CHAPITRE PREMIER
LA PAPAUTÉ
§ 79. Le concile de Pise. Alexandre V. Jean XXIII.
Le schisme, qui avait éclaté en 1378, durait encore au commencement du quinzième siècle. Il y avait deux papes, Grégoire II, résidant à Rome et plus tard à Rimini, et Benoît XIII. qui se maintenait à Avignon et puis à Perpignan. Grégoire était reconnu par l'empereur Robert, par le roi Ladislas de Naples et par quelques petits états italiens; Benoît avait pour lui l'Espagne, le Portugal et l'Ecosse; la France s'était soustraite à l'obédience de l'un et de l'autre. Pour mettre fin à cette situation, si funeste pour l'église, les cardinaux des deux papes s'étaient réunis en 1Zl08 à Livourne et avaient convoqué un concile universel à Pise. Cette assemblée s'ouvrit le 25 mars l/j.091. Il s'y trouva vingt-deux cardinaux, plus de deux cents
1 Mansi, T. 26. — Lent'ant, Histoire du concile de Pise. Amsterdam 1724. 2 vol. in-4°. — Hefele, Concilienyescltichtc, P. G, p. 781. — Wessenberg, Die grossen Kirchenversammlungén des fûnfzehnten . und sechzehnten Jahrh. Constance 1840, 4 vol. — Raumer, Die Kirchenvers. von Pis<<, Constanz Und Basel. Hisl. Tasehenbuch 1849. — Greighton, cité au § G6, T. 1. — Zimmer-
archevêques et évêques, soit en personne, soit représentés par des délégués, près de trois cents abbés et prieurs, les généraux des ordres mendiants, les supérieurs des autres congrégations monastiques, les grands-maîtres des ordres chevaleresques, les députés d'une centaine de chapitres et ceux des universités françaises, anglaises, allemandes, italiennes, plus de trois cents docteurs en théologie ou en droit canonique, enfin les ambassadeurs des rois et des princes. Tous semblaient unis dans le désir de restaurer l'ordre et la paix de l'église.
A l'exception des laïques, tous les membres eurent également le droit de discussion et de suffrage; le simple docteur, le supérieur du plus petit couvent, purent donner leur avis et voter aussi bien que les prélats; sous ce rapport le concile fut bien réellement une représentation de l'église catholique tout entière, et non pas seulement celle de l'aristocratie cléricale. Les cardinaux qui l'avaient convoqué sentaient qu'ils avaient besoin de s'appuyer sur cette large base, pour légitimer leur projet d'élire un nouveau pape. Ce caractère du concile explique la hardiesse de ses entreprises. L'impulsion vint de la France où, depuis le schisme, l'université de Paris et des réunions de prélats avaient examiné les moyens d'union et de réforme. Jean Gerson, qui ne vint pas à Pise, influa sur les délibérations par plusieurs de ses écrits; dans celui sur l'unité de l'église2, il demandait que les deux
marin, Die kirchlichen Verfassungskâmpfe irn fûnfzehnten Jahrh. Breslau
1882. Hôfler, Die roman ische Welt und die Reformideen des Mittelalters.
Vienne 1878.
Pour le» papes du quinzième siècle jusqu'à Paul II inclusivement . voir Platina, Vitœ pontificum romanorum. Venise 1479, in-f°. L'auteur, mort en 1481, avait été sous Sixte IV bibliothécaire du Vatican. Dans la plupart des éditions suivantes on a supprimé quelques passages trop libres ; les seules conformes au texte original sont celles de 1640. 1645, 1664, s. I. (Hollande) in-12°.
2 Dr unitate ecclesiœ. Opéra, éd. Dupin, T. 2, p. 113.
I 79. LE CONCILE DE l'ISE.
papes fussent mandés devant le concile, engagés à abdiquer volontairement, et déposés s'ils refusaient de se soumettre aux décisions de l'assemblée. Celle-ci se conforma à ces principes. Elle commença par adresser à Grégoire et à Benoît une invitation à comparaître ; bien qu'elle leur accordât des délais réitérés, ils persistèrent a décliner la juridiction d'un concile réuni sans leur consentement. Le 15 avril vinrent des envoyés de l'empereur Robert pour exposer, en son nom, les raisons pour lesquelles Grégoire XII devait être considéré comme seul pape légitime; ils prétendirent que les cardinaux n'avaient ni le droit de convoquer un concile ni celui de juger un pape; qu'en l'absence du chef de l'église, ils ne pouvaient suivre que des opinions humaines et incertaines, au lieu de se laisser guider par les lois de Dieu; le pape n'est soumis à personne, il ne .saurait renoncer à aucune de ses prérogatives. La réponse à cette déclaration ne pouvait être douteuse; aussi les envoyés impériaux partirent-ils sans l'attendre.
Le concile passa outre. Tandis que Pierre d'Ailly, qui assislait aux séances en sa qualité d'évêque de Cambray, répugnait aux mesures extrêmes, Gerson fit paraître un mémoire, longuement motivé, dans lequel il démontrait qu'il est des cas où, dans l'intérêt de la paix, l'église, représentée par le concile universel, a le droit d'éloigner le pape de son poste 3. Ce principe était celui de la grande majorité de l'assemblée de Pise. Le 10 mai celle-ci déclara « qu'attendu l'obstination et la contumace des deux papes, qui retenaient l'église dans la division», on s'était soustrait avec raison à leur obéissance et qu'on ne leur en devait plus. A la suite d'un procès en forme, Simon de Cramaud, patriarche latin d'Alexandrie, proclama, le 5 juin, un jugement qui les déposait comme «schismatiques et hérétiques, fauteurs,
•'■ De auferibilitate papœ ab epclesia. 0. c, T. 2, p. 209.
IV* l'KH. I tll'.t-l.M 7. CHAI'. I. LA l'A l'Ai TK.
défenseurs, approbateurs opiniâtres du schisme, coupables du crime de parjure, scandalisant l'église de Dieu par leur obstination manifeste ». On délia de leurs serments tous les chrétiens, de quelque ordre ou dignité qu'ils fussent, et on leur défendit d'obéir aux deux condamnés, de leur donner conseil, secours, faveur ou retraite, sous peine d'excommunication.
11 s'agit alors de nommer un nouveau pape; avant d'y procéder, les cardinaux jurèrent que celui d'entre eux qui serait choisi ne dissoudrait pas le concile avant d'avoir fait de concert avec lui « une réforme raisonnable et suffisante de l'église universelle dans son chef et dans ses membres». Le 26 juin, dix cardinaux de l'ancien parti de Benoît et douze de celui de Grégoire élurent Pierre Philarètes, originaire de l'île de Crète et appartenant à l'ordre des franciscains. Il prit le nom d'Alexandre V ; trop âgé pour se mettre à la hauteur des circonstances, il se contenta de faire quelques améliorations de détail, d'établir plus d'ordre dans l'administration de la cour romaine, et d'ordonner la tenue plus régulière des synodes diocésains et provinciaux ; quant à « la réforme raisonnable et suffisante!) qu'il avait juré d'entreprendre avec le concile, il l'ajourna à un concile futur, qui devait se réunir dans trois ans. 11 renvoya celui de Pise, qui lui était importun; les pères, d'abord si hardis, se séparèrent sans protester.
Dans l'intervalle, Grégoire XII avait tenu un petit concile à Cividale dans le Frioul, et Benoît XIII un autre à Perpignan ; chacun des deux avait qualifié son assemblée d'œcuménique, et chacun avait engagé des procédures et fulminé des sentences contre le concile de Pise, que celui-ci avait cassées et annulées. Après la déposition des deux papes et l'élection d'un nouveau, une grande partie de l'Europe avait cru le schisme terminé ; on attendait d'un avenir prochain la réalisation des réformes promises. Mais quand après la grandeur des promesses on vit