I 60. LES CROISADES
annoncé aux croisés des triomphes certains, d'avoir été un faux prophète; on lui reprocha d'avoir envoyé les chrétiens mourir en Orient, comme si l'Europe manquait de sépulcres. Il se justifia en alléguant les voies insondables de Dieu, et en attribuant les malheurs de l'armée aux croisés eux-mêmes, que leurs vices avaient rendus incapables de remporter des victoires.
Jérusalem ayant été prise en 1187 par Saladin, l'ardeur se ralluma pour quelque temps. Dans le but de réunir les fonds nécessaires pour une nouvelle expédition, il fut décidé que ceux qui ne prendraient pas la croix, fourniraient la dixième partie de leurs revenus et de la valeur de leurs biens-meubles; on appela cet impôt la dîme saladine et on menaça d'excommunication ceux qui le refuseraient. Il s'éleva, surtout de la part du clergé, de vives réclamations contre cette taxe ; quelques ordres monastiques et les hospices de lépreux en furent seuls exemptés. Le zèle qui avait signalé la première croisade commençait à se refroidir; l'entraînement ne fut plus aussi universel qu'en 1095. A l'appel de Grégoire VIII, le roi de France Philippe-Auguste et celui d'Angleterre Richard Gœur-de-Lion s'engagèrent à partir pour la Palestine; encore avant eux, en 1189, Frédéric Barberousse se mit en route (troisième croisade) ; il mourut en se noyant, son fils Frédéric de Souabe et la plus grande partie de l'armée périrent par la peste lors du siège de Saint- Jean-d'Acre. En 1190 les deux rois quittèrent l'Europe (quatrième croisade); à peine arrivés en Syrie, ils se brouillèrent; leur désunion les empêcha d'obtenir des succès durables; Philippe revint en Europe dès 1191, Richard en 119:2. Les plaintes recommencèrent sur ces guerres stériles; un chroniqueur, s'écrie à ce sujet : ceux qui nous blâment, ne comptentils pour rien le triomphe spirituel de cent mille martyrs?
Innocent III ayant fait prêcher une croisade, principalement en France, il se forma une armée nombreuse. Arrivés devant
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Gonstantinople, les chefs se laissèrent engager dans les intrigues de la cour byzantine; en 120/i ils prirent possession pour euxmêmes de la capitale et du pays; ils fondèrent l'empire latin, qui permit au pape de prétendre à la suprématie sur l'église grecque, mais qui ne fut d'aucune utilité pour le royaume de Jérusalem. Le concile du Lalran de 1215 décréta quelques mesures pour assurer la conquête de la Palestine. Lors de son couronnement comme roi d'Allemagne Frédéric II avait promis de prendre la croix; Innocent III le pressa d'accomplir son vœu ; nous avons vu plus haut pour quelles causes il retarda son départ jusqu'en 1228 et que, tout excommunié qu'il fut, il reprit Jérusalem ; il fit avec le sultan d'Egypte une trêve de dix ans, avantageuse pour les chrétiens (cinquième croisade). En 1247 Jérusalem retomba au pouvoir des Sarrasins. En Europe l'enthousiasme n'existait plus; on apprit presque avec indifférence la chute de la ville sainte. Louis IX fut le seul des princes qui se décida encore pour une croisade; ce fut la sixième. Il se rendit en Egypte, prit Damiette en 1249, perdit une partie de son armée par la famine et les maladies, fut fait prisonnier et ne put racheter sa liberté qu'en 1254. Seize ans plus tard, accompagné du prince Edouard d'Angleterre, il renouvela sa tentative, débarqua à Tunis et y mourut de la peste (septième croisade). Edouard se dirigea vers la Syrie, mais ne put prévenir la ruine imminente de la puissance chrétienne dans ces contrées. Dès 1261 Michel Paléologue avait aussi rétabli l'empire grec à Gonstantinople. En Occident le pape Grégoire X essaya en vain de réchauffer un zèle ébranlé par des objections de jour en jour plus fortes; la prise de Saint-Jean-d'Acre en 1291 enleva aux chrétiens le dernier boulevard qui leur fut resté en Asie. Après deux siècles de luttes qui, dit-on, avaient coûté près de cinq millions d'hommes, tout ce qu'on avait conquis était perdu, tout ce qu'on avait fondé était renversé. Mais si les croisades man-
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quèrent leur but immédiat, elles eurent pour l'Occident des conséquences qu'on n'avait pas cherchées, elles mirent en circulation des idées nouvelles, elles contribuèrent au progrès social et politique. La papauté seule perdit de son prestige ; quelques efforts qu'elle fît encore pour réunir des croisés contre les Turcs, l'Europe poursuivit désormais des intérêts plus positifs que l'intérêt romantique de la délivrance du saint-sépulcre.
§ 61. Propagation du christianisme.
Les croisades, on vient de le voir, avaient peu servi la cause de l'église dans l'Orient mahométan; de tous les établissements chrétiens fondés par les Latins en Palestine, il n'en subsista aucun. Ce n'est qu'en Europe que la propagation du christianisme fit des progrès nouveaux.
Les juifs, dispersés dans tous les pays de l'Occident, étaient tolérés soit comme médecins, soit comme banquiers ou commerçants. On les détestait, on les raillait, mais on ne pouvait se passer d'eux. Ils étaient nombreux surtout en Espagne et dans le midi de la France; des juifs espagnols ont traduit en latin les versions arabes d'Aristote et des ouvrages de savants arabes; à la fin du douzième siècle et au commencement du treizième la Provence était remplie de philosophes et de poètes juifs, protégés par la liberté religieuse qui régnait alors dans ces contrées. Mais généralement ils étaient soumis à des conditions fort dures, obligés de porter un costume particulier, privés des droits civils et politiques, molestés de toute manière, souvent même expulsés, malgré les lois qui devaient garantir leur existence. Les massacres qui eurent lieu à différentes époques et dans différents pays, furent provoqués tantôt par le fanatisme des croisés, tantôt par des accidents servant de prétextes aux haines populaires. Des théologiens écrivirent des traités pour prouver aux