LIBER VIL
Cerebro principis animalisque facultatum sedi et sensuum organis dedicatus.
Cerebrum gratta principis animœ , quemadmodum et sensus quoqne , ac motus ex nostro axbitratu pendentis , extructum esse.
De tous les temps des physiologistes se sont complus à trouver une raison matérielle aux phénomènes de la vie. De meme que dans les actes de végétation ils ont vu un fluide destiné à nourrir les organes et des conduits pour le répandre dans l’économie, de même la sensibilité leur a paru être le fait d un fluide subtil sécrété par le cerveau et distribué dans tout le corps au moyen des nerfs. Ainsi Vésale considère la pie-mère et ses prolongements intra-ventriculaires comme le siège principal de la sécrétion , les ventricules du cerveau comme les réservoirs du fluide , d’où ce dernier passe au cervelet , et de-là à la moelle épinière par l’aqueduc de Sylvius et le calamus , pour être transmis ensuite aux organes par le moyen des nerfs. On ne s’attend pas à ce que nous réfutions cette théorie, que les progrès de 1 anatomie et de la physiologie sont venus complètement détruire, et dont sans doute Vésale lui-même ne s’est servi que comme d’une hypothèse commode pour l’explication du phénomène. Du reste, hâtons-nous de dire que s’il a cru pouvoir rendre compte de la sensibilité animale par la sécrétion d un fluide , il n’a pas étendu cette explication aux facultés de 1 intelligence. Attribuer ces dernières à une cause aussi grossière, lui a toujours paru une folie et une
VÉSALE
impiété indignes d’un philosophe : « Hujusmodi sane Opificis rerum Dei in corporum fabrica artificium nunquam inspicipientium , sibiquc libéras undique sententias arrogantium sunt figmenta , non absque gravi profecto impietate excogitata. »
De dura membrana cerehrum ambiente , et membranula sub cute calvariam obcmgente.
On voit par lenoneé de ce chapitre que Yésale n’a pas séparé la fibreuse intra-crânienne de celle qui en revêt la surface externe. Et en effet, indépendamment de leur identité de texture , on sait que ces membranes sont reliées entre elles par des connexions cellulo-vasculaires qui expliquent jusqu’à un certain point leur solidarité. Qui ignoie la rapidité avec laquelle les inflammations du péricrâne s’étendent à la dure-mère et aux autres enveloppes du cerveau? Aussi Yésale a-t-il apporté à ces connexions une attention particulière, ce Arerum intérim dura membrana, non solum suturis connascitur, sed tenues membraneasque fibras,
etiam per illas versus capitis exteriora transmittit »
Et plus loin : « Præterea membranæ ad calvariam connexion , et exterioris ipsius superficiel asperitatem , venulæ qusedam adaugent , per calvariæ suturas et quædam ioraîninula partira ex dura membrana ad calvariæ involucra, partira ab ipsis involucris ad duram membranam pertinentes. » Vésalc parle ici des veines perforantes dont on a attribué plus tard la découverte à Santorini ( veines émissaires de Santorini). Aucun des détails relatifs à la duremère n’est omis , et tous sont décrits de main de maître ; on y trouve même la désignation des corpuscules que 1 on voit le long de la faux du cerveau , et dont Pacchioni
VÉSALE
s’est attribué depuis la découverte (glandes de Pacchioni ) .
Vésale ne fait pas une mention spéciale de la membrane arachnoïde, mais en parlant de la surface interne de la méninge fibreuse, il observe qu’elle est lubrifiée par une humeur séreuse et libre d’adhérences avec la méninge sous-jacente; il la compare à la surface interne du péricarde. Quant à la pie-mère, il la décrit tant à l’extérieur du cerveau que dans les ventricules, où elle forme la toile et les plexus choroïdiens ; cette description fait l’objet du troisième chapitre.
De cerehri ac cerebdli ■numéro.
Dans ce chapitre et les suivants Vésale se livre à l’étude de la masse encéphalique. On peut dire que cette partie de son travail est admirable , surtout dans tout ce qui concerne la topographie de l’encéphale. Ainsi la forme et la division du cerveau, les circonvolutions et les anfractuosités, les ventricules, le corps calleux, le septum, le trigone, la glande pinéale, les tubercules quadrijumeaux et les différentes parties du cervelet , sont dépeints d’une manière si frappante , qu'à chaque instant , oubliant les dates , on croit avoir sous les yeux une description faite de nos jours.
Il fut un des premiers qui distingua l’une de l’autre les ceux substances du cerveau, la grise et la blanche, cette distinction n’ayant été que vaguement indiquée par les anatomistes de lecole d’Alexandrie. « Cerebri substantia, dit-il, non universa candicat, verum quidquicl revolutionibus proximum est, subflavum aut subcinericium est, æquali semper ab involutionis superficie distantia ; quanta namque
VÉSALE
involutionis profunditas est, tanto quoque intima involutionis parte intervalle» , in cercbri substantia, is quem diximus color observatur: quasi rursus color ille in substantia, quod ad colorem attinet , involutiones duplicaret. Quidquid autem cerebri non ita coloratum est , id albissimum et candidum prorsus visitur.» Vésale n’a pas cependant connu la véritable nature de la substance cérébrale; il dit bien que c’est une substance particulière , à laquelle nulle autre de l’économie ne peut être comparée: « Est substantia cum sua essential, forma peculiaris et propria , qualem in universo corpore similem nullam reperias, ad ingenitas cerebro functiones îdonea. » Mais là se sont bornées ses connaissances ; il n’a pas su quelle eût une structure fibreuse. A cet égard, disons que la libre cérébrale, par la mollesse de son tissu, échappe le plus souvent aux investigations, et que même de nos jours des anatomistes recommandables, tels que Wenzel, Walter, Ackermann , Bichat , ont prétendu que la substance blanche n était qu’une pulpe sans aucune apparence de fibres. Vésale pense que la substance nerveuse est entièrement dépourvue de vaisseaux, ceux-ci étant seulement répandus à sa surface dans la membrane pie-mère , et ne pénétrant pas dans son
intérieur. , 1 i i
Dans l’onlrc qu’il a adopté, Vésale décrit 1 encephale de
sa partie supérieure à sa base : ainsi après l’avoir examine
dans sa configuration extérieure, il procède dans le chapitre
suivant à la description du corps calleux.
VÉSALE
De calloso cerebri corpore et dextri sinistrique cerebri venlriculorum septo.
Parmi les parties qui composent le cerveau , une des plus importantes, c’est le Corps calleux. Placé sur la limite qui sépare les deux hémisphères , il est destiné à les relier, en meme temps qu il forme la voûte des deux cavités dont ces hémisphères sont creuses. Dernier terme de concentration de 1 organe, le corps calleux n’apparaît dans l’évolution du cerveau qu’à un degré très-élevé dans l’échelle (mammifèi es), et il donne en quelque sorte la mesure du développement auquel cet organe est parvenu. Il ne faut donc pas s étonner de 1 importance que Yésale lui accorde. Quand on écarte, dit-il, les deux hémisphères, on aperçoit une bandelette blanche, longue et étroite, qui les réunit; c’est le corps calleux . « In conspectum autem secantibus venit dextra cerebri parte a sinistra manibus leviter dirempta : quidquid enim ita diducto cerebro , partes ipsius unire committereque apparet , album et candidans visitur, ipsumque adeo callosum est corpus, longum quidem sed arctum. » Il est situe au centre du cerveau, mais plus rapproché cependant de sa partie antérieure que de la postérieure. « Cæteium callosum corpus in meclio cerebri consistit, si cerebri dextrum sinistrumque et basis cerebri medium in humiliore ipsius sede, et elatissimam cerebri in vertice îcgionem spectes, et quodammodo etiam ad priora posteîioraque attendas. Callosi enim corporis postrema pars anteriori cerebri sedi paulo vicinior est, quam antica poslenori . » La surface supérieure du corps calleux, libre au fond du sillon des deux hémisphères, est convexe : sur les côtés il se continue avec la substance blanche ou centrale
VÉSALE
de ces organes et non avec la substance grise ou corticale : « Quemadmodum vero cerebrum ita ut dicebam diremptum , superiorem corporis callosi super ficiem egregie levem æqualemque ostendit : sic quoque indicat , corpus id communem cum cerebro partem esse, et non ex cerebri substantiæ superficie , quæ mollior et subflava est , sed ex intimiori substantia , quæ durior et alba visitui , enasci. »
En parlant de la face inférieure du corps calleux, Yésale décrit le septum lucidum ou la cloison des ventricules, qu’il a le premier indiqué chez 1 homme. Quand on songe à la mollesse de cette lame et a la difficulté qu il y a à la maintenir intacte quand on dissèque le corps calleux ^ on ne peut s’empêcher d’admirer 1 habileté de notre anatomiste. Voici ce passage *. « Interior autem inferiorve ipsius superficies non msi dextro sinistroque cerebii ventuculo adaperto secantibus occurrit : quæ etsi per callosi corporis longitudinem quodammodo sinuetur, neque ut superioi gibba sit, haud tamen simplex spectatur : nam secundum ipsius longitudinem duæ instar quartæ circuli partis excavatæ superficies ducuntur, et in îllarum medio tuberculum quoddam instar lineæ exporrectum visitur, perinde ac si altero quidem extremo duas quartas circuli pai tes in callosi corporis medio junctas, rcliquo autem extremo ad latera sursum protensas , intelligeres. Tuberculum hoc deorsum prominens , sensimque extenuatum , tandem dextii sinistrique ventriculorum cerebri septum efficitui 5 et tota interna callosi corporis superficies, tanta dextri sinistrique ventriculorum est portio , quanta universa est superficies. Àc dextra quidem superficiei portio dextrum ventriculum, sinistra autem sinistrum respicit. Porro dextri et sinistri ventriculorum septum eadem cum cerebro constat substantia , sed in medio quod ad superiora et inferiora attiuet ,
adeo est tenue , ut quum clara luce dissectionem admiuistramus, aut in altero tantum latere candelam admovemus, splendor ipsius tanquam per vitrum aut specularem lapidem pelluceat. In superiore parte qua septum toti corporis callosi continuatur longitudini , et inferiore qua superiori regioni ejus cerebri corporis, quod fornici cameræye simillimum esse dicemus, unitur, ipsum crassius quam in media sede existit. Humiliorem namque septi partem corpus testudinis modo effigatum ex superiori sua regione educit , quemadmodum superior septi pars ab inferiori callosi corporis regione enascitur, produciturque »
Ainsi tout ce qu’il y a d’important à connaître dans la disposition des commissures du cerveau se trouve dans ce chapitre : la continuité du corps calleux avec la substance des hémisphères , ses rapports avec le trigone , la manière dont il produit la cloison des ventricules , la structure et la disposition de cette dernière , etc. Bien que , comme nous 1 avons déjà fait observer, Yésale n’ait pas connu au juste la structure fibreuse de la substance blanche ou médullaire , on n’en doit pas moins considérer ses travaux comme renfermant le germe des découvertes qui devaient plus tard illustrer Willis , Malpighi et enfin Gall lui-même.
CAPUT YI.
De cerebri ventriculis.
La connaissance des ventricules du cerveau est très-ancienne : Herophile , et après lui Galien les ont nommés et décrits. Ce sont , les ventricules latéraux , le ventricule médian et celui du cervelet. Yésale les passe successivement en revue ; les ventricules latéraux , dit-il , sont creusés exactement au centre des hémisphères du cerveau ;
YÉSALE.
leur corne supérieure , limitée en haut par le corps calleux, et sur la ligne médiane par le septum, s’étend dans le lobe antérieur du cerveau ; la corne inférieure qui se recourbe en bas et en avant, se prolonge dans le lobe postérieur jusqu’à la scissure de Sylvius : « Posterior autem ventriculi regio occipitum respiciens , obtusa quidem est et rotunda, ac deorsum sensim in cercbri substantiam versus priora paulatim cornu in modum arctata tantisper descendit, donec illuc perveniat, ubi olfactus organorum consistit principium , et qua maximi soporalium arteriarum rami in cerebrum feruntur. »
Dans le ventricule médian il signale l’ouverture de 1 infundibulum , et celle que l’on observe en arrière de ce ventricule sous la commissure postérieure (anus): « Unus ex humiliori ipsius sede , recta deorsum versus cyathum cerebri pituitam excipientem porrigitur. Alter autem meatus qui posterior est , inter cerebri testes et nates , ac super dorsalis medullæ initium declivis, ad quartum ventriculum retrorsum pertinet. » La paroi supérieure, ou le trigone cérébral, est décrit dans un autre chapitre (VII). -
Le quatrième ventricule est compris entre le cervelet et la moelle épinière: « Cæterum quartus ventriculus ex dorsalis medullæ et cerebelli finibus componitur. » C’est Hérophile qui a comparé le fond de cette cavité au bec d une plume a écrire (calamus scriptorius). 11 doit être considéré comme un prolongement du ventricule médian, avec lequel il communique par l’aqueduc de Sylvius. Sur les côtés de ce ventricule , on remarque les deux faisceaux fibreux qui des Testes vont au cervelet (pi-ocessus cerebelli ad testes). Inférieurement et latéralement on voit deux autres faisceaux qui s’étendent du cervelet à la moelle ( corps restiformes). « Ad hujus dorsalis medullæ sinus cavitatisve latera , ubi anguli illi consistunt, unus utrobique dorsalis medullæ
VÉSALE
orbicularis processus habetur, cui duntaxat cerebellum adnascitur, et ad quem id continuum cum dorsali medulla coi pus efhcitur. » Une membrane mince et transparente ferme supérieurement ce ventricule: c’est la valvule que Vieussensa décrite depuis, et à laquelle on a attaché à tort son nom ( valvule de Vieussens)'. « In anteriori enim parle tenuis membrana qua cerebellum cerebro et cerebri nalibus committit , ventriculum obvolvit , posteriorem vero illius sedem obstruit , tenuis membranæ portio cerebellum dorsali medullæ ibidem colligans. » En résumé , des ventricules du cei \ eau Aesale na ignoré que les cavités accessoires, que les ventricules latéraux envoient dans les lobes postérieurs ( cavités digitales).
CAPUT VII
De cerebri corpore testudinis fornicisve imagini
comparato.
Le liigone cérébral, dit Vésale, doit être compté parmi ces parties qui servent à relier les hémisphères du cerveau en lie eux . Fornicis seu testudinis modo extructum corpus, in illarum cerebri partium numéro reponitur, vel épiai um etiam mterventu dextram cerebri partent sinistrée esse continuant nequimus inficiari. Il naît dans la corne inférieure des ventricules latéraux, où il se continue avec les substances du cerveau ( corpora fimhriata ); de-là ses piliers se réunissent pour former le corps du trigone dont l’extrémile anterieure se prolonge jusqu a la partie antérieure des ventricules : Ex posteriori enim dextri et sinistri ventriculorum sede , qua hœc deorsum in priora reflectitur} statint in ipso reflexu corpus hoc enascitur, similem prot sus suhstantia cum cerebri ventriculorum substan-
VÉSALE
tia sortitum , nisi qnod paulo quant ventriculorum substantia candidior, et callosi corporis modo durior existit, nullibi etiam tenui membrana cerehri obducta.
On remarquera que Yésale en faisant finir le trigone vers la partie antérieure du ventricule médian , n’a pas connu la prolongation de son pilier antérieur vers la base de l’encéphale jusqu’aux éminences mamillaires; mais à part cela, il a été parfaitement inspiré par son génie en plaçant cette lame médullaire au nombre des commissures cérébrales. Nous verrons plus loin le parti que Malpiglii a tiré de cette idée fondamentale.
Le chapitre VIII traite de la glande pénéale ; le IX des tubercules quadrijumeaux (fesses et nates ). Yésale les place également parmi les commissures, opinion que légitiment jusqu’à un certain point la position et les rapports de ces tubercules. Cette position est bien déterminée : Reponitur enim inter anteriorem cerebelli sedem, et posteriorem tertii ventriculi regionem, et ils communiquent en avant avec le cerveau par deux commissures longitudinales, en arrière avec le cervelet par les processus cerebelli ad testes. Leur forme leur a fait donner le nom qu’ils portent : quant à leur substance , elle est grisâtre et semblable a celle du
cerveau, etc.
Yésale termine son travail sur l’encéphale par quelques considérations sur la glande pituitaire , l’infundibulum et quelques plexus du cerveau, tels que celui que l’on rencontre autour de la fosse pituitaire et dont Galien avait singulièrement exagéré l’importance, et ceux des ventricules latéraux (plexus choroïdes). Ces considérations et ce es qu’il émet sur les usages présumés de ces organes, sont devenus sans objet depuis que l’on sait que la glande pituitaire n’est en aucune manière la source des sécrétions nasales; nous n’insisterons donc pas sur les chapitres qui
VÉSALE
en traitent. Il résulte de l’analyse que nous venons de faire que Yésale a parfaitement compris la nature et l’arrangement des diverses parties de l’encéphale : toutefois on peut lui reprocher d avoir trop négligé celles qui sont disposées à sa base : c’est ainsi qu’il n’a pas compris l’importance de la protubérance annulaire , à laquelle Yaroli devait bientôt attacher son nom ; mais à part ces omissions qui tiennent à la méthode vicieuse dont il s’est servi ( méthode qui consistait à couper le cerveau par tranches , en commençant de haut en bas), on peut dire que le travail de Vésale renferme le germe de toutes les découvertes qui ont ete faites depuis. Nous reviendrons sur ce point important.
Ce septième et dernier livre est terminé par l’examen des organes des sens. Le chapitre XIII est consacré au sens de 1 odorat ; \ esale croit ne pas devoir revenir sur ce qu il a déjà dit dans de précédents chapitres sur les chambres et les nerfs olfactifs; d’ailleurs ce qu’on savait à cette époque sur 1 essence et le mécanisme de l’odorat se réduisait à peu de choses : on considérait les nerfs olfactifs et leuis renflements comme des appendices du cerveau, et 1 on croyait que le fluide nerveux auquel la pituitaire delait sa sensibilité propre, y était amené par les canaux ou les pcrtuis dont la lame horizontale de lethmoïde est percée.
CAPUT XIV
De oculo j visus instrumenta.
Vésale commence par étudier le cristallin , comme étant celle des humeurs qui occupe à-peu-prcs le centre du globe oculaire. Cest dit-il, une lentille claire et transparente à 1 égal du plus beau cristal , et comme les loupes pouvant
VÉSALE
grossir les objets 6ur lesquels on l’applique. Le nom d humeur cristalline lui est peut-être appliqué à tort , car retiré de l’œil, il ne s’écoule point, et conserve sa forme; sa consistance est égale à celle d’une cire molle ; sa forme n’est pas sphérique mais lenticulaire. Yésale ne fait pas mention de la capsule du cristallin , mais il parle d’une membrane transparente qui passe au-devant de lui et le maintient dans sa position. On ne peut s’empêcher de reconnaître dans cette description la lame qui résulte du dédoublement de la membrane hyaloïdienne , et que Zinn a considérée comme une membrane particulière (zone de Zinn). Voici le passage qui traite de cette lame : « Universæ ipsius (humons crystallini) anteriori sedi tunicula obnascitur, instar tenuissimæ ceparum pelliculæ, tenuis exacteque pellucida et transparens. Verum hæc tunicula nulla parte posteriorem humoris crystallini sedem contingens, sed inibi cessans, ubi ille amplissimus cernitur. » L’humeur vitrée est egalement décrite avec les plus grands détails. Vesale fait observer que, lorsqu on la retire de l’œil, elle ne conserve pas sa forme, bien cependant qu’elle ne s’écoule point , circonstance qui tient a la disposition de sa membrane propre que notre anatomiste n’a pas connue. En rapport en arrière avec la rétine, elle présente en avant une dépression dans laquelle le cnstallin est logé. Anterioris sedis } seu pianos superficiel medio sinus imprimitur tantus , quanta posterior est humoris crystallini pars. Autour de cette dépression , c’est-à-dire autour de la circonférence du cristallin, on remarque les traces des procès ciliaires qui y sont appliques.
Oculi involucrum ex nervi visorii substantia solutum et reli comparatum.
Vésale considère la rétine comme une expansion du nerf optique : il dit que ce dernier en entrant dans 1 œil ,
VÉSALE
confond son névrilème externe avec la sclérotique , et l’interne avec la choroïde : à cet égard il suppose que la piemère s’est prolongée le long du nerf pour arriver jusqu’à
I œil et donner ainsi naissance à sa membrane vasculaire.
II y a dans cette manière de voir quelque chose d’ingénieux, car il est évident que la choroïde, tant par la distribution de ses vaisseaux que par scs rapports avec la rétine, a plus d’une analogie avec la pie-mère cérébrale. Vésale a connu les artères et les veines centrales de la rétine; voici le passage dans lequel il en parle : «Quumprimum igitur nervi visorii substantia in oculum mergitur, mollior reddita , dilatatur in latum quoddam involucrum , posteriori vitrei humoris sedi obductum, et non multum ultra mediam oculi sedem in anteriora pertinens, et extrême gracilihus et obscuris venulis , ac item artervis mtertexta } quœ a tunicœ Jiujus radice} ac sede qua nervns primum expanditur, ipsi exporriguntur . »
Yésale décrit ensuite successivement la rétine et son ouverture pupillaire , l’uvée , les procès ciliaires , la sclérotique , l’humeur aqueuse et la conjonctive palpébro-oculaire.
Les chapitres XY, XYI , XYII traitent sommairement des organes de l’audition , du goût et du toucher , ceux - ci ayant déjà etc décrits dans differents endroits de l’ouvrage.
Enfin le chapitre XY III est consacré aux préparations des parties décrites dans ce septième livre, que Yésale termine par quelques préceptes concernant les expériences sur les animaux vivants.
VÉSALE
CAPUT XIX
De vivorum sectione nonnulla.
Quid inortuorum sectione et quid vivorum discatur .
Galien avait donné l’exemple des vivisections et fait connaître l’utilité que la physiologie peut en retirer. C’est par elles qu’il était parvenu à déterminer les usages des nerfs , l’action du cœur et des artères , qu’il avait prouvé que ces dernières contiennent autre chose que les esprits vitaux; en un mot le caractère de positivité que présente sa physiologie , il le dût à la méthode expérimentale. Mais après lui , ces essais trouvèrent peu d’imitateurs ; on cessa d’agir , mâis par contre on raisonna à perte de vue sur la cause et la nature des phénomènes de la vie. Yésale le premier rentra dans la voie qu’avait tracée le médecin de Pergame ; avec le scalpel de l’anatomiste il s’arma du bistouri de l’expérimentateur, et jamais il ne se prononça sur l’action d’un organe qu’après l’avoir vu fonctionner. De-là, sans doute, cette grande réserve et cette sobriété d’hypothèses qu on admire dans son livre , et dont nos physiologistes modernes ne suivent pas toujours l’exemple. Le chapitre , dont nous allons maintenant présenter l’analyse, contient les résultats de ses expériences , et forme en quelque sorte un cours pratique de physiologie expérimentale. Il commence par faire sentir l’utilité de cette dernière : Perinde sane ac inortuorum seclio cujusque partis numerurn , situm, figurant , substantiœ proprietatem et compositionem accuratissime docct.-itaquoque vivi animantis sectio intérim functionem ipsam manifesto ostendit. Il recommande aux jeunes gens de s’y livrer après avoir achevé leur cours de dissection , et certes on ne saurait trop applaudir à un pareil conseil de la part d’un homme qui a apporté à ses expériences une
VÉSALE
prudence et une réserve qu’on n’a pas toujours imitées depuis.
]\ous ne suivrons pas Vésale dans ses expérimentations relatives aux tissus osseux, cartilagineux, ligamenteux et aponévrotiques, et qui toutes ont pour but de démontrer que ces parties ont pour usages de soutenir, de fixer et de maintenir les organes dans leur position. Celles qui concernent le système musculaire, ont pour objet 1° de constater le phénomène de la conti'action et du relâchement , ce qui est facile en mettant simplement le muscle vivant à nu ; alors , dit-il, musculorum cictionem speculahere , quum illosin se 3 ubi maxime sunt carnei. colligi , crassescercque , et rursus produci gracilesque fieri videbis , prout collecti partem attrahunt , aut remissi eam ab alto musculo in contrarium velli sinunt, aut etiam alioquin suam collectionem non exercent.
2° De constater l’influence des nerfs: à cet effet on coupe, ou de préférence on étrangle le nerf au moyen d’une ligature, afin de pouvoir rendre faction au muscle en desserrant le lien. Dans ces sortes d’expériences il importe de bien connaître les parties sur lesquelles on agit et leurs rapports avec les parties correspondantes de l’homme , afin de pouvoir juger par les résultats obtenus de ce qui se passe chez ce dernier. Vésale entre à cet égard dans de savants détails d anatomie comparée, et il conseille d’avoir toujours à côté de l’animal vivant le cadavre d’un animal mort dont aura eu soin de disséquer les parties sur lesquelles on expérimente. Il fait ensuite sur les sections musculaires des observations qui ne sont pas sans importance pour la chirurgie: une incision dans la longueur d’un muscle n’abolit point son action , ce qui a lieu dans une coupe transversale d’une manière d autant plus complète que la lésion est plus profonde : ces plaies sont toujours suivies d’une rétraction
VÉSALE
très-grande de leurs bords ; la section du tendon détermine une rétraction du côté de l’attache du corps charnu du muscle ; une section des deux attaches du muscle entraîne la rétraction ou une espèce de rccoquillement de sa partie moyenne , etc.
Nervorum usus examen.
Afin de s’assurer si la partie sensible du nerf est son névrilème ou sa substance médullaire , un nerf étant mis a nu et étant dépouillé de son enveloppe fibreuse, on verra si le muscle auquel il se distribue continue son action. Cette expérience n’était pas sans importance dans ce sens, qu elle renversait l’opinion que c’était dans les parties albuginées que résidait la sensibilité.
D or salis medullæ usus examen.
Le canal vertébral d’un chien étant ouvert , et la moelle mise à nu , il sera facile de constater quelles sont les pertes de sentiment et de mouvement qui suivront les lésions de cette dernière.
Venarum et arteriarum usus examen.
Ces expériences ont pour but de prouver que le sang contenu dans les artères y est lancé par le ventricule gauche du cœur, et que les pulsations sont dues exclusivement à la systole de cet organe : Quand on met une artère à nu , et qu’on y pose une ligature, les pulsations s’arrêtent à cette dernière : Ut autem certiores fiamus , pulsandi vim non arteriœ inesse, aut contentam in arteriis materiam pulsuum opificem existere, verum a corde cam vertutem pendere, prœterquam quod arteriam vincido interceptam non amplius sub vinculo pulsare cernimus.
Afin de s’assurer que les artères n’exei'cent aucune action propre sur le cours du fluide, on fendra longitudinalement l’artère de la cuisse et on y introduira un tuyau que
VÉSALE
l'on fixera au moyen d’une ligature ; le sang continue à affluer jusqu’au pied, mais la partie dans laquelle le tuyau est engagé cesse de battre; si on le retire, les pulsations i eparaisscnt. On voit que, par cette expérience Yésale est arrivé aux mêmes conséquences que Bichat sur le peu de part que prennent les artères à la circulation du sang.
Cordis ipsique subministrantium partium usas examen.
? ^ esa^e se Propose de faire connaître par une série variée d expériences 1° le mécanisme de la dilatation des poumons; 2° celui des mouvements du cœur, de leur rythme et des rapports de ce dernier avec les mouvements de systole et de diastole des artères. A l’égard de la première question , on piouve, dit-il, que les poumons suivent les mouvements de la poitrine , parce que , si l’on ouvre un espace intercostal , le poumon du côté lésé s’affaisse et cesse de se distendre , effet que vous obtiendrez des deux côtés à la fois en produisant l’asphyxie de l’animal, si vous faites l’expérience des deux cotes de la poitrine. Qaod itaque pulmo thoracis motam sequatur , hinc patet , quod sectione in aliquo costarum mtervallo ad thoracis utque cavitatem ducta , lœsi lateris pulmonis pars concidat , neque ampUus cum thorace distemlatur, reliqua adhuc pulmonis parte thoracis motum sequente : quœque etiam mox concidet , si et in altère latere sectionem in thoracis usque cavitatem mohens j atque ita animal, etiam si thoracem aliquamdiu moveat, non minus morietur, quam si suffocatum esset D ailleurs , en enlevant les cartilages des vraies cotes d un côté, on peut voir a travers la transparence du médiastin le mouvement du poumon du côté opposé.
Cette expérience était alors de la plus haute importance . car elle renversait une opinion encore généralement admise.
VÉSALE
et que Galien soutenait de toute l’autorité de son nom. Ainsi ce dernier pensait qu’il y avait de l’air incarcéré entre le thorax et le poumon , s’appuyant sur ce qu’une vessie pleine d’air appliquée à la surface d’une plaie pénétrante de la poitrine, se vidait au moment de l’inspiration. Ce résultat ne pouvait provenir que de ce que dans l’expérience précitée il y avait probablement une plaie pénétrant dans le poumon lui-même. Les expériences de Yésale sont donc toutà-fait contraires à celles du médecin de Pergame; il est remarquable que dans le siècle dernier Haies a reproduit l’opinion de Galien , et que Haller 1 a combattu victorieusement au moyen des mêmes arguments que Yésale.
Telle est l’analyse, bien incomplète sans doute, d’un des ouvrages les plus prodigieux dont s’honore la science. En le parcourant, on reste étonné du nombre immense de faits qu’il embrasse , plus étonné encore qu’il soit l’œuvre d’un homme qui avait à peine atteint sa 28me année. Sans doute Yésale n’a pas découvert tout ce qui se trouve dans son livre , mais qu’on se rappelle les circonstances dans lesquelles il l’a composé : Galien avait donné une anatomie, bien remarquable, puisqu’aujourd’hui encore elle révedle un sentiment légitime d’admiration ; soit par respect pour son génie , soit à cause des difficultés qui s opposaient aux dissections , cette anatomie avait été acceptée et était suivie dans toutes les écoles comme l’expression réelle de la structure de l’homme 5 Yésale lui-même avait commencé par partager cette croyance à laquelle l’avait accoutumé toute son éducation médicale. Un esprit vulgaire se serait arrêté là, car en science il est facile et commode d’accepter des doctrines toutes faites, et de marcher sous la direction d’un maître. Un semblable rôle ne pouvait convenir à Yésale , il voulut voir et s’assurer par lui-même delà structure du coips } mais a peine eut-il soulevé un coin du voile qui cache nos organes ,
VÉSALE
qu’il s’aperçut que Galien avait commis les erreurs les plus grossières. Nous avons vu quel projet gigantesque conçut alors son génie, et comment il l’accomplit. C’était peu de refaire l’anatomie de l’homme tout entière, il dut également faire celle des animaux, et chose prodigieuse, ses aperçus d anatomie comparée servent encore aujourd’hui de base à a science , et le nom de Vésale brille avec autant d’éclat à côté des noms des Cuvier et des Meclcel , qu a côté de ceux
des Bichat, des Béclard et de tant d’autres anatomistes célèbres.
Qu on ne demande donc pas quelles parties Vésale a découvertes en anatomie ; il en fut le créateur. Après avoir démoli l’édifice auquel Galien avait attaché son nom , il a su retirer du corps de l’homme les matériaux d’un monument que le temps a consolidé et qui aujourd’hui encore nous apparaît comme un de ces édifices gothiques élevés par la loi de nos pères, et dont la niasse imposante semble être un défi continuel porté à la faiblesse et à l’impuissance de notre époque. Nous avons vu dans la préface de son livre, comment Vésale comprenait l’anatomie; pour lui son étude ne se séparait pas de celle de la physiologie, moins encore de la chirurgie ; aussi fut-il à la fois grand anatomiste et habile chirurgien. Et comment pouvait-il en être autrement. Quest-cé qu’en effet que la chirurgie, si non l’application sur 1 homme vivant des connaissances acquises sur le cadavre? Nous regrettons que la nature et les bornes de cet ouvra-e ne nous permettent pas d’examiner les travaux de chirurgie de V esale ; nous espérons pouvoir y revenir ailleurs, et démontrer que la part qu’il prit à la restauration de la chirurgie n est pas moins grande que celle qu’il eut à la création de l’anatomie.
Parmi tous ses titres à la gloire, les plus beaux sans doute .''Ont es élèves quil a formés, et dont quelques-uns, peu-
FALLOPIA .
vent être cités avec éclat à côté cle leur maître. Parmi eux il faut compter Gabriel Fallopia, un des plus grands anatomistes du 16me siècle. 11 naquit à Modène en 1525 et il fit ses études médicales, partie à Ferrare, partie a Padouc. A peine âge de 24 ans , il occupa la chaire d’ana- . tomie de Ferrare , et ensuite celle de Pise , doù il passa à Padoue pour y enseigner la chirurgie , l’anatomie et la botanique. Il mourut en 1562, n’ayant pas encore accompli sa trente-neuvième année. Fallopia prit parti pour Galien contre Vésale; mais les armes dont il se servit ne furent pas celles de Dubois ; convaincu de la justesse des raisons de son maître , mais d’une autre part entraîné par le respect que lui inspirait le médecin de Pergame , il voulut concilier l’un et l’autre et prouver que dans quelques circonstances Vésale avait poussé trop loin ses critiques. C’est dans ce but que furent composées scs Observationes anatomicœ (Venise 1561 ) , ouvrage remarquable par le savoir dont son auteur y fait preuve. Eximium opus , dit Haller, et cui nullum priorum comparari potest (Biblioth. anat.). La thèse que Fallopia y soutient c’est, que les descriptions de Galien peuvent se rapporter au fœtus aussi bien qua l’homme adulte, et dès-lors être justes. Il intervint dans la fameuse discussion sur le sternum, et afin d atténuer les preuves de Vésale , il fit observer que cet os se développe par sept points d’ossification. Mais cette manière d’argumenter toute spécieuse quelle était , ne pouvait sauver l’anatomiste grec du coup mortel dont Vésale l’avait frappé. Cependant nous lui devons une série de faits sur lesquels aucun auteur, pas même Galien en faveur de qui ils étaient invoqués, n’avait encore fixé l’attention des anatomistes. En effet, Fallopia est le premier qui ait écrit d’une manière un peu exacte sur l’ostéologie du lœtus. Il insista particulièrement sur les éminences des os à l’état d epi-
FALLOPIA.
pliyses et d apophyses; indiqua les points d’ossilicalion , la manière dont se creusent les canaux et les cellules : dans le jeune âge, di^t Fallopia, les os sont compactes, plus tard ils deviennent celluleux ou entièrement creux, et c’est ainsi qu il faut entendre 1 opinion de Galien sur l’absence du diploë dans quelques parties du squelette.
S étant posé arbi tre entre les deux chefs suprêmes de l’anatomie , on conçoit que Fallopia dut faire de consciencieuses études pour justifier sa prétention; de là peut-être le caractère de profondeur de ses recherches. Il s’appliqua à retoucher, et à refaire en quelque sorte , toutes les parties que A ésale avait laissées incomplètes ; ainsi il revint sur loiganc de 1 ouic quon ne connaissait avant lui que d’une manière extrêmement incomplète. Il décrivit le vestibule, les canaux sémi-circulaires, le cercle tympanique, les fenêtres ovale et ronde , le limaçon et l’aqueduc auquel on a donné son nom ; il lit connaître la corde du tympan , quoiqu’il naît pu en distinguer ni la nature ni le trajet, ni l’origine; Quartum quodparergon appellavi, cum ad ossa minime pertinent quodque in hoc tympano observandum videtur, est filum , vel chorda quœdam tenuissima, quœ per medium tympanum percurrens incumbit , vel attenditur illi articulo tantum , quo stapes cum altero crure incudis copulatur. Quinam nervulum id esse opinati suntj ego quid sit, aperte fateor, ignoro. Aliquando arteriola, aliquando nervus videtur. En décrivant l’étrier, que A ésale n avait pas connu , il fait à Ingrassias l hon. neur de sa découverte. En général, il revint sur toutes les parties de 1 ostéologie qui n’avaient été qu’indiquées par A ésale ; c est ainsi qu on lui doit une étude complète de presque tous les os de la tête , leurs artères , leurs veines et leurs nerfs. En myologie, il connut la plupart des muscles qui avaient échappé à son maître, les occipitaux-, les