‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 113 sur 215 · LA LITURGIE ET LES ARTS · texte numérisé non relu

LA LITURGIE ET LES ARTS

ou moins négligés durant la période précédente, les arts firent depuis le onzième siècle des progrès nouveaux. D'abord ils ne sont encore cultivés que par des moines ou des clercs; à partir du treizième siècle ils passent aussi entre les mains des laïques, mais leur subordination à l'égard de l'église reste la même. L'art n'est pas seulement chrétien, il est ecclésiastique, il est lié à des conceptions traditionnelles et doit s'adapter aux exigences du culte et de la hiérarchie.

Le grand art de ces temps est l'architecture; la sculpture et la peinture ne sont que ses auxiliaires, réduits à se plier à ses convenances. Il se forme successivement deux nouveaux styles, le roman et le gothique. Le premier, plus simple et plus susceptible de variété, correspond encore à une certaine indépendance des églises nationales ; il est caractérisé principalement par le plein-cintre et par le pilier massif à chapiteau cubique. Le second, qui paraît en France depuis le milieu du douzième siècle, se reconnaît à l'ogive, à l'élévation des colonnes, aux chapiteaux en calice; il est plus riche dans ses détails, mais plus uniforme dans son type; il représente l'unité de l'esprit catholique, depuis le triomphe définitif de la papauté. Les chefs-d'œuvre du style gothique sont les cathédrales. Beaucoup des figures qui les décorent sont symboliques. Sur la façade se déploie d'ordinaire, en statues ou en bas-reliefs, toute la somme de la foi, figurée par les principaux faits du royaume de Dieu, depuis la création jusqu'aux choses finales. C'est pour ainsi dire une dogmatique illustrée; de là l'absence de vie et de mouvement dans les scènes; on ne voulait pas montrer le fait comme fait historique, mais comme image symbolique d'un dogme. Parfois on y joint, sous la forme de figures allégoriques, l'encyclopédie des sciences, les vertus et les vices, les diverses occupations des hommes. Ces grandes compositions ne sont pas seulement reproduites par la sculpture, mais aussi par les vitraux peints et ça

et là par des fresques. On appelait cela la bible des laïques. D'autres ornements des églises ne sont souvent que des caprices d'artiste; chercher du symbolisme partout, c'est se perdre dans l'arbitraire.

§ 53. L'instruction religieuse et la prédication.

L'instruction religieuse donnée aux enfants se réduisait à fort peu de chose. Dès l'âge de sept ans ils devaient pouvoir réciter, en leur langue, le Credo et le Pater; s'ils savaient aussi Y Ave Maria, c'était, comme dit un prédicateur du temps, merveilleusement bon. Le décalogue ne faisait pas encore partie de l'enseignement, on ne le rencontre comme article catéchétique qu'au quatorzième siècle; les jeunes chrétiens n'apprenaient que des notions sur les différents péchés, afin de pouvoir s'en confesser à leurs prêtres.

La prédication n'était pas un élément nécessaire du culte, elle pouvait manquer sans que celui-ci fût incomplet97. Au douzième siècle c'étaient encore les évêques qui devaient s'en charger, mais ils ne le faisaient plus que rarement. Les curés paroissiaux avaient en général trop peu d'instruction pour pouvoir prêcher avec fruit ; les sermonnaires populaires étaient pour la plupart des religieux, qui se bornaient, comme précédemment, à paraphraser les péricopes d'après les homélies des Pères. Les sermons prononcés dans les couvents étaient en langue latine; dans le nombre ceux de saint Bernard se distinguent par l'intimité de leur mysticisme et par la vigueur avec laquelle

97 Abbé Bourgain, La chaire française au douzième siècle. Paris 1879. — Lecoy de la Marche, La chaire française au moyen âge, principalement au treizième siècle. Paris 1868. — Cruel, Gesehichte der deutschen Predigt im Mittelalter. Detmold 1879.

g 53. L'INSTRUCTION RELIGIEUSE ET LA PRÉDICATION. 207

ils censurent la corruption des grands et les désordres du clergé 98 .

Depuis l'avènement de la théologie scolastique la prédication devient plus méthodique et plus raisonneuse; elle adopte des dispositions souvent compliquées et traite aussi des questions de dogme et de casuistique; un des thèmes les plus ordinaires est la nécessité de la confession. Pour tenir en éveil l'attention de l'auditoire et pour rendre les applications morales plus saisissantes, on commence à mêler aux discours des contes, des anecdotes, des récits de visions et de prodiges. On fait à l'usage des prédicateurs des recueils d'exemples, «attendu que ceux-ci font plus d'impression que les raisonnements». Le plus riche de ces magasins de «matières prédicables » est celui du dominicain lyonnais Etienne de Bourbon ou de Belleville".

L'établissement des ordres mendiants marque pour la prédication un temps nouveau. Elle se rattacha davantage aux besoins du peuple et, surtout dans les premiers temps, elle est animée de tout l'enthousiasme des frères. Les dominicains, se conformant au but de leur institution, prêchent de préférence

98 M. Leroux de Lincy, qui a publié un choix de sermons de saint Bernard d'après un ancien texte français, prouve qu'ils ont été traduits du latin. Les quatre livres des rois, etc. Paris 1841, in-4°, p. CXXIX. — Géruzèz, Sur l'éloquence et la philosophie de saint Bernard. Paris 1839.

99 Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Étienne de Bourbon, par Lecoy de la Marche. Paris 1877. L'ouvrage d'Etienne est intitulé Tractatus de divertis materiis prœdicabilibus ; comme les matières sont classées d'après les sept dons du Saint-Esprit, on cite parfois le livre sous le titre De septem donis spiritus sancti. Un Tractatus de abundatitia exemplorum in sermonibus , manuscrit du treizième siècle, tiré en majeure partie du recueil d'Étienne, commence par ces mots : quoniam plus exempla quam verba movent... M. Hauréau, dans le Journal des savants, 1883, p. 709. Voir aussi le mémoire du même sur les récits d'apparitions dans les sermons du moyen âge. Mémoires de l'Acad. des inscript., 1876, T. 28, P. 2, )). 239. — En Allemagne on appelait les exemples Predigtmàrlein : Fr. Pfeiffer en a publié un certain nombre dans la Geymania de 1858, 3e livr.

contre les hérésies; les franciscains, fidèles à l'esprit de leur fondateur, exhortent les peuples à la pénitence. Parmi les premiers on mentionne, comme ayant produit de grands effets par sa parole, le frère Jean Schio de Vicence; parmi les seconds, Antoine de Padoue et surtout Berthold de Ralisbonne, mort en 4 272. Berthold est peut-être le plus grand de tous les prédicateurs du moyen âge, aussi distingué par sa franchise, sa connaissance du cœur humain, que par la richesse de son imagination et la noblesse de son éloquence 10°.

La littérature religieuse en langues vulgaires, qui commence à se former, n'a pu avoir qu'une eflicacité restreinte ; la plupart des laïques ne savaient pas lire, et les manuscrits, à cause de leur cherté, n'étaient accessibles qu'aux riches. Les livres que ceux-ci pouvaient se procurer étaient, outre des légendes et des poésies pieuses, des traductions en prose ou en rimes, soit de la Bible entière, soit de telle ou telle de ses parties. Certaines versions étaient destinées aux religieux qui n'étaient pas clercs; Notker, abbé de Saint-Gall, mort en 1022, traduisit en allemand les psaumes101, et Williram, moine de Fulde, mort en 1085, le cantique des cantiques; l'abbesse Herrade de Landsberg écrivit pour ses nonnes, d'après la version de Williram, un commentaire du cantique, qui est un des plus beaux livres allemands de cette époque102. En France on traduisit dans le même siècle le psautier, l'apocalypse, les livres des rois. Vers

100 Berthold von Begcnsburg, herausyeyeben von Fr. Pf'eiff'er. T. 1, Vienne 1862; T 2, par Strobl, ib. 1880. — Strobl, Ueber eine Sammlung lateinisclier Predigten Bertholds von B. Vienne 1877. — C. Scbmidt, B. von B., cin eliristlicher Volksprediger. Tlieol Studien und Kritiken, 18G4, lie livr.

101 Notkers Psalmen, herausgeg. von Heinzel. Strasb. 1876.

102 VVilleranis Vebcrsctzung und Ausleyung des hohen Lieds, herausgeg. von Hoffmann. Breslau 1827. — Bas hohe Lied ûbersetzt von W., erhlàrt von Rilindis und Herrat, herausgeg. von Jos. Haupt. Vienne 18G4. La coopération de l'abbesse Rilinde est une conjecture de l'éditeur.

Page 1