‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 114 sur 215 · L'INSTRUCTION RELIGIEUSE ET LA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION RELIGIEUSE ET LA PRÉDICATION

J250 on fit à Paris la première traduction en prose française de la Bible entière. La majeure partie de ce texte reparaît dans la Bible historiale, fondée sur Yffistoria scholastica de Pierre Gomestor, et rédigée par Guyart Desmoulins, chanoine d'Aire en Picardie, mort vers 4322. D'autres traductions de la Bible furent entreprises pour les rois Jean et Charles V, mais celle de .1250 resta jusqu'à la fin du moyen âge la plus répandue. Les copies qui en existent, et dont beaucoup sont illustrées de miniatures, n'étaient faites que pour la cour ou pour des seigneurs assez riches pour les payer, le peuple n'en profila point. Il en est de même des versions rimées, plus nombreuses et plus indépendantes les unes des autres que celles en prose ; presque chaque province de la France en a produit une, soit de toute l'Écriture, soit de Tun ou l'autre de ses livres, et toujours les auteurs y ont mêlé une foule de récits apocryphes, d'allégories, d'exhortations morales. Un des plus anciens et en même temps le plus complet de ces poèmes bibliques est celui de Herrmann, chanoine de Valenciennes au douzième siècle103. L'Allemagne n'a eu à cette époque, en fait d'histoire biblique en langue nationale, que ce qui était compris d'après Pierre Gomestor dans les chroniques rimées, dites chroniques du monde104.

Quelques poèmes français sur la vie de Jésus et sur celle de la Vierge, auxquels on peut joindre le Passionnai allemand dont

Archinard, Notice sur les premières versions de la Bible en langue vulgaire. Genève 1839. — Éd. Reuss, Fragments littéraires et critiques relatifs à l'histoire de la Bible française. Revue de théologie, 1851 à 1867. — Trochon, Essai sur l'histoire de la Bible dans la France chrétienne au moyen âge. Paris 1878. — S. Berger, La Bible française au moyen âge. Paris 1884. — Bonnard, Les traductions de la Bible en vers français au moyen âge. Paris 1884.

104 Rudolph von Hohen-Ems, Weltchronik herausgeg. von Massmann. Quedlinbourg 1854; livre écrit vers 1250, inachevé, continué plus tard. Sur d'autres ouvrages sembiables v. Wackernagel, Gcscliichh- der deutsehen Literatur. Bâle 1848, p. 174.

il a été parlé plus haut, paraissent avoir été destinés à la récitalion. Comme le peuple ne lisait pas encore, on peut croire que de jeunes clercs ou des moines, faisant métier de trouvères religieux, ont eu la coutume de débiter ces pièces sur les places publiques, pour réagir contre les chansons mondaines des ménestrels laïques. Deux exhortations à la pénitence, également en rimes et datant du treizième siècle, ont eu sans doulc la même destination ; elles s'adressent, non à des lecteurs, niais à des auditeurs105.

Enfin c'est aussi à la littérature religieuse en langue nationale qu'appartient la Divine Comédie du Dante. Pleine d'allégories et de symboles, riche en même temps de faits historiques, cette œuvre profonde, où se déroule le drame de l'humanité à travers l'enfer, le purgatoire et le paradis, est une des merveilles du génie chrétien du moyen âge. La théologie du Dante est celle de Thomas d'Aquin, que par ses beaux vers il a mise à la portée des laïques, tout en excitant ceux-ci contre les papes par ses invectives enflammées100.

105 Bonnard. Les traduct. de la Bible en vers français, p. 222; p. ex. p. 233, l'auteur d'un poème sur l'enfance de Jésus-Christ dit dans son prologue : Ce que je vœil traitier et dir — Doit chacun.? de bon cuer oir. — Un sermon en vers publié par Jubinal. Paris 1834. Le sermon de Guichard de Beaulieu. Paris 1834. Guichard, un des religieux du prieuré de Beaulieu, commence par ces mots : Entendez vers mei les petiz et les grau-..

106 Parmi les éditions des œuvres du Dante je mentionnerai celle de la Divina commedia par Bennascuti Luigi, avec comment. Vérone 1878, 3 vol. Opère minori, publ. par Fraticelli, Florence 1873, 3 vol. De Monarchia ed. Yvitte, Halle 1871. Epistolœ, ed. Wilte, Padoue 1872. — La divine comédie du Dante, texte et traduction en vers par Louis Ratisbonne. Paris 18G1, G vol. — Bach, De l'état de l'âme depuis le jour de la mort jusqu'au jugement dernier, d'après Dante et Thomas d'Aquin. Rouen 1835. — Ozanam , Dante et la jihilosophie catholique au treizième siècle. 2" éd. Paris 1845.

j; 54. ÉTAT MORAL DU PEUPLE ET DU CLERGÉ.

§ 54. État moral du peuple et du clergé.

La masse du peuple catholique, peu instruite, était soumise à l'église, sans que sa conscience morale fût toujours en accord avec ses croyances. Celles-ci, du reste, étaient obscurcies par des superstitions de toute sorte; on croyait aux prodiges les plus fantastiques, à des apparitions de la Vierge et du diable, à des images miraculeuses, à des hosties saignantes, on voyait sortir du pain de l'eucharistie un petit Christ crucifié. Si le clergé recommandait d'éviter les sorciers, ce n'est pas qu'il doutât de la réalité des sortilèges, c'est parce qu'il les attribuait à un commerce avec le démon; et quant à celui-ci, clercs et laïques étaient persuadés que, pour effrayer les hommes, il prenait la forme d'un monstre et que, pour les tenter, il pouvait se montrer sous les traits les plus séduisants.

Les sombres tableaux, que font les prédicateurs de la dépravation générale du monde laïque, sont à coup sûr exagérés; mais lors même qu'on admet des exceptions, on connaît assez de faits qui prouvent la persistance d'une moralité peu scrupuleuse; la violence et l'injustice des grands, la brutalité des classes inférieures, la grossièreté des appétits à tous les degrés de la société, malgré les progrès qu'avait faits la civilisation matérielle, sont attestées par des témoins irrécusables. La facilité avec laquelle on obtenait l'absolution du confesseur, et les indulgences qu'on pouvait acheter, n'étaient pas faites pour améliorer les hommes. Le frère Berthold de Katisbonne appelait les vendeurs d'indulgences valets du diable, meurtriers des a mes.

Les mœurs du clergé, s'il fallait s'en rapporter à quelques prédicateurs, étaient sans reproche; d'après d'autres, elles ne

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valaient pas mieux que celles du peuple ; là encore la vérité doil être entre les deux extrêmes. Si le cierge tout entier n'a pas été corrompu, il est certain qu'il y a eu des prêtres plus animés de l'esprit du monde que de celui de Dieu. Les plaintes à ce sujet sont trop générales et viennent de serviteurs trop zélés de l'église, pour qu'on ne doive pas en tenir compte. Gerhoh, prévôt du couvent de Heichersperg en Bavière, et son contemporain Potho, du couvent de Priim dans le diocèse de Trêves, s'élèvent avec force contre les désordres du clergé et contre les abus de la cour de Rome elle-même107. Abélard a des passages très vifs contre la cupidité des prêtres et des évèques; comme il avait des motifs personnels d'être irrité contre eux, son témoignage peut sembler peu impartial; on ne récusera pas celui de son adversaire saint Bernard, peut-être encore plus sévère que le sien; saint Bernard reproche aux évèques leur ambition, leur faste, leur incurie. Jean de Salisbury pense que l'église romaine a cessé d'être une mère pour devenir une marâtre; le moine de Cluny Guyot de Provins accuse la cour de Rome d'être un vivier plein de bêtes malfaisantes, il croit que les abus sont un signe annonçant la fin du monde107'. Sainte Hildegarde, morte en 1178, voit dans les hérétiques de son temps les instruments d'une tribulation, d'où le clergé cor-

107 Gerhoh. principalement dans son traité de investigations antichristi, écrit en 1162. publié par extrait par Stùlz, dans VArchiu der Wiener Akademie, T. 20. p. 127. — Opéra, dans la Patrologie de Migne, T. 193 et 194. Gerhoh souhaitait une réforme de l'église, mais, quoique partisan de l'empereur, il eût voulu qu'elle fût faite par l'église elle-même. Ribbeck. Gerhoh von ReicJiersperg tmd seine Ideen ûber das Verhâltniss von Staat und Kirche. Forschungen zur deutschen Geschichte, 1884. T. 24. lre livr. — Potho. Libri V de statu domus dei. Bibl. Patrum maxima, T. 21 , p. 489. — Voir, aussi les passages recueillis par Gieseler, Kirchengeschichte , 4e éd.. T. 2. P. 2, p. 247, 288, 608.

107a La Bible de Guyot de Provins , chez Barbâzan . Fabliaux et contes, nouv. éd. par Méon. Paris 1808, T. 2, p. 329.

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