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Vingt fois elle avoit affirmé de la manière la plus solennelle qu'elle avoit eu véritablement des révélations. Fatiguée de voir ses juges toujours revenir sur ce point , elle fit souvent sentir, dans ses réponses, l'inutilité et le ridicule de leurs questions. On lui demandoit si saint Michel étoit nu. « Pensez -vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir? » répondit-elle.
ce Avoit-il des cheveux ? — Pourquoi les lui auroiton coupés ?
« Sainte Marguerite parloit-elle anglois? — Comment parleroit elle anglois, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglois ? »
De pareilles réponses ne peuvent manquer de paroître étonnantes dans une jeune fille de dix-neuf ans, sans instruction , privée de tout conseil, et livrée entièrement à ses ennemis, qui employoient les moyens les plus odieux pour augmenter son embarras, et pour l'induire en erreur sur ses moyens de défense (0. Nous avons déjà donné une idée des questions qui lui furent faites, et l'on a pu voir avec quel artifice elles étoient rédigées ; mais, lorsqu'on lit les interrogatoires entiers, on remarque qu'afin de surprendre l'accusée on ne suit jamais aucun ordre dans les questions; on lui en fait plusieurs à la fois (2) ; on passe biusquement d'un objet à un autre; il falloit, nous devons le répéter, toute la présence, toute la force d'esprit de Jeanne, pour ne donner aucune prise sur elle en répondant ;.
(''' Isambart,run des assesseurs, lui ayant conseillé d'eu appeler au. Pape : « Taisez-vous , de par le diable, » s'écria Cauchon, furieux j et il défendit de porter au procès-verbal l'appel de Jeanne d'Arc.
(») Souvent Jeanne fut oblij,'ce d'engager ses juges à l'interroger cLa'cun à leur tour, et noa tous à la fois.
ri NOTICE
et encore se plaint-elle souvent de ce que ses réponses sont supprimées ou dénaturées par les greffiers. « Vous K écrivez bien , dit-elle, ce qui fait contre moi , et ne « voulez pas qu'on écrive ce qui fait pour moi. » Le scandale fut poussé si loin , que les menaces de Cauchon ne purent empêcher plusieurs assesseurs de réclamer contre la manière inouïe dont on procédoit à l'égard de l'accusée ; quelques-uns même ne voulurent plus siéger au tribunal.
On avoit introduit dans sa prison un misérable nommé l'Oyseleur, qui feignit d'être, comme elle, victime des Anglais , et chercha à lui faire tenir des discours dont on pût tirer avantage contre elle. Deux notaires avoient été placés dans une pièce voisine d'où l'on pouvoit tout entendre, afin de dresser acte de ce qu'elle diroit ; mais ils refusèrent courageusement de prêter leur ministère à une pareille horreur.
Jeanne avoit déclaré qu'elle étoit vierge ; les calomnies que l'on avoit répandues sur elle, parmi les Anglais , firent espérer qu'on obtiendroit la preuve du contraire; et il fut décidé qu'elle seroit examinée. On dit que la duchesse deBedford présida à cet examen ('), et que le duc poussa la dépravation jusqu'à y assister lui-même, caché dans un lieu secret. Les matrones constatèrent l'état de virginité de Jeanne ; mais il en fut de leur rapport comme de celui des agens qu'on avoit envoyés à Doraremy : Cauchon ne permit pas qu'il fut joint aux pièces du procès. On n'en trouve
(i) Quelques chroniques prétendent que la duchesse de Bedford a pris un vif intérêt au sort de Jeanne. On cherche en vain dans tout le cours du procès quelques preuves, ou du moins quelques marques de la proteclion que celle princesse lui aurait accordée.
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donc aucune trace dans la grosse des actes et des interrogatoires ; mais Texamen et son résultat ont été attestés, lors du procès de révision, par plusieurs témoins qui en avoient eu connoissance dans le temps. Beaucoup d'autres suppressions importantes ont été constatées.
Les interrogatoires étant terminés, on commença le procès d'office contre la Pucelle. Le promoteur établit soixante-dix chefs d'accusation , qu'il prétendoit avoir puisés dans les aveux de l'accusée. Celle-ci prouve qu'on a dénaturé la plupart de ses réponses, et qu'on lui fait dire le contraire de ce qu'elle a dit. Elle s'exprime avec autant de sagesse que de retenue, et l'on est étonné, ainsi que l'ont remarqué plusieurs historiens , de la voir montrer une si grande modération , en démasquant la mauvaise foi de ses juges. Le promoteur, sans avoir égard à ses réclamations, conclut à ce qu'elle soit déclarée « sorcière , devineresse , « fausse prophète, invocatrice des démons, conjura- « trice, superstitieuse, remplie et entièrement aban- « donnée à la magie, sentant mal de la foi catholique, « sacrilège, idolâtre, apostate de la foi, blasphémant « le nom de Dieu et ses saints , scandaleuse , séditieuse , c( troublant la paixetl'empeschant, excitant la guerre, « cruelle , désirant l'effusion du sang humain , inci- « tant à l'cspandre , ayant du tout abandonné et ce dépouillé la pudeur et décence du sexe féminin, « pris l'habillement des hommes armés sans aucune « honte ni vergogne , abandonné et méprisé la loi de « Dieu, de nature, et la discipline ecclésiastique de- « vant Dieu et les hommes, séduisant les princes et « les peuples , ayant consenti qu'on l'adorât et lui
« baisât les mains et les vêlemens, au grand me'pris et « injure de l'honneur et du culte dû à Dieu. » Il demande qu'elle soit déclarée hérétique , ou à tout le moins grandement suspecte d'hérésie, et punie légitimement selon les constitutions divines et canoniques.
Cependant les soixante-dix chefs d'accusation sont réduits à trente-huit, le ay mars 1429, puis à douze, le 2 avril i4^o ('); et, afin de donner plus de solennité au jugement, on les communique à l'Université de Paris, dont on étoit sûr d'ol^lenir l'approbation. Il faut remarquer que les faits contenus dans les douze articles (^) furent présentés comme ayant été reconnus et avoués par la Pucelle, quoiqu'elle eût démontré le contraire, du moins pour les points essentiels.
Pendant que l'Université de Paris examine les douze articles, ou plutôt pendant qu'elle cherche à aggraver les accusations portées contre Jeanne, cette infortunée étoit livrée à tous les raffinemens de la barbarie de ses ennemis. Non-seulement on étoit décidé à lui faire subir le supplice le plus cruel sur l'écliafaud ; mais on vouloit auparavant la déshonorer en la forçant à une honteuse rétractation. Insinuations perfides, promesses, menaces , rien ne tut négligé. On essaya de l'ébranler par des discussions théologiques qui n'étoient point à sa portée, et à lui inspirer des inquiétudes sur son salut, si elle ne se soumettoit pas à ce qu'on exigeoit. Cette jeune fille donna une nouvelle preuve delà rectitude de son esprit, en confondant toutes leurs ruses, et en les tournant contre eux ; elle
(0 Pâqne, premier jour de Tan i^So, étoit le i."" avril. — (») Oa houYera ces douze clicfs d'accusation avec les pièces justificatives.
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déclara , comme on le vouloit , qu'elle se soumettoit à l'église militante ; mais en même temps elle fit de nouveau appel au Pape, et demanda à être jugée par lui ou par le concile de Bâle. On refusa encore de faire mention de cet appel. Elle ajouta qu'elle ne rëtracteroit point ce qu'elle avoit fait par inspiration divine, et confirma de nouveau tout ce qu'elle avoit dit sur ses révélations.
Toutes les tentatives étant inutiles, on se disposoit à lui faire donner la question, quand elle tomba malade par suite des mauvais tiaitemens qu'elle éprouvoit. Les Anglais ne peuvent dissimuler leur féroce inquiétude quand ils voient la victime prête à leur échapper. On n'ose presque pas répéter les effroyables paroles que l'on attribue à Warwick et au cardinal de Yincestre. En appelant des médecins et en leur recommandant de donner tous leurs soins à la prisonnière, ils ajoutent que le roi d' Angleterre ne voiidroit pas pour toutes choses qu'elle mourût de sa mort naturelle; qu'il r avoit bien achetée, et qu'il iwuloit la faire briller. A peine fut-elle rétablie , qu'on la menaça de nouveau de la question. Elle répondit que si les tourmens lui faisoient dire le contraire de ce qu'elle avoit déposé , elle le démentiroit en sortant de la gêne. Comme elle étoit foible encore, on craignit de lavoir expirer dans les tortui es, et l'on chercha d'autres moyens.
La réponse de l'Université étoit arrivée; elle étoit telle qu'on devoit l'attendre des hommes passionnés qui l'avoient rédigée. Cependant la Faculté de droit proposoit de soumettre au Pape la censure des douze articles ; mais on n'eut point égard à son avis. Les deux juges réunirent les assesseurs 3 il fut arrêté qu'on
liroit à l'accusée les douze articles qu'on ne lui avoit pas encore communique's, et, qu'après lui avoir donné connoissance des décisions de l'Université , on lui signifieroit que si elle persistoit à soutenir les propositions prétendues avouées par elle, on procéderoit au jugement définitif. Cette monition eut lieu le 28 mai ; Pierre Morice , chanoine de l'église de Rouen, lui lut les douze articles , en commençant par ces mots : f^ous ai^ez dit que j etc. quoiqu'elle eut toujours réclamé contre la plupart des aveux qu'on supposoit faits par elle; puis il l'engagea à se soumettre à l'Eglise. Jeanne répondit que quand inênie elle serait en jugement j quand elle verrait le feu préparé j le bûcher allumé , et le bourreau prêt à l'j jeter j, elle ne dirait pas à la mort autre chose que ce quelle avoit dit au procès. La Pucelle avoit déjà, comme on l'a vu, déclaré se soumettre à l'Eglise, mais non pas comme l'entendoient ses juges , qui vouloient que cette soumission allât jusqu'à reconnoître le jugement qu'ils alloient porter, et par conséquent à faire une rétractation.
On résolut de se procurer par artifice ce qu'on n'avoit pu obtenir par des menaces. Plusieurs émissaires allèrent trouver Jeanne dans sa prison , lui peignirent riiorreur du supplice auquel elle alloit être livrée ; ils lui représentèrent , en paroissant s'intéresser vivement à son sort , qu'elle étoit perdue si elle ne se soumettoit pas au tribunal qui lui olîVoit un dernier moyen de salut.
Le 24 "i^i Oï^ ï^ conduisit sur la place du cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen , où l'on avoit dressé deux échafauds. L'un étoit occupé par l'évêque de Beauvais , le vice-inquisiteur, le cardinal de Wincestre,.
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plusieurs evéques et trente assesseurs; l'autre étoit destiné à la Pucelle et à Guillaume Érard qui devoit la prêcher. Le bourreau étoit là avec son char , prêt à la mener au supplice si elle ne faisoit pas ce qu'on exigeoit d'elle. Le sermon d'Erard ne nous a pas été conservé; mais Edmont Richer , qui l'avoit lu, en parle comme d'une diatribe remplie des injures les plus violentes et les plus grossières contre le Roi et contre Jeanne. Cet homme lui ayant dit : Ton Roi est hérétique et schismatique , Jeanne s'éciia : Variez de moi y mais ne parlez pas du Roi , il est bon Chrétien; et comme frère Erard continuoit : Par ma foi, sire, reprit-elle, référence gardée , je vous ose bien dire et jurer , sur peine de ma vie , que c'est le plus noble Chrétien de tous les Chrétiens , et qui aime la foi et l'Eglise , et n'est point tel que vous dites. L'évêque de Beauvais , furieux , ordonna à l'appariteur de la faire taire.
Lorsque le discours fut terminé, on fit remettre à Jeanne un papier contenant la formule d'abjuration (') de la doctrine et des faits dont elle étoit accusée. Suivant les dépositions d'un grand nomjjre de témoins qui ont vu cette formule, elle n'avoit que huit lignes d'écriture, et il ne fallut pour la lire à la Pucelle pas plus de temps qu'on en met à dire un Pater. Elle refusa d'abord de signer , disant qu'elle s'en rapporloit à l'Eglise universelle si elle devoit abjurer ou 710 n ; elle demanda que ses réponses fussent envoyées au Pape, auquel elle se soumeltoit ; elle ajouta qu'elle n'avoit rien fait que par l'ordre de Dieu ; qu'aucun
(• On fui obligé de lui expliquer ce <jiie signifioii le mot abju». raUoii.
■jS NOTICE
de ses faits et de ses discours ne pouuoit être a la charge du Roi j ni d'aucun autre. S il y a quelques reproches à me faire ^ ils viennent de moi seide et non d'autre. L'évêque de Beauvais commença alors à lire la sentence. Pendant cette lecLure , les personnes qui entouroient Jeanne , la pressoient de signer la formule qu'on lui avoit presente'e. Elle ne pouvoit s'y résoudre ; tout ce que j' ai fait , tout ce que je fais ^ s'écrioit-elle , j'ai bien fait et fais bien de le faire. On insiste de nouveau, on va même jusqu'à lui promettre la liberté pour prix de sa soumission ; et Cau' chon interrompt la lecture de la sentence pour lui laisser le temps de prendre un parti (0.
Cette interruption donna lieu à la scène la plus indécente. Un chapelain du cardinal deWiacestre traita l'évêque de Beauvais de traître et de fauteur de l'accusée ; celui-ci répondit au chapelain qu'il en avoit menti ; on se dit de part et d'autre des injures ; Cauchon refusa de continuer si on ne lui faisoit réparation ; le cardinal fut obligé d'imposer silence à son chapelain , et de le réprimander.
Pendant ce débat on avoit redoublé d'efforts auprès de Jeanne. Tantôt on la prioit, tantôt on cherchoit à l'effrayer par la vue du supplice. Il paroît que jusqu'alors elle avoit cru que le tribunal de Rouen ne pouvoit pas l'envoyer au bûcher, et que son appel au Pape suspendoit l'eflet de la sentence. Erard la détrompa. Signe maintenant, lui dit-il, autrement tu
(') Il y a en général beaucoup de diCTérence entre le récil des témoins , et le procès-verbal dressé par l'évêque de Beauvais. Dans le procès-verbal , on devoit cacher les artifices employés contre la Pucclle. La suite des faits confirme la version que nous avons adoptée.
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finiras aujourd'hui tes jours par le feu. L'appariteur Massieu , qui étoit près d'elle , sur l'ëchafaud , dépose qu'elle répondit : J'aime mieux signer que d'être brûlée. On lui présente alors un papier sur lequel on la force de faire une marque en forme de signature.
Il n'est pas probable, comme on l'a prétendu, qu'on ait fait signer à Jeanne une formule dix fois plus longue que celle qui lui avoit été proposée d'abord. Elle se seroit aperçue de la supercherie, et l'artifice auroit échoué; mais il est certain que la formule insérée au procès-verbal , et que les juges disent avoir été signée par la Pucelle, a deux pages, tandis que l'autre n'avoit que sept ou huit lignes ; que l'une commençoit par ces mots : Je Jehanne , et l'autre par ceux-ci : Toute personne. La différence des deux pièces est attestée par grand nombre de témoins qui ont vu et lu la première formule. Jeanne , qui ne savoit ni lire ni écrire , ayant apposé son signe en public à une rétractation quelconque, les juges purent ensuite donner la forme et l'étendue qu'ils voulurent à cette rétractation. Dans la pièce insérée au procèsverbal , Jeanne se reconnoît coupable de tous les crimes dont elle est accusée ; elle confesse avoir griefyementpechiéenfaignant mensongeusement avoir eu révélation et apparition de par Dieu, en portant habit dissolu, difforme et malhonnête. La première formule , suivant les témoins , n'étoit qu'une simple soumission au jugement du tribunal, avec promesse de quitter l'habit d'homme, de ne plus porter les armes, etc.
Lorsque Jeanne eyt signé, l'évêque de Beauvais la condamna , par grâce et par modération , a passer en
prison le reste de ses jours au pain de douleurs et a l'eau d'aîi^oisses , pour y pleurer ses péchés et n'en plus commettre à l'avejiir. Quoique la sentence ne fût pas telle qu'on l'avoit annonce'e en l'engageant à se soumettre , Jeanne ne réclama point. Elle dit seulement : Or ça y vous gens d'église , menez-moi eji vos prisons j, et que je ne sois plus en la main de ces Anglois. L'e'vêque de Beauvais, sans daigner lui re'pondre, donna ordre de la conduire où on l'avoit prise. Le vice-inquisiteur alla la voir dans sa prison avec quelques-uns des assesseurs : il lui enjoignit de reprendre les habits de son sexe , l'engagea à ne plus retomber dans ses anciennes erreurs, l'avertit que si cela lui arrivoit , on ne la recevroit plus à repentance , et qu'elle seroit entièrement abandonnée. Quelques Anglais, qui ne connoissoient pas les projets ultérieurs de Wincestre, de Cauchon et des autres personnes chargées de diriger cette monstrueuse affaire, manifestoient leur mécontentement de voir Jeanne soustraite au supplice. « N'ayez cure , leur répondit-on , nous la « retrouverons bien.... » En effet, la mort de la Pucelle n'étoit que différée, et l'on préparoit les moyens de la condamner au feu comme relapse.
Le jour même où elle avoit été preschée [24 niai] , elle avoit pris les vêtemens de son sexe. Ses habits d'homme furent mis dans un sac et laissés dans sa chambie. Pendant les journées du ^5 et du 26 , elle fut exposée aux outrages de ses gardiens, qui essayèrent plusieurs fois de lui faire violence. Martin l'Advenu , son confesseur, dépose même c^xxun millourt d'Angleterre l'avoit voulu forcer. Elle rcgi'ettoit ses habits d'homme avec lesquels il lui eût été plus facile de se
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défendre. Le dimanche 27, elle pria les Anglois qui la gardoient de la déferrer ^ afin qu'elle pût se lever car pendant la nuit elle avoit encore les fers aux pieds, et une chaîne autour du corps. Au lieu de faire ce qu'elle deinandoit, on lui enleva ses vêtemens de femme, et on lui jeta le sac oii étoient ses habits d'homme. Elle refusa de les prendre, resta couchée jusqu'à midi, et fut enfin oblige'e de se servir des seuls vêtemens qu'on lui eût laisse's. L'e'vêque de Beauvais en est informe' à l'instant, il se rend à la prison avec plusieurs assesseurs, fait constater la désobéissance de Jeanne, et ne peut dissimuler sa joie en sortant.
On ne se croit plus astreint à suivre aucune forme juridique. Le premier procès étant terminé par un jugement, il falloit une nouvelle instruction pour la récidive : on ne s'occupe que des apprêts du supplice. Gauchon et le vice-inqiiisiteur réunissent le yq un certain nombre d'assesseurs, et, après les avoir consultés, ne font point connoître leur résolution.
Le 3o au matin , frère l'Advenu , confesseur de Jeanne, reçut ordre d'aller lui annoncer qu'elle devoit se préparer à la mort. Quand elle apprit qu'elle étoit condamnée à périr sur un bûcher, elle commença à s'escrier doloreusement et piteusement j se destendre et arracher les che^eulx. Hélas ! me traite l'en ainsi horriblement et cruellement ^ qu'il faille mon cors net et entier ^ qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu eji cendres. Ha , al j" ajmerois mieulx estre descapitée sept fois que d'estre ainsi bruslée. Hélas ! se j'eusse esté en la prison ecclé~ siastique à laquelle je m'estois submise , et que j'eusse esté gardée par les gens de V Eglise, non pas mes enne- 8. 20
niys et adversaires , il ne mejifust pas si misérablement inescheu, conmie il est. O! j'en appelle a Dieu, le grant juge des grans torts et ingravances qu'on méfait. Elle se plaignit alors de nouveau des oppressions et violences qu'on lui av oit faites en la prison par les geôliers et par les autres qu'on av oit fait entrer sur elle. Les exhortations de l'Advenu calmèrent ces premiers transports , bien naturels dans une jeune fille qui , après avoir tant souffert , se voyoit destinée au plus cruel supplice. Elle trouva en Dieu des consolations contre les injustices des hommes ; elle se confessa et demanda à communier. Sa demande fut soumise à l'évêque de Beauvais , qui , après avoir consulté quelques docteurs , répondit qu'on lui donnât absolument toutes choses quelconques qu'elle demanderoit (0.
A neuf heures du matin , après lui avoir fait reprendre des habits de femme , on la fit monter dans un chariot, avec l'Advenu, l'appariteur Massieu , et frère Isambart , qui lui avoit témoigné de l'intérêt. Huit cents Anglais armés l'escortoient. Sur la route, on vit accourir TOyseleur, ce misérable, qui, placé près d'elle dans la prison , avoit abusé de sa confiance, et lui avoit donné de peifides conseils pendant toute la suite du procès. Déchiré de remords, il pénétra jusqu'auprès de Jeanne, avoua son crime, et sollicita son pardon. Le comte de Warwick eut peine à le
(0 II n'y avoit pas, comme on Ta prétendu, contradiction dans la conduite de révèque de Beauvais, lorsqu^il accorda cette permission. Le jugement qui devoit déclarer Jeanne séparée de l'Eglise n'éloit pas encore prononcé ; et la première sentence qui la condamnoit à une prison perpétuelle, la Jélioit et l'absolvoit expressément Je l'exeoinmunication qu'elle ai>oit encourue par sesforfuits.
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soustraire à la fureur des Anglais , et il sortit à l'instant de la ville.
Trois échafauds avoient été élevés dans la place du Vieux-Marché, où devoit avoir lieu l'exécution. Sur le premier étoient placés les juges avec le bailli de Rouen et son lieutenant ; le cardinal de Vincestre et des prélats dévoués aux Anglais occupoient le second ; sur le troisième étoit diessé le bûcher. Nicolas Midy avoit été chargé d'adresser à la condamnée une admonition salutaire et propre à Védijication du peuple. On n'a conservé que le texte de son discours, qu'il avoit pris dans saint Paul : Si l'un des membres souffre ^ les autres souffrent également. Lorsque l'orateur eut fini , l'évêque de Beauvais prononça lui-même la sentence, qui se terminoit par ces mots : Nous vous déclarons re/etée et retranchée de l'Eglise , et nous vous livrons à la puissance séculière , en la priant de modérer soti jugement à votre égard j en vous évitant la mort et la mutilation des membres. M. de l'Averdy , IM. Le]>run des Charmettes et plusieurs autres écrivains, remarquent que Jeanne fut mise à mort sans qu'il y eût de sentence rendue contre elle par les juges séculiers, et le fait est attesté par plusieurs témoins ; mais cette sentence n'étoit point nécessaire d'après l'espèce de juridiction qu'avoient alors les tribunaux ecclésiastiques. Quand l'inquisition ou un tribunal ecclésiastique déclaroit un homme séparé de l'Eglise , et l'abandonnoit au bras séculier , il étoit immédiatement conduit à la mort, sans qu'il y eût besoin d'un jugement spécial . de l'autorité séculière , qui étoit seulement chargée de l'exécution. On en trouve grand nombre d'cxem-
pies dans le procès des Albigeois, des Vaudois, etc. Cependant il n'est pas inutile de remarquer que l'évêque de Beauvais et les Anglais , dans toutes les relations qu'ils publièrent de la mort de Jeanne d'Arc, dirent expressément qu elle fut délaissée a V autorité séculière j qui la condamna à estre hruslée (').
Jeanne pleura de nouveau lorsqu'elle eut entendu sa sentence; elle demanda une croix, et un Anglais en fit une avec deux morceaux de bois, qu'elle plaça sur son sein. Elle demanda en outre qu'on apportât la croix de l'e'glise voisine , et qu'on la tînt éleve'e devant elle, afin qu'elle pût la voir jusqu'à son dernier soupir ; puis elle se mit à prier avec ferveur. Les Anglais murmuroient de tous ces retards. Comment ^ prestre j, disoient-ils à l'Advenu, qui donnoit à l'infortune'e les secours de la religion , comment ^ prestre , nous f ère z-vous ici dîner? On l'attacha au bûcher et on lui mit sur la tête une mitre où l'on avoit écrit ces mots ;
Hérétique relapse , apostate, idolâtre.
Un tableau, placé devant l'échafaud, portoit Tins-» çription suivante :
Jehanne qui s'est fait Jiommer Pucelle, menteresse , pernicieuse , abuseresse du peuple , devineresse , superstitieuse , hlasphêmeresse de Dieu , malcréant de la foi de Jésus- Christ , vanter^se , idolâtre, cruelle, dissolue, invocateresse des diables , schismatique et hérétique.
(0 Voyez , aux Pièces Justificatives i Lettre du roi d'Angleterre au' duc de Bourgogne et aux évoques de Frauce.
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Le bourreau mit le feu au bûcher ; l'Advenu, tout occupé de l'infortunée , ne s'apercevoit pas que les flammes le gagnoient ; Jeanne , qui avoit conservé toute sa présence d'esprit, l'avertit de se retirer un peu. L'évêque de Beauvais s'approcha au moment où le bûcher commençoit à s'enflammer. Quand elle le vil, elle lui dit qu'il étoit cause de sa mort j qu'il lui avoit promis de la mettre entre les mains de l'Eglise , et que ^ loin de tenir sa parole , il V avoit livrée a ses plus cruels ennemis. Elle parla encore de ses révélations ; toujours jusqu'à la Jin de sa vie , dit Martin l'Advenu , maintint et assura que les voix quelle avoit eues étoient de Dieu j et que quoiqu'elle eût fait , elle V avoit fait par ordre de Dieu j et ne crojoit point par lesdites voix avoir été trompée. Le feu s'allumoit lentement et prolongeoit le supplice de Jeanne ; enfm elle fut enveloppée par la fumée; on l'entendit demander de l'eau bénite, et se recommander à Dieu» En trépassant, dit l'appariteur Massieu, qui étoit près du bûcher, elle cria à haute voix : Jhesus !
Le bourreau dit, après l'exécution , que nonobstant l'huile, le soufre et le charbon qu'il avoit appliqués contre le cœur et contre les entrailles de ladite Jehanne , il n'avoit pu aucunement les consumer. De q*ioy estait autant estonné comme d'un miracle tout évident. Le cardinal de Vincestre ordonna que les cendres , les os et tout ce qui restoit d'elle fût jeté dans la Seine. Ainsi périt cette jeune héroïne, abandonnée par un Roi qui lui devoit sa couronne, et sacrifiée par les Anglais, qui crurent, en l'immolant, effacer la honte de leurs défaites (0.
(0 Le duc de Bedford, d;t Hume, lui fit faire son procès^ aclioii
L'ëv êque de Beauvais ne pouvoit se dissimuler combien le jugement qu'il avoit rendu étoit inique, et jusqu'à quel point toutes les règles avoient été violées dans le cours du procès. Jeanne, en mourant, avoit excité la pitié générale ; plusieurs Anglais , après que leur vengeance eut été assouvie, disoient qu'elle avoit été condamnée injustement (0. Les murmures devinrent si violens, que Cauclion crut devoir se mettre en garde contre ceux même qu'il avoit servis. Il avoit a redouter en outre les recherches de ses supérieurs ecclésiastiques, pour avoir fait exécuter l'arrêt quoique Jeanne en eût appelé au Pape et au concile. Dès le 'j juin, il publia, de concert avec le vice-inquisiteur , de prétendues déclarations faites par la Pucelle avant de mourir ; il y joignit même des dépositions supposées de l'Oyseleur , qui , comme on l'a vu , avoit été obligé de prendre la fuite. Le 8, il fit adresser à tous les princes de la chrétienté une relation mensongère du procès. Le i4 du même mois, il sollicita et obtint des lettres de garanties, par lesquelles le roi d'Angleterre s'engageoit, entre autres choses, à prendre sa défense à la cour de Rome, s'il y étoit attaque. Le 28, on envoya à tous les évêques et à toutes les villes du royaume des lettres dans lesquelles on cherchoit à justifier la condamnation de Jeanne d'Arc, en dénaturant les faits, et en annonçant qu'elle s'étoit elle-même reconnue coupable de tous les crimes dont on l'accusoit. On trouvera cette lettre parmi les pièces que
qui, soit qu'elle appartînt à la vengeance ou à la politique, ctoit également barbare et déshonorante.
WUn Anglais avoit dit liaulemenl, après son supplice : nous sommes tous perdus j car une sainte femme vient iCctre hrûle'e.
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HOiis donnerons à la suite de cette notice (0. On y trouvera également des extraits du Journal de Paris , qui montreront jusqu'où l'esprit de parti peut aveugler les hommes.
Plusieurs historiens observent que presque tous ceux qui avoient contribué à la mort de la Pucelle, semblèrent être poursuivis par la justice divine, et périrent misérablement.
Les Anglais avoient mis , comme on l'a fait remarquer, le plus grand appareil au supplice de Jeanne d'Arc; cependant on vit paroître, en i436, une fausse Pucelle, qui prétendoit s'être soustraite à la fureur des Anglais; si on en croit un ancien manuscrit découvert à Metz , et dont le père Vignier a fait insérer un extrait dans le Mercure galant du mois de novembre i683 (2) , elle fut reconnue par les deux frères de l'héroïne, qui l'accompagnèrent dans ses voyages ; elle épousa le sieur des Armoises, chevalier, et s'établit avec lui à Metz. Il paroît que les habitans d'Orléans l'avoient également reconnue. On trouve, dans un compte des receveurs de cette ville, la note des dépenses faites, i.o pour la Pucelle et son frère dans l'année i436 ; a.^^ pour les vins et rafraîchissemens présentés à dame Jelianne des Armoises , au mois ds juillet 1439 ; 3.° pour don. fait à la même , le premier août suivant, par le conseil de la ville , d'une somme de deux cent dix livres parisis, en rcconnoissance du bien qu'elle a fait à ladite ville pendant le siège. Nous croyons inutile de réfuter les écrivains qui
(') Fragmens des chroniques de Monsireîet. — iv Symphorieu Guyou avoit déjà parlé de ce manuscrit dans une ïlisloire d'Orléans , publiée ea i65o.
ont essayé de faire passer cette femme pour la vérîtal)le Pucelle. Si Jeanne n'eût pas été brûlée à Rouen, et si elle avoit paru publiquement en France , Charles n'auroit pas pu dire, dans ses lettres-patentes du i5 février i449? ^'^ ordonnant la première enquête sur le procès de condamnation , quo/i avoit fait mourir ladite Jehanne iniquemejiL , et contre raison très cruellement. Si elle avoit été sauvée, comme on le prétend, par Tévêque de Beauvais, les représenlans de cet évêque, qui parurent devant les juges du procès de révision, le 21 décembre i455, n'auroient pas été réduits à se prévaloir de l'amnistie générale que le Roi avoit accordée après la conquête de la Normandie. Ils dirent, au contraire, pour disculper Pierre Càuclion , que l'envie et la haine des Anglais avoient fait brûler Jeanne parce qu'elle avoit bien servi le roi de France. La conduite des frères de Jeanne d'Arc, les dépenses de la ville d'Orléans pour Jeanne des Armoises , ne prouvent rien contre les faits , qui sont sans réplique.
En i44o> ot^ vit a Paris une autre femme qui prétendoit être Jeanne d'Arc, et qui n'y séjourna que peu de temps. C'est peut-être celle dont parle N. Sala, et à laquelle le Roi dit, lorsqu'elle lui fut présentée : c< Pucelle , ma mie , soyez la très-bien revenue , au « nom du Dieu qui sait le secret qui est entre vous et « moi. » Au lieu de répondre, cette femme se jeta à genoux , et avoua son imposture.
Lorsque Charles se fut rendu maître de Rouen, le 10 novembre i449j il songea à faire réhabiliter la mémoire de Jeanne , qui avoit été condamnée dans cette ville j dès le mois de février suivant, il ordonna
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une première enquête, et fit remettre à son commissaire toutes les e'critures du procès. Les jurisconsultes auxquels on les communiqua, déclarèrent unanimement que ce procès étoit nul dans la forme, et injuste quant au fond. Plusieurs te'moins furent entendus ; mais à chaque pas on i^encontroit des difficulte's insurmontables. Un tribunal ecclésiastique ayant condamné Jeanne , qui en avoit appelé au saint Siège, il falloit que le souverain Pontife autorisât un autre tribunal ecclésiastique à revoir le procès. Le pape Nicolas V, auquel Charles s'adressa, évita de prononcer, dans la crainte de déplaire aux Anglais. Le Roi se décida alors à faire agir les parens de Jeanne d'Arc en leur propre nom. Calixte III, qui venoit de succéder à Nicolas, se montra moins timide que son prédécesseur; il fit expédier des letties apostoliques, et nomma pour juges l'archevêque deRheims etl'évêque de Coutances, auxquels il adjoignit un inquisiteur. L'examen sérieux des pièces, les dépositions des témoins , parmi lesquels on remarque le duc d'Alençon , Dunois, grand nombre de seigneurs et de capitaines, plusieurs assesseurs et notaires du tribunal de Rouen , des habitans de Domremy et de Vaucouleurs , etc. , justifièrent entièiement la Pucelle, et dévoilèrent les incroyables iniquités du premier procès. Nous n'avons pu en donner qu'un aperçu rapide en parlant des interrogatoires et du jugement. La matière a été traitée à fond par M. de l'Averdy (0 (Notices des manuscrits
(0 M. de l'Averdy, ayant été nommé contrôleur général des finances, en 1^63 , fit un aj^pel à tous les savans, pour les inviter à rechercher les manuscrits et les anciens Mémoires relatifs à la Pucelle. On ignore si ces recherches ont produit quelques résultais.
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de la Bibliothèque du Roi , tom. m ). En rapprocliant les dépositions des te'moins, et en les comparant avec les grosses du premier procès , il de'montre la mauvaise foi et la perfidie des juges qui ont condamne' la Pucelle. Son travail , enrichi de savantes recherches , est ainsi également curieux et instructif pour les deux procès. On y trouve des observations très-judicieuses sur les altérations que les grosses ont éprouvées, et sur le degré de confiance qu'elles peuvent inspirer. On peut également consulter l'histoire de Jeanne d'Arc , par M. Lebrun des Cbarmettes , qui offre des détails intéressans et peu connus.
Les juges de révision , avant de prononcer , et pour donner plus de poids au jugement qu'ils dévoient rendre, avoient consulté les prélats et les docteurs les plus renommés du royaume. Tous envoyèrent des avis favorables à la Pucelle, en faisant ressortir toutes les irrégularités du procès de condamnation. L'arrêt de réhabilitation fut enfin prononcé à Rouen, le 7 juillet i45(l On le trouvera avec les pièces justificatives. Charles VII se borna à faire rétablir la mémoire de la Pucelle; mais il ne chercha point à venger sa mort sur ceux qui y avoient contribué. Louis XI les fit poursuivre ; on en arrêta deux , qui furent condamnés au même supplice qu'ils avoient fait subir à Jeanne d'Arc. Les biens de plusieurs autres furent confisqués. On les employa à bâtir une église dans le lieu même où elle avoit été brûlée, et à fonder une messe pour le repos de son ame ; Louis XII ordonna encore une nouvelle réhabilitation.
L'intérêt puissant qu'inspire Jeanne d'Arc s'étend à tout ce qui lui a appartenu. On nous pardonnera
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donc les détails dans lesquels nous allons entrer. Son père mourut de chagrin après sa condamnation ; les Orle'anais appelèrent sa mère dans leur ville, et lui firent une pension. Elle y ve'cut jusqu'en i458. Après sa mort, la pension fut continue'e à l'un de ses fils. Les frères delà Pucelle (0 reçurent plusieurs faveurs de la Cour. Leurs enfans jouirent d'une considération méritée ; ils portèrent le nom de Du Lys, ainsi qu'ils y avoient été autorisés par Charles VIL Pasquier rapporte que pendant quelque temps ils ajoutèrent à leur nom de Du Lys les mots dits la Pucelle , pour montrer qu'ils étoient de sa lignée. Jean Hordal C'^), l'un d'eux, publia, en 1612, une justification de l'héroïne. Son ouvrage n'est pas sans intérêt , parce qu'on y trouve des extraits de plus de soixante auteurs , théologiens, historiens, poètes et médecins, qui ont écrit sur Jeanne d'Arc, l^e P. Lelong, dans sa Bibliothèque historique de la France , prétend que cette famille s'est éteinte en 1760 ; et il présente, comme dernier rejeton, Coulombe Du Lys , chanoine de Champeaux , et prieur de Coutras, qui recevoit une pension du Roi. Cependant il existe encore à Nancy et à Strasbourg des MM. Du Lys, qui prouvent, par leur généalogie , qu'ils descendent des frères delà Pucelle. Le parlement, par un arrêt de i6i4, avoit , malgré les dispositions de l'ordonnance de Charles VU, réduit la noblesse aux seuls mâles de la famille.
On avoit peint les exploits de Jeanne d'Arc sur la façade de la maison où elle étoit née. Ces peintures grossières existoient encore en 1680. Montaigne les a
(') L'un d'eux étoit prévôt de Vaucouleurs , lors du procès de revision. — ;.2) Il étoit professeur de droit à Pou l- à -Mousson.
vues lorsqu'il a passé à Domremy pour se rendre en Lorraine, et de là, en Allemagne et en Italie. «< Le « devant de la maisonnette où elle naquit, dit-il, « est toute peinte de ses gestes; mais l'âge en a fort « corrompu la peinture. Il y a aussi un arbre le long « d'une vigne, qu'on nomme l'arbre de la Pucelle, qui « n'a nulle chose à remarquer. » En 1756, on voyoit sur la porte de cette maison les armes et la figure de la Pucelle, et on montroit dans les environs du village quelques restes de la chapelle où Jeanne venoit prier, (dom Calmet, Notice de la Lorraine).
Il paroît que cette maison s'est insensiblement dégradée , et qu'il n'en existe plus qu'une seule chambre, qui est, dit -on, celle de Jeanne d'Arc. En 18 17, on se plaignoit, dans un journal (i\ de la voir convertie en étable, et de ce qu'une antique armoire vermoulue, que l'on croyoit avoir servi à la Pucelle, renfermoit des ustensiles d'écurie. En 18 18, la maison appartenoit à M. Girardin, ancien militaire, qui descend de la famille de Jeanne d'Arc; quoique sa position fut très-gênée, il refusa de la vendre à des étrangers , qui lui en ofiroient un prix avantageux. Le conseil général du département des Vosges en a fait faire l'acquisition au nom du département. Il a en même temps voté des fonds pour y établir une école de jeunes filles, et pour ériger une fontaine en l'honneur de l'héroïne qui sauva la France.
Les voyageurs de toutes les nations affluent de nos jours à Domremy; et ils ne se bornent pas à visiter ce qui reste de la maison où naquit Jeanne d'Arc ; tous veulent emporter quelques fragmens des murs ou des
('} Le Narrateur de la Meuse.
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solives, qu'ils considèrent comme de précieuses reliques. L'autorité a été obligée de prendre des mesures pour mettre des bornes à cette vénération indiscrète, qui auroit bientôt achevé la ruine entière d'un monument, dont tous les Français doivent désirer la conservation.
Les habitans d'Orléans, aussitôt que la Pucelle eut fait lever le siège aux Anglais, le 8 mai 14^9, étoient allés avec elle à l'église principale de la ville , et avoient fait une procession solennelle pour remercier Dieu de leur délivrance. Depuis cette époque, tous les ans, h pareil jour , ils célèbrent une fête en l'honneur de leur libératrice. Après l'office on prononce son panégyrique , et la procession, à laquelle assistent tous les magistrats , fait le tour de l'ancienne ville. Cet acte , d'une double reconnoissance, n'a été suspendu que pendant les années les plus orageuses de la révolution.
En i558, les Orléanais avoient fait ériger, sur la partie du pont la plus proche de la ville, un monument (0 qui représentoit Notre-Dame de Pitié. D'un côté, étoit Charles VII, de l'autre la Pucelle, tous deux à genoux, armés de toutes pièces, mais la tête découverte. Ce monument ayant été détruit en iSô^ , pendant les guerres civiles religieuses, on en fit élever un autre en 157 1 (2), qui a été également détruit en 1793. En i8o5, on y a substitué une statue de Jeanne d'Arc, qui orne une des places de la ville.
(0 L'inscription portoit qu'il avoit été élevé aux frais des femmes et des filles d'Orléans, en mémoire de la délivrance de la ville.
(») II y avoit dans le piédestal trois tables destinées à recevoir des inscriptions , et qui n'ont jamais été remplies. On a fait un recueil des Vers composés par difl'érens poètes pour ce monument.
Il est fâcheux que le premier monument ne soit point parvenu jusqu'à nous ; la statue de la Pucelle , qui avoit été faite à une époque assez rapprocliée de sa mort, auroit pu nous faire connoître les traits de cette héroïne , dont quelques descriptions , insérées dans les chroniques, ne suffisent pas pour nous donner une idée. Le monument de iB^i a été gravé en i6i3; mais il ne peut servir qu'à in(hquer la pose des personnages. Les plus anciennes estampes de Jeanne d'Arc sont de 1 606 et de 1612; elles n'ont entre elles aucune ressemblance. Un graveur, nommé Poinsart, a donné, vers Tan i64o, le dessin d'une tapisserie qui étoit faite, dit-il, depuis deux cents ans, et qui représentoit l'entrée de Charles VII à Rheims (0. On y voit la Pucelle à cheval , portant son étendart. Comme on n'y reconnoît pas les traits de Charles VII, il n'est pas probable que ceux de Jeanne y aient été mieux conservés. Vers la fin du seizième siècle, Hordal (2), doyen de la cathédrale de Toul, et descendant des Du Lys, fit ériger à la Pucelle, dans son église, un mausolée qui existe encore. L'héroïne y est représentée à genoux, couverte d'une armure complète, mais sans casque. La tête est d'une beauté remarquable; malheureusement rien ne prouve que ce soit celle de Jeanne d'Arc (^).
La ville d'Orléans attachoit une si grande importance à ce qui rappeloit la mémoire de la Pucelle,
(») A rt'iioque du sacre de Cliarles TU, une médaille fut frappée en l'honneur de la Pucelle. On y voyoit une main portant une épée avec celte devise : Consilio Jirmata Del. — (») De i557 à i6i5, Claude Hordal , Etienne Hordal , et un autre Etienne Hordal, furent successivemcni doyens de la calhediale de Toul. — {^) Il y avoii dans 1;\
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que l'on y conservoit, avec un soin religieux, un de ses chapeaux , qu'elle avoit donne' à la lille de Jacques Boucher, chez lequel elle avoit loge' pendant son se'jour dans la ville. Ce chapeau, après avoir e'te' gardé pend.antdeux cents ans dans la famille, fut confie' en de'pôt aux Pères de l'Oratoire, ainsi qu'il est constate' par un acte authentique de i63i , déposé aux archives d'Orléans. Il étoit de velours bleu , relevé des quatre côtés, bordé en or, et renfermé dans une caisse de maroquin rouge, ornée de fleurs de lis. A l'époque de la révolution, lorsque la congrégation fut dissoute, le chapeau de Jeanne disparut. On croit qu'il fut emporté par un des Pères de l'Oratoire, mais on ne l'a pas retrouvé après sa mort. Les Orléanais montrent encore aux étrangers la maison que la Pucelle a habitée , la chambre où elle a couché. La maison est ornée de petites colonnes antiques et écrasées; la chambre est fort petite; on remarque à la voûte des figures taillées dans la pierre, et qui sont assez bien conservées.
Nous n'entreprendrons pas de faire connoître les auteurs qui ont écrit sur la Pucelle ; le nombre en est trop considérable. On en comptoit plus de quatre cents, dans un catalogue qui a été publié il y a quelques années, et la liste n'étoit pas complète; mais
galerie des liommes illustres français, du cardinal de Richelieu, un portrait de la Pucelle , avec une inscription qui se terminoit par ces deux vers :
Fama sui texûs , armis tnslgnts amazon JS'ulla plus débet Gallia salva viro.
Mais rien ne prouve encore qijie le portrait représentât véritablement les traits de Jeanne d'Arc.
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nous pensons que les jugemens portes sur elle par des écrivains e'trangers, pendant les quinzième et seizième siècles, ne seront pas sans intérêt. Nous en donnerons des extraits à la suite de nos observations; on y verra que sa vertu et son héroïsme furent généralement reconnus , même chez les ennemis de la France. Il est pénible de ne pouvoir dissimuler que les calomnies dont on a vainement essayé de flétrir sa mémoire, ont été répétées par des Français, qui se sont plu à déshonorer et à tourner en ridicule la libératrice de leur patrie.
La difficulté d'expliquer le phénomène de la Pucelle (car sa vie est un véritable pîiénomène) a porté plusieurs historiens à imaginer des interprétations qui, pour la plupart, offrent peu de probabilités. Dès le milieu du seizième siècle, Guillaume du Bellay Langey , dont nous donnerons les Mémoires, prétendoit que l'arrivée de Jeanne avoit été préparée par une intrigue : « A ce qu'on veut dire, le Roi s'étoit « avisé de cette ruse pour donner quelque bonne « espérance aux François, leur faisant entendre la « solli-citude que notre Seigneur avoit de son « royaume (0. » Il seroit difficile de concilier cette supposition avec le caractère insouciant que Charles VII montroit en i/p.S. Du Haillan va plus loin; il ne voit dans Jeanne qu'une intrigante, qui a été la maîtresse de Baudricourt , ou de Dunois , ou de Pothon, et qu'on faisoit passer pour inspirée, afin d'animer les troupes. Il raconte que Dunois et Baudricourt, lesquels étoienl Jins et avisés j se trouvèrent à Chinon lorsque la Pucelle y arriva , et qu'ils la
(') De la Discipline militaire, liy. 3.