INSTAURATION DES ARTS ET DES SCIENCES
lulles sanglantes des Guelfes et des Gibelins , les républiques de ce pays ne semblèrent plus avoir de rivalités que pour | les sciences. C’est alors qu’on vit des souverains ou des villes puissantes se disputer la présence d’un poète ou d un peintre. Rome leur décerna des couronnes dans les lieux même où triompha jadis la valeur guerrière. Ce fut le siècle des arts, car à quelle époque peut-on citer une réunion d’hommes pareille à celle des Pétrarque , des Boccace , des Pics de la Mirandole , des Léonard de Vinci, des Gherlandajo, des, Giotto , des Pisani , des Bramante , des Donalcllo , des Masaccio, etc., etc. Constantinople venait de tomber au pouvoir des Musulmans , et cet évènement qui semblait devoir être fatal aux lettres, leur fut favorable en les faisant refluer vers l Occident, au moment où tout se réunissait pour rendre leur culture florissante.
En même temps que l’Italie se livrait au charme dune nouvelle vie intellectuelle , la Belgique s’élevait à un degré de splendeur qui contrastait avec 1 état de barbarie du reste de l’Europe. Quoique moins favorisée par le climat que sa rivale , sa position géographique et le génie industriel de ses habitants la rendirent le centre d’un vaste commerce dont Bruges, la Venise des Flandres, devint l’entrepôt. Aussi les arts et les sciences y furent-ils cultivés avec un éclat dont aucune autre époque n’offrit plus l’exemple.
Ces heureuses circonstances furent encore favorisées par plusieurs découvertes importantes, celles de 1 imprimerie, de la gravure , de la Boussole , de la poudre à canon , qui fit que les guerres furent moins fréquentes, parcequ’clle les rendit plus meurtrières et plus redoutables.
'Fout s’accorda donc alors pour tirer 1 Europe de son long étal de barbarie : avec la culture des arts et des lettres, ou reprit également relit' des sciences, et en particulier de
ANATOMISTES DES I4mc, 15me ET lG",e SIÈCLES. 40
1 anatomie. Sous ce rapport l’Ilalie devança encore une l'ois les autres pays : rien negala l’ardeur avec laquelle elle s’y livra. Le génie des Ptolémées sembla être sorti de la tombe : les princes à l’envi l’un de l’autre prodiguèrent des encouragements à cette étude; chaque ville voulut l’emporter sur les villes voisines par la beauté de ses établissements et la célébrité de ses professeurs. Pise, Rome, Vérone, Pavic eurent de vastes amphithéâtres. Cette impulsion s’étendit bientôt aux autres contrées de l’Europe : les universités d Allemagne , d'Angleterre , d’Espagne , de la Belgique , de la Hollande luttèrent d’efforts et s’imposèrent les plus grands sacrifices pour attirer à elles les hommes capables de jeter de l’éclat sur leur enseignement. Ces derniers, àleur tour, ne connurent alors qu'un sentiment de nationalité, celui de la science ; la Belgique envoya ses médecins en Italie , la France reçut ceux de l’Allemagne ou de l’Italie, et pour prix d une honorable hospitalité , on ne leur demanda que le tribut de leurs lumières.
Nous allons maintenant nous livrer à l’examen des écrits des anatomistes du 14™% 15me et 16me siècles, et fidèles à notre plan, nous tacherons de faire connaître la marche progressive de l’anatomie , en prenant pour point de départ les travaux des anciens, et en rapportant autant que possible à chaque auteur le fait nouveau dont il a enrichi la science. On comprendra cependant qu'il sera difficile de tenir exactement la balance de cette justice distributive : à une époque ou un grand nombre d’hommes s’occupaient à la fois, et dans des lieux souvent éloignés, des mêmes travaux; à une époque surtout où chaque jour, chaque heure avait à enregisliei un fait nouveau, il n’est pas étonnant qu’une même d< comerle ait pu être réclamée par plusieurs savants à la fois. II faut meme admettre que l’honneur de ces découvertes na pas toujours été rapporté à leurs véritables
MONDINO.
auteurs ; il n’existait encore ni journaux , ni sociétés savantes, partant aucun moyen prompt et facile de prendre date , de manière que souvent le mérite pauvre et modeste a dû être dépouillé du fruit de ses recherches.
Le premier anatomiste de la renaissance digne dètre cité, fut Luigi Mondino. On n’est pas d'accord sur le lieu de sa naissance : quelques historiens lonl fait naîlie à Florence, d’autres à Milan, à Bologne, à Forli ou dans le Frioul. Selon M. Dezeimeris, cette incertitude vient de ce qu’il y a plusieurs médecins du nom de Mondino , un entre autres qui était de Forli et qui alla s’établir à Bologne; Firaboschi, d’après les documents découverts pâr Fantuzzi,a démontré que Mondino, l’anatomiste, était de Bologne et y était professeur en 1516, on ignore depuis quelle année; et une ancienne chronique italienne de Bologne place sa mort dans
l’année 1526.
Mondino publia une anatomie (1) qui servit pendant plus de deux siècles de manuel aux élèves et de hase aux leçons des professeurs; on laisait même une loi à ces derniers de lire et de commenter cet ouvrage. Cependant il nest en grande partie qu'une compilation des écrits de Galien . on n’y trouve en effet aucun fait nouveau, et dans beaucoup d endroits les idées du médecin de Pergame sont obscurcies par le romantisme des Arabes que Mondino a introduit dans son anatomie. Nous en trouvons la preuve dans la manièic dont il parle du péritoine: le fllyracli cest le bas ventre, le Syphac , le péritoine; c’est, dit-il, un pannicule très-fin et très-dur; il est très-fin, pour ne pas surcharger, très-dur,
(1) Anatome omnium humnni corpoiis membrorum. Pavic, in-fol. 14,8
tfOINDIINO.
bl
afin de mieux contenir les parties du bas ventre cpiand il se rompt. Le Syphac a deux usages principaux, c’est que s’il se contracte vers le dos, auquel d est attaché, il chasse tout ce qui est dans l’estomac, les intestins ou la matrice, conjointement avec le diaphragme avec lequel il communique. Le second usage du syphac est d’attacher les intestins au dos, et de fournirun panniculeà tous les viscères qu’il contient. L’épiploon, c’est le Zirhus , son usage est de favoriser la digestion en. entretenant une douce chaleur dans l’estomac et les intestins. Cependant tout n’est pas également déraisonnable dans le livre de Mondino : on y trouve une description de 1 intestin, plus complète que celle que Galien en avait donnée; comme ce dernier , il énumère les parties de bas en haut et les distingue en rectum, colon, ileum , jéjunum, duodénum. Au milieu des idées bizarres qu’il émet , on trouve des faits qui prouvent que, comme Galien, il s’était lh ré à des expériences sur des animaux vivants : ainsi il dit que lorsqu’on coupe les nerfs récurrents du larynx , on fait perdre la voix à l’animal. On n’est pas peu étonné aussi d’y rencontrer une idée que Gall a reproduite de nos jours comme une doctrine nouvelle : Mondino suppose que le cerveau est divisé en différentes cellules ou cases, contenant chacune une des facultés de l’intelligence.
Le mérite principal de Mondino c’est d’avoir, un des premiers , fait des démonstrations sur des cadavres humains dans des cours publics. Guy de Cauliac qui écrivait en 1363, nous donne des renseignements sur la manière dont se faisaient ces cours, a Mondinus Bononiensis qui super » analomiam scripsit, et ectm fecit midtoties, et mugis ter » meus Bertuccius per hune modum : situato corpore in » banco, faciehat de ipso quatuor lectiones , in primis » tractabantur membra nutritiva, quia citius putrebilia ; ” m servnda membra spiritu alia , in tertia membra
GUY DE CAULIAC.
» anima ta , in quaria cxtrernitatês tractabantur. {Guy » de Cauliac , Anatom. cap. I, doctr. I.) »
Apr ès Mondino nous devons citer Guy de Cauliac, non qu’il se soit livré exclusivement à l’anatomie, mais parce que le premier il fit sentir la nécessité d’appuyer sur elle la chirurgie. Guy naquit dans le village dont il porte le nom , a Cauliac, dans le diocèse de Mende, en Gavaudan. On peut fixer l’épo-
que de sa naissance à la fin du treizième siècle. Ce fut à J Montpellier qu’il fit ses études médicales : il paraît cependant qu’il se rendit également en Italie , où il entendit les leçons de Berluccius , professeur d’anatomie à 1 université de Bologne. Il pratiqua dans diverses villes, entre autics à Lyon; plus tard il fut attaché en qualité de chirurgien à la cour des Papes fixée alors à Avignon.
Guy peut être considéré à juste titre comme le père de la j chirurgie française : avant lui cet art était cncoie plonge dans la plus profonde barbarie ; toutes ses ressources se bornaient à l’application de quelques topiques: le premier il osa recourir aux opérations sanglantes et il en prescrivit les règles. Il faut croire que les connaissances qu’il avait acquises sur le cadavre humain l’enhardirent dans ses tentatives. ^ Sa grande chirurgie est précédée d’un traité d anatomie; I nous n’avons à faire aucune observation particulière sur cet ouvrage, qui esl fondé en grande partie sur ceux de Galien: cependant on y rencontre des passages sur la forme des ^ organes, leur composition et leurs rapports, qui montrent que Guy les avait étudiés en chirurgien. On y trouve également des remarques sur la guérison des plaies avec perte de substance du cerveau , qui prouvent que les idées de Mondino sur la localisation des facultés intellectuelles avaient germé dans les tètes. Voici comment il en parle : ce Si elles sont » bien traitées on en guérira, ainsi que j'ai vu la partie » postérieure du cerveau , de la quelle sortit un peu de sub-
GRADI, BÉNÉDITTI.
oo
» slance du cerveau : ce que fut recognu par l'offense de la » mémoire, laquelle il recouvra après la curation. Te ne dis » pas toutefois qu’on véquit , s’il en sortait toute une cellule ,
» comme Théodore raconte d’un sellier (Tract. 2,
Chap. 1er des plaies). »
Dans tout le cours du 15me siècle, l’anatomie ne subit aucun changement : on continua à l’étudier d’après Galien. Cependant on y trouve quelques noms à citer : celui de Mathieu Gradi ou de Gradihus , ainsi nommé du heu de sa naissance, Grado , ville du Frioul, près de Milan. Il était de 1 illustre famille des comtes de Ferrare; il étudia la médecine, et s’y distingua de bonne heure. Il jouit d’une grande réputation dans sa patrie et fut appelé à Pavie pour y professer la médecine. Il mourut en 1480. Le livre dans lequel Gradi a consigné ses travaux a pour titre : Prcicticœ pars prima et secanda , vel commentarius textualis in wionnm Almanzoris , cum additionibas et ampliationihus materiarum , adjuncto etiam textn per Joli. Matliœum ex Fer raidis de Grado , Mediolanensem , Papiœ, 1497, in-fol.
C est dans ce livre qu on trouve un passage remarquable , dans lequel parlant des ovaires , l’auteur dit que ce sont deux œufs [duo ova) couverts de petits corps glanduleux ; ce qui prouverait que Gradi s était fait une idée assez exacte de la nature de ces organes.
Alexandre Bpnéditti , médecin de Vérone. Il vivait vers la fin du quinzième siècle, environ l’an 1495, sous le règne de Maximilien , à qui il a dédié son ouvrage. Il enseigna publiquement 1 anatomie à l’université de Padoue, et, à ce quil paiail, avec un grand succès, car il se plaint de Fincominodité que lui occasionnait la nombreuse populace qui accouiait à son amphithéâtre qui était cependant fort spacieux. Il professa également l’anatomie à Venise. On ne doit
ZERBI.
à Beneditti aucune découverte particulière; cependant il ajoutait une grande importance à 1 anatomie, car dans ses ouvrages de pratique , avant de donner 1 histoire d une maladie , il décrit les parties qui en sont le siège. Alexandri Beneditti Physici anatomia } sive de historia corporis hnmani libri quinque {Basil. 1527, in-8°).
Gabriel Zerbi , le premier anatomiste depuis Mondino , dont l’ouvrage n’a pas été une simple répétition de l’anatomie des Grecs ; il vécut à la fin du quinzième siecle. Les biographes qui se sont occupés de Zerbi le présentent généralement comme un homme d’un grand savoir, non seulement en médecine , mais encore en logique et en philosophie. Zerbi enseigna ces trois sciences à Padoue, a Bologne , à Rome , et derechef à Padoue , où on 1 avait attiré pour la seconde fois moyennant de gros appointements. Enseignant \ avec éclat et pratiquant avec succès , il jouissait de la réputation d’un des plus savants médecins del Europe. Zerbi eut une fin des plus déplorables : les Vénitiens avaient reçu de Constantinople la demande d’un médecin babile qui voulût entreprendre la cure d’un T urc , riche et puissant . Zerbi accepta la proposition que lui en fit le sénat vénitien, se rendit en | Orient et guérit le malade. Chargé de richesses, il s était ^ embarqué pour retourner à Venise. Mais dans 1 intervalle le Turc était mort par suite d’une infraction aurégime. La famille I crut que le médecin italien l’avait empoisonné en partant;! elle 'mit à sa poursuite des hommes qui le ramenèrent en Turquie, où on le mit a mort ainsi que son fils, en les sciant par le milieu du corps entre deux planches. Cet événement tragique arriva en 1505.
Le livre d’anatomie de Zerbi a pour titre : Anatomicœ corporis humant et singulorwn istius membrorinn liber. Yenetiis , 1502, in-fol. Haller dont on connaît la patience et le courage , dit qu’il n’a pu supporter la lecture
BERENGARIO.
de cet ouvrage , qu’une édition gothique hérissée d’abréviations rend presque illisible pour tout le mondé. Portai en donne cependant une courte analyse dans son histoire de 1 anatomie et de la chirurgie.
Alexandre né à Bologne vers 1461 , s’appliqua particulièrement à la philosophie qu’il enseigna dans sa ville natale. Après avoir rempli cette chaire pendant plusieurs années, il fut appelé en 1506 pour y enseigner la même branche. Achillini mourut en 1512. Comme les anciens philosophes de la Grèce, il se livra à la fois à l’étude de l’anatomie et de la philosophie. Ses Annotcitiones anatomicœ , vel de humani corporis anatomid , Bolonice , 1520, in-4° , prouvent par plus d’un endroit, qu’il avait disséqué un grand nombre de cadavres humains. Le premier il Ht cette remarque que la moelle épinière se termine à la hauteur des lombes; c’est encore à lui que l’on doit attribuer la découverte des nerfs olfactifs, et de deux osselets de l’oreille,
1 enclume et le marteau , dont il indiqua les usages.
Les anatomistes du 16uie siècle , jusqu’à l’époque de Vésale continuèrent à prendre pour guide l’anatomie de Galien. Parmi eux nous citerons Berenyario , de Carpi , petite ville dans le duché de Modene. Il vivait à la lin du quinzième siècle , ou au commencement du seizième ; il exerça la chirurgie avec distinction , et fut professeur à Pavie , puis à Bologne depuis 1502 jusqu’en 1527. Digne prédécesseur de Vésale , Berengario est considéré à juste titre par Fallopio et Eustachi comme le restaurateur de l’anatomie. A l’eAempîe de Galien, il fit ses premières démonstrations sur des animaux; mais plus tard il disséqua des cadavres humains et se livra a ces ti avaux avec tant d ardeur, qu’on l’accusa d’avoir fait servi i a ses etudes des hommes vivants, accusation qu’Erasistrate avait également subie, et qui prouve que dans ces temps de préjugés, on ne se livrait pas impunément à la pratique de l’anatomie.