou voit présent à l'interrogatoire, s'écria : « C'est une bonne femme !.... ce si elle étoit Anglaise ! »
Ailleurs on lui demande : « Eûtes-vous, dès votre enfance, grande intention de faire du mal aux Bourguignons ? — J'avois grande volonté et affection que mon Roi eût son royaume.
« Croyez-vous fermement que votre Roi fit bien de tuer le duc de Bourgogne? — Ce fut grant dommage pour le royaume de France. Mais quelque chose qu'il y eût entre eux , Dieu m'a envoyée au secours du roi de France. »