‹ Précis de l'histoire de l'anatomieChapitre 49 sur 101 · INVENTION DE L’ART DES INJECTIONS · texte numérisé non relu

INVENTION DE L’ART DES INJECTIONS

Une invention importante qui se fit vers cette époque ( 1G66) , vint ajouter aux ressources que possédait déjà Part de l’anatomiste ; nous voulons parler des injections. L’idée d’introduire des liquides colorés dans les vaisseaux , afin de les rendre apparents, n’était cependant pas nouvelle. Toutefois aucun anatomiste n’était parvenu à rappliquer; personne n’avait songé à se servir de matières susceptibles de se liquéfier par la chaleur, et de se figer ensuite par le refroidissement. Les injections quon avait faites sans ces matières avaient été bonnes tout au plus pour les recherches du moment, mais nullement pour les démonstrations, l’injection ne pouvant être conservée dans les vaisseaux. Aussi Eustaçhi, Malpigln et d’autres ne s en étaient-ils servis que comme d’un moyen accessoire. En 1G68, De Graaf , célèbre anatomiste hollandais, inventa une seringue à injections, et Van Zwammerdam son compatriote, conçut l’idée de recourir à des matières grasses et résineuses comme véhicule des substances colorées. De cette manière il parvint à faire des injections fines , et , au témoignage de ses contemporains à reproduire dans les tissus inanimés les apparences de la vie. Van Zwammerdam nous apprend qu’il injecta à Amsterdam, en 166G, sous Van Home et Slades, et à Paris en 1 669 et. 1671 devant Thévenot et Sténon. Ruyscli fut aussi un de ses spectateurs; ce fut ce dernier qui perfectionna cet art qui devait rendre tant

île services à la science.

Frédéric Ruysch naquit à la Haye le 23 mars 1638

RUYSCH

Après avoir fait scs humanités dans sa ville natale, il se rendit a Leyde pour y étudier la médecine.* son amour pour

I anatomie se signala promptement, et il devint avec une rapidité étonnante un habile prosecteur. De Leyde Ruysch passa â Franeker, où il acheva ses études, et fut reçu docteur en medecine. Il revint alors à Leyde se livrer à la pratique de Fart de guérir, notamment de la chirurgie et des accouchements. Tout le temps dont la pratique lui laissait la libre disposition, il l’employait à des travaux anatomiques.

II fut appelé à occuper à Amsterdam la chaire d’anatomie; ce lut la que pendant plus de soixante ans Ruysch poursuivit ses travaux de prédilection avec une ardeur et une constance invariables. Il se forma un cabinet anatomique qui pouvait passer pour une merveille de l’art , et que le czar Pierre-lc- Grand, qui le visita en 1717, acheta pour la somme de 50,000 flo lins pour I Académie impériale de St.-Pétersbourg où il est encore conservé aujourd’hui. Quoiqu’àgé de 79 ans. Ruysch recommença aussitôt à en former un nouveau , ce qu’il exécuta en peu de temps. En 1685, il avait été nommé professeur de médecine; il s’acquitta de cet emploi jusqu en 1728, que s’étant fracturé la cuisse, il se fit transporter à l’amphithéâtre et prît congé de ses élèves à l’âge de quatre-vingt-dix ans. II vécut encore près de trois années, et mourut le 22 février 1751. Il avait succédé en 1727 à Newton dans la place d’associé de l’Académie des curieux de la nature, et de la Société royale de Londres. (Dezeimeris).

Si on ne peut accorder à Ruysch la priorité dans l’in- ' eu^on de S°Q art , on ne peut lui refuser la gloire d av oii poi té cet art à un degré de perfection auquel personne lia plus atteint depuis lui. S il faut en croire les biographes son talent tenait du prodige. Il injectait des corps entiers, et savait leur rendre les apparences de la vie. Et qu’on ne pense pas que cet art fût plutôt curieux qu’utile à

RUYSCH

la science ; il a contribué immensément à ses progrès , en popularisant en quelque sorte l’anatomie, et en faisant disparaître le dégoût que le cadavre inspire sous l’admiration des merveilles que cet art permet de découvrir. Ruysch fut le créateur des musées d’anatomie , et son exemple servit à former les collections qui, aujourd’hui encore, font la gloire des universités de la Hollande (1).

(1) Il n’ existe cependant aujourd’hui aucune préparation de Ruysch dans la patrie de ce grand anatomiste. Indépendamment de la collection achetée par Pierre-le-Grand pour l’académie royale des sciences de St.-Pétersbourg , une seconde fut aquise par Stanislas, roi de Pologne , et doit se trouver a Varsovie. Les principaux cabinets d’anatomie qui existent en Hollande sont ceux des universités de Leyde , d’Utrecht et de Groeniugue. Le premier dirigé par M. Sandifort, actuellement professeur d’anatomie, renferme plusieurs préparations faites par le célèbre Albinus. Sandifort père en a publié le catalogue.

Le cabinet d’ütrecht a été formé par le professeur Bleuland qui en a également donné le catalogue.

Le troisième , celui de Groeningue , renferme, outre une collection très-complète de plâtres pathologiques, des préparations habilement faites par feu le docteur Deriemer, de la Haye, et que le gouvernemeut a achetées dans ces derniers temps.

Indépendamment de ces collections académiques, il en existe de particulières ; car dans ce pays classique de l’anatomie , l’esprit de conservation et de collection semble former un côté du génie national. Parmi ces dernières nous citerons le beau cabinet du professeur Schroedcr-Van der Kolk à Ufrccht , auquel nous nous estimons heureux de pouvoir payer ici un juste tribut d’admiration et de reconnaissance. Ce cabinet est remarquable moins par le nombre que par la valeur scientifique des pièces qu’il renferme. Ce qui en releve encore le mérite , c’est l’obligeance de M. Schroeder envers les étrangers pour leur en faire les honneurs. Unefois qu’il en a franchi le seuil avec vous , il oublie ses nombreuses occupations pour vous guider durant des heures entières, dans l’examen des merveilles qu’il fait passer sous vos yeux. Il faut avoir vu avec quelle sollicitude il appelle, la loupe à la main , votre attention sur les détails les plus intimes de l’organisation , pour comprendre l’âme de l’artiste en admiration, non devant une imitation imparfaite des œuvres de la nature, mais devant ces œuvres elles-mêmes, et ce quelles nous offrent de plus sublime.

Nous serions ingrats de passer sous silence les collections de MM. Vrolick et Tilnnus à Amsterdam ; celles de MM. les professeurs Surman à Utrecht, père et

RUYSCII.

Par la nature de son talent Ruysch fut naturellement porté à étudier la texture vasculaire des organes. Depuis la grande découverte d’Harvey tous les efforts des anatomistes avaient tendu à constater le passage direct du sang des artères dans les veines. Ce passage, admis en fait par le médecin anglais, n’avait pu cependant être démontré par lui ; il ne savait pas s’il avait lieu par une continuité des vaisseaux , ou comme 1 avaient admis les anciens , par une substance spongieuse ou parenchymateuse intermédiaire. Les observations microscopiques de Malpighi et de Leuwenhocck faites sur des parties transparentes de reptiles de poissons , et même de chauve-souris (voir Malpighi , pag. 289) , dans lesquelles on voit le sang passer directement des artères dans les veines, ces expériences disons-nous , détruisirent à tout jamais l’opinion du parenchyme interposé entre les terminaison des artères et l’origine des veines. Cependant comme toute observation faite au moyen du microscope , elles étaient difficiles à répéter, et n’amenaient point avec elles ce degré de certitude qu’on exige dans les investigations anatomiques. Ruysch en rendant visibles à l’œil nu, par l’injection, les capillaires les plus déliés, rendit donc un service immense à 1 anatomie. 11 fit remarquer qu’indépendamment de leur nombre , ces capillaires n’ont pas partout la même distribution, ni le meme volume. Ainsi depuis le capillaire assez gros pour pouvoir être encore aperçu à la vue simple, jusqu’à celui qu’on ne découvre qu’au moyen du microscope ou au moyen de 1 injection, il existe une foule de divisions intermédiaiies, dans lesquelles le sang de plus en plus atténué et

fils, ce dernier enlevé trop tôt à la science ; et de M. le professeur Broe: s à Lcydo. Ces collections sont consactées à 1 anatomie pathologique, et renferment des séries complètes de chaque lésion organique.

RUYSCH

divisé éprouve des modifications, ou plustôt se convertit en autant d’humeurs particulières qu’il y a d’organes sécréteurs. Ruysch fut ainsi la cause première d’une théorie que nous allons voir bientôt exercer une influence si fâcheuse sur la marche de l’anatomie (voir Boerhaaven). Parmi les vaisseaux que l’anatomiste hollandais nous a fait connaître il faut compter ceux de la choroïde , dont la lame interne a conservé son nom ( membrane Rnyschienne') , les artères des corps caverneux, et celles du dos de la verge. A cet égard , on lui doit cette observation que le gland est une dépendance du canal de l’urètre et non des corps caverneux auxquels il est contigu. 11 remarque avec raison que lorsqu’on injecte ces derniers , on n’injecte en aucune manière le gland : par contre l’injection passe facilement de la substance spongieuse de l’urètre dans celle du gland. 11 prouve également que les corps caverneux n’ont aucune communication entre eux, ou du moins qu’elle est extrêmement rare.

C’est encore à Ruysch qu’on doit ces admirables injections des membranes muqueuses, qui démontrent si clairement la nature vasculaire de ces membranes. En un mot on peut dire qu’il n’y a aucun vaisseau , quelque délié qu il soit , qui ait échappé à l’art de ce grand anatomiste. Dans une correspondance extrêmement active que Ruysch n a cessé d entretenir avec les principaux savants de l’époque , il fait connaître les découvertes que son art lui a permis de faire. C’est dans ces lettres , consignées dans ses œuvres , qu’il a décrit et qu’il a fait graver la disposition particulière des vaisseaux capillaires dans la plupart des tissus : les plèvres , les membranes artérielles (yasa vasorum ), les tissus parenchymateux, la rate, le foie, etc.; dans les membranes muqueuses; dans l’arachoïde et la pie-mère confondues jusque là en une même membrane , et qu’il a appris le premier à distinguer; dans la substance du cerveau , en particulier la grise, qu’il dit n être

RUYSC1I.

formée que par un amas de vaisseaux. C’est là encore que l’on trouve ces inimitables injections des membranes de l’œil , de 1 oreille interne , du tissu osseux , du périoste et de la membrane médullaire , etc.

Parmi les découvertes de Ruysch , nous ne devons pas oublier celle des muscles expulseurs de la malrice. ( Tractatus de musculo in fundo uteri observato. Amslelodami 1 726 in-4°. fig. )

On lui doit encore un élégant mémoire sur les valvules des vaisseaux lymphatiques et lactés. (JDilucidalio valvularum in vasis lymplmticis et lacteis } cum fiejuris œneis. Hagœ comitis , 1665; in-8°.)

Ce mémoire fut écrit à l’occasion des contestations qui se sont élevées pour ou contre la découverte de Bartholin ; aussi a-t-il une grande importance , parce qu’il contribua le plus à fixer l’existence des vaisseaux lymphatiques. Ruysch fut un des premiers à indiquer les moyens de découvrir les valvules de ces vaisseaux en les injectant au moyen du mercure. Quant à ces vaisseaux eux-mêmes, il les démontra dans la plupart des tissus, principalement dans la rate, où on les avait contesté jusque-là.

Le merveilleux talent de Ruysch lui fit croire que tout était vaisseau dans l’économie , et ainsi il tomba dans 1 exagération qu il n’est pas toujours donné aux plus grands génies d’éviter. Il se montra l’antagoniste des opinions de Malpighi, et par-là il donna lieu à un débat que nous ne pouvons passer ici sous silence. Nous avons vu que 1 idée favorite de 1 anatomiste italien était que la plupart des tissus , qu on regardait avant lui comme simples ou élémentaires , la peau , les membranes celluleuses , muqueuses ou séreuses, renfermaient une foule de petits corpuscules qu’il reconnut être des glandes, et qui étaient chargés de la sécrétion propre à ces tissus. Dans le sens qu’y alta-

RUYSCIl.

chait Malpighi une glande était, toute partie du corps qui , sous le simple aspect d’une membrane , formait une enveloppe creuse dans laquelle on trouve une humeur particulière qui y est sécrétée, élaborée et enfin excrétée par un canal émissaire. Il se représenta ainsi chaque grain glanduleux comme étant un follicule , et chaque glande comme une conglomération de follicules aboutissant à un canal excréteur commun. Le nombre et la forme de ces follicules ou de ces cryptes variant, tantôt ils sont solitaires, tantôt agglomérés; tantôt ils représentent de simples culsde-sacs , tantôt des cæcums , ou bien des fdières allongées et repliées sur elles-mêmes, comme les vaisseaux séminifères nous en offrent un exemple remarquable. Autour de ces follicules et sur leurs parois les artères et les veines forment des réseaux très-déliés, et y versent le produit de leur séci'étion. A cet effet Malpighi admettait une communication latérale , au moyen de pores organiques, entre les derniers capillaires et les utricules glandulaires. Mais ici commença le différent entre lui et Ruysch. Ce dernier prétendit que les grains glanduleux consistaient uniquement dans des entrelacements de vaisseaux très-fins , dans lesquels les artères se continuaient directement en canaux excréteurs, et il rejeta formellement les follicules que Malpighi avait placés comme intermédiaires entre ces deux ordres de vaisseaux. L’anatomiste hollandais se fondait sur ses injections et sur la facilité avec laquelle la matière injectée passe des vaisseaux sanguins dans les conduits excréteurs et réciproquement : d’une autre part sur l’impossibilité où il s’était trouvé de découvrir, soit à l’œil nu , soit au moyen du microscope, les follicules de Malpighi dans les tissus injectés. On opposa avec raison à Ruysch que la perfection même de ses injections était cause que la structure des glandes lui eut échappée. En effet la ma-

RUYSCU.

liùrc injectée si elle est tant soit peu fluide, transsude à travers les pores des tissus , en remplit toutes les mailles et s introduit dans tous les canaux. Ainsi de ce qu’une injection passe de la veine porte dans les conduits hépatiques ou de l’artére pulmonaire dans les canaux bronchiques , on n est pas en droit de conclure que ces vaisseaux sont continus. En outre, en remplissant les capillaires outre-mesure, en les distendant, Ruysch comprimait les follicules, rapprochait leurs parois et finissait même par les oblitérer complètement. Loin donc d’ôtre un argument en sa faveur, ses injections le condamnaient d’une manière formelle. Nous devons bien le dire, Ruysch ne sut opposer aux arguments de ses adversaires que de simples dénégations, et souvent il apporta dans la discussion un ton d’aigreur qui prouve qu’il se sentait battu par les raisons qu’on lui opposait. Vous fondez votre opinion, leur disait— il , sur celle de Malpighi, moi j’invoque l’expérience, seule preuve valide. Dans cette matière, je laisse à d’autres le plaisir de tout voir par les yeux de leur esprit , et de mettre le raisonnement à la place de l’expérimentation. Du temps de Malpighi , l’art d’injecter n’avait pas atteint cet admirable degré de perfection auquel il est parvenu aujourdhui; et je ne doute nullement que s’il eut été donné à ce grand homme de voir nos injections, il eut modifié son opinion sur les glandes. Et moi-même je confesse que si j avais pu voir, il y a un grand nombre d’annees, ces mêmes injections , je n’aurais pas écrit alors que la rate est composée de glandes. Mais maintenant que par mon art l’on parvient à rendre apparentes les dernières ramifications des vaisseaux, beaucoup et de grandes découvertes en résulteront après ma mort (1).

( ) Ce passage prouve qu il n entrait point flans la pensée do Ruysch de laire un secret de son art.

RUYSCH

«Maintenant que mes détracteurs continuent leurs objections oiseuses ; qu’ils disent: Ruysch, par ses injections, distend les vaisseaux au-delà leur volume naturel ; Ruysch par son art détruit les glandules pour en mer ensuite l’existence. Certes, s’ils assistaient à mes injections, ils ne tiendraient pas ce langage; ils seraient surpris de la dextérité avec laquelle un vieillard de 85 ans , dont toutes les heures du jour et de la nuit ont été consacrées au travail, trouve et manie des vaisseaux, aussi déliés qu’une toile d’araignée , et les injecte sans les distendre ou les rompre. »

( Frcd. Rvyschii epistola anatomicaadHerm . Boerhaave.)

Toute la carrière de Ruysch fut ainsi une lutte constante, dans laquelle ses ennemis déployèrent un acharnement dont l’histoire des sciences ne présente que de trop frequents exemples. Ridloo poussa le scandale jusqu’à écrire que Ruysch était un méchant et malhonnête homme, la honte des anatomistes : hnprobum inhonestum Ruyschium esse , scandalum anatomiœ , tnùerrimum anatomicum , subtilem lanionern tvrpem et infamern oratorem. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir 1 illustre anatomiste opposer mépris à mépris. « Et quand ce genre d’hommes, s’écrie-t-il en parlant de ses adversaires , voulut démontrer quelque chose publiquement dans 1 art qui ls professaient , ils ne produisirent que des paroles vides de sens et sans réalité. Ainsi ils croyaient triompher de Ruysch qui ne fit aucun cas de leur bavardage. Mais la tombe renferme depuis longtemps leurs cendres, tandis que le Tout-Puissant m’a conservé la vie, pour que je puisse perfectionner mon art. Puisse l’Être Suprême rendre leurs successeurs plus justes , afin qu’ils ne s’abandonnent pas ainsi a leurs sentiments d’envie et de haine. » Al époque ou Ruysch écrivait ces énergiques paroles il était presque nonagénaire.

On trouvera à la fin de ce volume 1 indication des ouvrages de l’anatomiste hollandais.

I>E LE ItOE.

Page 1