G III" PÉK. 1294-1409. CHAP. II. LES ORDRES RELIGIEUX
Après cette censure, les franciscains obtinrent d'Alexandre V une bulle confirmant tous les privilèges des ordres mendiants et réprouvant les théories contraires. La Sorbonne déclara cette bulle intolérable et de nature à troubler l'ordre dans l'église; dans un sermon public, et dans une protestation qu'il rédigea, Gerson soutint, comme l'avait fait Jean de Poliac, le droit divin des curés; leur bulle d'institution, dit-il, est l'Évangile; les papes, qui ne les ont pas institués, ne peuvent pas non plus limiter leurs droits.
Ces principes de l'institution divine du clergé séculier et de l'institution purement humaine du clergé régulier, du droit du premier et du simple privilège du second, donnent à la querelle son véritable caractère historique. Comme le privilège ne reposait que sur une faveur des papes, il fallut, pour le combattre, attaquer l'autorité pontificale elle-même. C'est ainsi que tout concourut à éveiller le besoin d'une réforme, et à conduire les vrais amis de l'église à la comparaison du présent, plein d'abus, avec les siècles où le pouvoir des papes n'avait pas encore pris loute son extension.
§ 70. Les ordres mendiants. Suite.
Scission dans l'ordre des franciscains. Suite du § 39.
On se rappelle que, déjà dans la période précédente, il s'était formé dans l'ordre des frères mineurs deux partis, l'un plus indulgent et plus pratique, l'autre plus rigoriste et plus enthousiaste. Les membres du premier, appelés conventuels ou frères de la communauté, suivaient la règle telle qu'elle était interprétée par les papes; ils étaient d'avis que l'ordre pouvait user de ses biens, pourvu qu'il les possédât en commun et qu'individuellement chaque frère restât pauvre. Les autres, les spirituels, voulaient la pauvreté absolue; ils rejetaient les interprétations
g 70. SCISSION DANS L'ORDRE DES FRANCISCAINS.
de la règle, mais ne songeaient pas à se séparer de l'ordre, tout en professant quelques opinions apocalyptiques. Nous avons dit qu'en 129/i Célestin V les avait réunis en une congrégation particulière, dissoute en 1302 par Boniface VIII. Ce pape les persécuta comme schismatiques et comme hérétiques; aussi devintil l'objet de leurs plus vifs ressentiments; le frère Jacopone da Todi lit contre lui une de ses poésies les plus véhémentes29'; pour Uberlin de Gasale il n'était qu'un pseudo-pape, libertin, un des admirateurs les plus ardents du saint d'Assise, et disciple de Jean-Pierre d'Olive, dont en 1297 il avait écrit une apologie, était alors le chef des spirituels. Dans la question qui divisait l'ordre, ils étaient arrivés à n'admettre que l'usage des choses les plus indispensables à la vie, mus pauper; ils ne voulaient ni granges, ni celliers, ni provisions quelconques; ce qu'ils mendiaient chaque jour devait leur suffire, ils portaient des frocs plus grossiers que ceux des conventuels. Clément V essaya de réconcilier les deux partis; au concile de Vienne il se prononça pour Vusus pauper, espérant que par cette concession il ramènerait les spirituels à la règle commune. Ils ne cédèrent point; ils étaient persuadés qu'eux seuls conservaient l'esprit du fondateur. Jean XXII leur rappela par une bulle de 1317 que, le principal des vœux monastiques étant celui de l'obéissance, ils devaient se soumettre. L'année suivante, un des leurs, Bernard Délicieux, du couvent de Béziers, partit pour Avignon avec 6k religieux. Admis devant le pape, il exposa ses principes sur la pauvreté; mais dénoncé pour avoir combattu^pendant plusieurs années l'inquisition albigeoise, il fut transporté à Carcassonne et condamné comme hérétique30. Pendant que durait encore son
29a Cette pièce, omise dans les éditions modernes des poésies de Jacopone, est reproduite par Tosti, Storia di Bonifaeio VIII, T. 1, p. 286.
30 Hauréau, Bernard Délicieux et l'inquisition albigeoise. Paris 1877.
2"8 IIIe PÉR. 12'Ji-lK)!). CHAT. II. LKS fUtltliES liKUGlKl'X.
procès, quatre des frères qui l'avaient accompagné a Avignon lurent brûlés à Marseille. Les spirituels les considérèrent comme des martyrs; ils traitèrent le pape d'hérétique, de précurseur de l'antéchrist; l'église romaine devint pour eux la grande Babylone. Ils étaient nombreux en Provence, en Toscane, en Sicile; le peuple italien leur avait donné le nom de fratricelles. En 1318 Jean XXII les excommunia; l'inquisition, qui souvent les confondit avec les beghards hérétiques, sévit contre eux avec une rigueur extrême; beaucoup d'entre eux périrent dans les flammes.
Le procès d'un fratricelle, traduit devant l'inquisition de Narbonne, fut cause que les conventuels eux-mêmes se mirent en opposition avec le pape. L'accusé ayant soutenu que Jésus- Christ et les apôtres n'ont eu aucune propriété ni personnelle ni commune, l'inquisiteur, un dominicain, trouva que c'était la une hérésie. Le lecteur des franciscains de la ville protesta et en appela au pape. Celui-ci, tout en donnant raison à l'inquisiteur, laissa la question ouverte; il demanda l'avis de quelques théologiens, du nombre desquels fut Uberlin de Casale, l'ancien chef des spirituels, qui avait été autorisé à passer dans un autre ordre. Ubertin répondit par des distinctions : comme prélats de l'église, les apôtres ont eu un fonds commun, témoin la bourse de Judas; comme types de la perfection chrétienne, ils n'ont pas eu de possessions dans le sens qu'attachent à ce mot les lois civiles. Sans attendre la décision du pape, le chapitre général des franciscains tenu à Pérouse en 1322, sous la présidence de Michel de Céséna, s'appropria la proposition du fratricelle de Narbonne; elle exprimait au fond la doctrine de tout l'ordre, la dissidence ne portait que sur l'application pratique. Michel de Céséna n'était pas un spirituel, il avait même combattu ce parti; lui et ses adhérents n'étaient que des rigoristes conséquents: si les frères mineurs, voués à la mendicité, étaient les