NICOLAS [«' A JEAN VIII
non seulement de celle des Grecs et des Lombards, mais aussi de celle des Francs ; pour donner un fondement historique à cette aspiration, on inventa un droit qu'on fit remonter jusqu'à Constantin ; à l'idée d'une donation de territoire, on ajouta celle que la papauté est élevée au-dessus de l'empire. Pendant le règne de Charlemagne il n'eût pas été prudent de manifester une pareille prétention; sous ses successeurs plus faibles, et une fois que l'acte eut paru dans le recueil de Pseudo-Isidore, la papauté n'hésita plus à l'invoquer8.
§ 3. De Nicolas I" à Jean VIII9, 858 à 882.
Nicolas Ier, Romain de naissance, un des grands papes du moyen Age, fut élu en 858 10. Sa consécration eut lieu en présence de l'empereur Louis II; peu après, celui-ci lui témoigna sa déférence, en tenant la bride de son cheval. Le pape, homme instruit, de mœurs austères, d'un caractère inflexible, se faisait de sa mission l'idée la plus haute. En prenant la défense des opprimés et en résistant aux despotes, il se concilia le respect des peuples ; en même temps il sut profiter, pour consolider son pouvoir, des rivalités entre les princes qui régnaient sur les diverses parties de l'ancien empire franc.
En 857 le roi de Lorraine, Lothaire II, répudia sa femme Teutberge, pour vivre avec Waldrade, sœur de Gùnther, archevêque de Cologne, et nièce de Thietgaud, archevêque de Trêves. Pour se justifier, il accusa Teutberge de divers crimes; trois con-
8 Pseudo-Isidore , éd. Hinschius, p. 249. Par extrait dans le Décret um Grattant, dist. XLVI, cap. 13. — L'authenticité, contestée déjà au moyen âge et niée au seizième siècle par le cardinal Baronius, n'est plus acceptée par la science catholique.
!) Pontificum roman orum inde ab exeunte sœculo IX usque ad sœculum XJIIvitœ ab œquilabus conscriptœ. Ed. Watterich. Leipzig 18G2, 2 vol.
10 Lâmmer, Nicolaus I. Breslau 1857.
[» PËR. 771-1073. CHAP. [. PAPAUTÉ.
ciles, lenus k Aix-la-Chapelle de 860 k 862, furent assez complaisants pour la condamner et pour rompre son mariage avec le roi. Charles le Chauve et ses évêques prirent le parti de l'épouse outragée, qui, d'ailleurs, s'adressa elle-même au pape Nicolas. Deux légats, que celui-ci envoya en Lorraine, pour examiner la cause, eurent la faiblesse de confirmer, au concile de Metz de 863, les sentences prononcées contre la reine. Le pape annula cette décision, enjoignit au roi de reprendre sa femme et déposa les archevêques Giinther et Thietgaud. Ceux-ci l'excommunièrent, mais furent obligés de se soumettre ; Lothaire se soumit à son tour, par peur de ses oncles, Charles le Chauve et Louis le Germanique, qui se disposaient à exécuter l'ordre du pape de s'emparer de ses étals. Il prodigua k Nicolas les témoignages d'une basse humilité, tout en continuant de vivre avec sa maîtresse. Dès lors le pape ne le ménagea plus ; l'opinion publique se déclara pour celui qui maintenait la justice contre un prince débauché et lâche, et celui-ci ne trouva plus de défenseurs. Voici ce qu'en 863 Nicolas écrivit k l'évêque de Metz : ((Examinez bien si ces rois et ces princes, auxquels vous vous dites soumis, sont vraiment des rois et des princes ; examinez s'ils gouvernent bien, d'abord eux-mêmes, ensuite leurs peuples; celui qui ne vaut rien pour lui-même, comment peut-il conduire les autres? Examinez s'ils régnent selon le droit, car sans cela il faut les regarder comme des tyrans, et nous devons leur résister au lieu de nous soumettre; ne pas nous élever contre eux, serait favoriser leurs vices. » Ces paroles étaient justifiées par les circonstances; exercée par un homme comme Nicolas Ier, au milieu d'une société aussi dépravée que celle du neuvième siècle, la papauté a été la seule puissance morale capable de se faire respecter.
A la même époque Nicolas réussit k fortifier l'autorité du saint-siège en restreignant celle des métropolitains; k cette
8 3. NICOLAS Ier A JEAN VIII.
occasion il se servit pour la première fois des fausses déerétales. En 861 l'archevêque Hincmar de Reims suspendit l'évêque Rothade de Soissons qui, sans le consulter, avait destitué un prêtre pour cause de mauvaises mœurs. Malgré l'appel de Rothade au pape, Hincmar le fit déposer par le concile de Senlis en 863, en soutenant que les lois impériales interdisaient tout appel à un juge étranger. Nicolas cita les parties à Rome; il se fondait sur les canons du concile de Sardique, qui passaient depuis longtemps pour être d'une application générale, et auxquels Hincmar avait en effet contrevenu en donnant à Rothade un successeur, sans égard à son appel au pape. Hincmar convint alors que les canons de Sardique consacraient le droit d'en appeler à Rome, mais il nia qu'ils donnassent au pape celui de réintégrer l'appelant, avant que la cause eût été portée devant un nouveau concile provincial. En 86/| Rothade vint à Rome, en y apportant peut-être les fausses décrétâtes ; dans tous les cas Nicolas Ier cassa l'arrêt de destitution par le motif, tiré de ce recueil, qu'aucun concile ne peut se réunir sans l'assentiment du pape. C'était là une nouveauté très grave; les nombreux conciles, tenus en Gaule et en France depuis le quatrième siècle, avaient tous été convoqués sans qu'on se fût adressé à Rome pour en obtenir la permission. Néanmoins Nicolas l'emporta; Hincmar dut souffrir que Rothade rentrât dans son diocèse. Le fait de la destitution et de la restitution de cet évêque est en lui-même d'une importance médiocre ; ce qui lui donne sa signification historique, ce sont les principes qui ont été en jeu : Hincmar a représenté l'ancien droit et l'indépendance des églises nationales, Nicolas le droit nouveau et la suprématie du siège apostolique.
Adrien II, consacré en 867 pendant que les gens du duc de Spolète saccageaient Rome, suivit la même politique que son prédécesseur, mais avec moins de vigueur et par conséquent avec moins d'éclat. La lutte au sujet des principes de Pseudo-Isidore
se renouvela sous son règne; elle n'aboutit cette fois qu'a des échecs pour la papauté. Lorsqu'à la mort de Lolhaire II, Charles le Chauve eut fait la conquête de la Lorraine et qu'en 870 il eut partagé ce pays avec Louis le Germanique, Adrien prit la défense de l'héritier légitime, qui était l'empereur Louis II ; il menaça d'anathème les adversaires laïques et ecclésiastiques de ce prince. Hincmar de Reims lui écrivit qu'un pape n'avait pas à se mêler de cette sorte d'affaires. On ne tint pas non plus compte de sa tentative d'intervenir entre Charles le Chauve et son fils rebelle Carloman. Il ne fut pas même heureux dans les choses purement ecclésiastiques. L'évêque Hincmar de Laon, neveu et un des suffragants d'Hincmar de Reims, semble avoir voulu essayer, par son administration arbitraire et par sa résistance à son métropolitain, ce qu'on pouvait oser en se fondant sur Pseudo- Isidore et sur la protection du pape. Accusé de désobéissance, il eut recours a Adrien IL Comme dans son appel il citait des passages des fausses décrétales, Hincmar défendit contre lui l'ancien droit contre le nouveau, qu'il appela une souricière pour y prendre les archevêques; il démontra que le vrai droit de l'église était celui qu'avaient établi les conciles des premiers siècles, et que les décrétales des papes ne sont obligatoires que quand elles sont d'accord avec les canons. La cause étant portée en 871 devant le concile de Doucy, l'assemblée déposa Hincmar de Laon, sans s'arrêter à son appel au pape. Adrien II voulut agir alors comme avait fait Nicolas Ier dans l'affaire de Rothadede Soissons; Charles le Chauve lui répondit par une lettre, rédigée par Hincmar de Reims : où le pape a-t-il découvert le droit d'intervenir entre le roi et un de ses sujets? les rois de France ne sont pas les lieutenants séculiers, vicedomini, des évêques, ils sont les seigneurs de leur terre, domini terrœ; que le pape s'abstienne d'envoyer des lettres injurieuses pour la royauté, s'il ne veut pas qu'on méprise sa juridiction. Adrien recula ;
i 3. NICOLAS l" A JEAN VIII.
pour apaiser Charles le Chauve, il lui promit même l'empire quand l'empereur viendrait à décéder; il mourut lui-même dès 872.
Jean VIII marcha sur ses traces; il eut quelques triomphes, et presque autant de revers. Après la mort de Louis II en 875, il posa, dans l'église de Saint-Pierre, la couronne impériale sur la tête de Charles le Chauve; aux réclamations de Louis le Germanique il opposa le principe, que c'est aux papes qu'il appartient de disposer de l'empire : interprétation hardie de l'acte qu'avait accompli Léon III en couronnant Charlemagne. Le nouvel empereur lui témoigna sa gratitude en acceptant les canons d'un concile tenu à Ravenne en 877, qui avait décidé que désormais l'investiture des métropolitains serait soumise à l'approbation pontificale, et que les évêques seraient exemptés de toutes charges et de toutes poursuites civiles. Charles consentit aussi à ce qu'Anségise, archevêque de Sens, fût institué, en vertu d'un principe pseudo-isidorien, comme primat des églises d'Allemagne et de France. Toutefois par cette mesure, qui, du reste, n'eut pas de durée, l'empereur n'entendait pas que l'église de l'empire fut absolument subordonnée au siège de Home; dans un concile tenu en 876 les évêques, Hincmar de Reims à leur tête, déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient le nouveau primat que sous la réserve des droits appartenant a tous les métropolitains; Charles le Chauve rappela même à Jean VIII quels étaient les canons observés en deçà des Alpes; dans le nombre il ne comptait pas les fausses décrétales. Tout en subissant le droit qu'avait créé cette fraude, on ne cessait de protester contre son application.
Le pape avait compté sur l'appui de l'empereur pour consolider sa propre situation, ébranlée en Italie par les incursions des Sarrasins et par la turbulence des grands; mais Charles ne lui fut d'aucun secours. Après la mort de ce prince, Rome fut
envahie par le duc de Spolète et le marquis de Toscane; Jean VIII devint leur prisonnier; s'étant échappé, il chercha un asile en Provence; il espérait pouvoir se servir de Boson, le fondateur du royaume d'Arles, auquel il promit les couronnes de l'Italie et de l'empire; mais de retour à Rome, il dut couronner Charles le Gros, le moins digne des descendants de Charlemagne; deux années après, en 882, il périt assassiné.
§ 4. Les papes jusqu'au concile de Sutri, 1046.
La mort de Jean VIII ouvre pour le saint-siège une période pleine de dangers, qui naissent moins de la gravité des circonstances que du caractère personnel de la plupart des papes de ce temps. Après la déposition de Charles le Gros en 887, les barons italiens, déjà très puissants, aspirent à l'indépendance; le pays est livré aux guerres civiles, et les papes sont engagés de plus en plus dans ces luttes. Beaucoup d'entre eux ne sont que les créatures des factions victorieuses ; forcés de leur prêter l'appui de l'autorité spirituelle, ils partagent leur sort, ils triomphent et tombent avec elles; il y en a qui ne régnent que quelques jours ; les uns sont chassés, d'autres sont jetés dans des prisons ou meurent sous les coups d'assassins. De 858 jusqu'en 4054, dans l'espace de près de deux siècles, on compte quarante-quatre papes ; c'est surtout pendant la période orageuse du dixième siècle qu'ils se succèdent avec une rapidité effrayante. La plupart de ces vicaires de Jésus-Christ sont des hommes souillés de vices, ne reculant devant aucun crime; il est rare de rencontrer dans le nombre un esprit supérieur, qui comprenne sa mission. On est surpris qu'au milieu de cette anarchie l'institution pontificale, si gravement compromise, n'ait pas péri pour toujours; mais malgré les scandales, et sauf quelques protestations isolées, les peuples ont continué de la respecter; ce respect s'explique par les té-
\ i. LES PAPES JUSQU'AU CONCILE DE SUTRI.
nèbrcs qui, depuis la fin du neuvième siècle, semblaient peser de nouveau sur l'Occident. D'ailleurs, si la papauté fut sauvée, ce ne fut pas par elle-même, les sauveurs furent encore une fois des étrangers, les rois saxons.
Il suffira de rappeler les faits les plus saillants de cette période néfaste et embrouillée11.
Etienne V, ayant été élu en 885 et consacré sans qu'on eût prévenu Charles le Gros, celui-ci voulut le déposer; il ne céda que quand le pape lui fit savoir que l'élection avait eu lieu à l'unanimité des évêques, des clercs et des laïques de Rome. Après que l'empereur eut été déposé lui-même, les ducs Bérenger de Frioul et Guy de Spolète se disputèrent la couronne de l'Italie. Etienne, homme faible, incapable de résister à la violence des grands, couronna Guy de Spolète en 891. Son successeur, Formose (891 à 896), d'un caractère plus énergique, couronna aussi Lambert, le fils de Guy; mais fatigué de la tyrannie qui régnait à Rome, il appela le roi d'Allemagne, Arnolphe, auquel il conféra, en 896, la dignité impériale. A peine Arnolphe fut-il reparti, que le nouveau pape, Etienne VI, se déclara pour Lambert ; un concile qu'il réunit lit le procès au cadavre de Formose, qu'on avait déterré. Indignés de cette profanation, les partisans de Formose se saisirent d'Etienne et l'égorgèrent. Après la mort de Lambert en 898, le duc Bérenger renouvela ses tentatives; le parti spolétain lui opposa le roi Louis de Provence, que Benoit IV (900 à 903) couronna empereur; Louis ayant été vaincu par Bérenger en 905, ce fut ce dernier qui devint roi d'Italie.
Les quelques papes qui viennent d'être nommés n'ont rien fait pour l'église, et pas davantage pour leur pays. La situation va devenir encore pire. Au commencement du dixième sièele
11 Gregoroviup, Geschicltle cler Slmli Rom. Stuttgard 1859, T. 3.
une faction puissante réussit à s'emparer du gouvernement de Home; à sa tète étaient le marquis Albéric de Toscane, le consul romain Théophylacte, sa femme Théodora et ses filles Théodore et Marozia. Après la mort de Théophylacte , sa veuve devint la maîtresse d' Albéric. Elle et ses deux filles étaient des Romaines belles, débauchées et astucieuses; pendant près d'un demi -siècle elles ont disposé du siège apostolique pour leurs amants, leurs fils ou leurs petits-fils ; douze papes ont été nommés sous l'influence de ces femmes. Le premier triomphe du parti fut, en 904, l'élection de Sergius III, qui déjà comme diacre avait été fameux pour ses vices. Son successeur Jean X, amant de Théodora, élevé par elle au trône pontifical en 91/j, couronna empereur le roi d'Italie Bérenger. Comme il essayait de se soustraire à la domination des courtisanes, elles soulevèrent contre lui le peuple et le firent étrangler en 928. En 931 un fils de Marozia devint pape sous le nom de Jean XI. Albéric, le second fils de cette femme, exerça, de 932 à 95 4 , comme patrice et sénateur, le pouvoir temporel à Home, ne laissant au pape que la direction des affaires d'église; il chassa Marozia, emprisonna son propre frère le pape, et s'établit si fortement qu'à sa mort son fils Octavien put lui succéder comme sénateur et bientôt après, en 95G, se faire proclamer pape. Il s'appela Jean XII; ce fut le premier pape qui changea de nom, moins pour faire oublier les excès de sa vie laïque, car il les continua comme chef de l'église, que pour avoir l'air de se rattachera la tradition chrétienne, avec laquelle concordait mal le nom trop païen d'Octavien. Il déshonora la chaire de Saint-Pierre par la licence de ses mœurs, dilapida les trésors des églises pour enrichir ses maîtresses, et n'eut pas même la prudence de dissimuler ses hontes. Pour se défendre contre le roi d'Italie Bérenger II, il recourut, en 9G0, au roi de Saxe Otton I" ; en 902 il le couronna empereur, après qu'Otton eut juré de respecter sa per-