LE CONCILE DE PISE
la médiocrité des résultats, on s'aperçut qu'on s'était livré à des illusions ; de différents côtés on se plaignit de la prompte dissolution du concile, et en présence des abus, dont aucun n'était supprimé dans sa racine, on trouva bien insuffisantes les quelques mesures prises par Alexandre V. D'ailleurs Benoît et Grégoire continuaient d'avoir des partisans; tout ce qu'on avait gagné c'était qu'au lieu de deux papes il y en avait trois. La mort d'Alexandre, arrivée le 5 mai l/ilO, ne changea rien à cet état de choses, car dès le 17 seize cardinaux, réunis à Bologne, se hâtèrent de lui donner un successeur en la personne de Balthasar Cossa, de Naples, qui s'appela Jean XXIII.
Après une jeunesse orageuse, pendant laquelle il avait été pirate et s'était livré à la débauche, ce personnage s'était acquis cette expérience du monde qui est le propre des aventuriers ; il était rusé, audacieux, doué d'un certain talent politique, mais aussi dépourvu de sentiment religieux que de conscience morale. Ses adhérents eux-mêmes ont constaté ses vices. Tel est l'homme que, gagnés par ses intrigues, ces mêmes cardinaux qui à Pise avaient juré de réformer l'église dans son chef et dans ses membres, choisirent pour être le vicaire de Jésus-Christ. Il fut reconnu par la plupart des états de l'Europe. Sous le prétexte d'avoir besoin d'argent pour réduire à la soumission ses deux concurrents, il recommença le système des exactions, il publia pour la chancellerie romaine des règles qui sanctionnaient les abus anciens et qui en créaient de nouveaux. Un concile, tenu par lui, à Rome, en 1442 pour la forme, ne réunit qu'un petit nombre de prélats; l'un d'entre eux était Pierre d'Ailly, qui l'année précédente avait accepté de Jean XXII I le chapeau de cardinal.
La confusion dans laquelle se trouvait le monde catholique produisit des impressions diverses. Les uns, découragés,
IVe PÉR. 1109-1517. CHAI'. I. LA PAPAUTÉ.
désespérèrent de l'efficacité des conciles universels; d'autres, exaspérés, allèrent jusqu'à demander contre les papes l'emploi de la force. Il parut un traité dans lequel tout le mal est mis a la charge des cardinaux4: aussi longtemps que ceux-ci ne renoncent pas à leurs rancunes et à leur cupidité, un concile ne peut rendre aucun service à l'église; s'il voulait élire un pape sans leur concours, ils résisteraient; et pourtant quand un pape est régulièrement choisi par eux, on est impuissant contre lui ; quel mortel aurait le droit de porter la main sur la papauté, instituée par Jésus-Christ? Un autre pamphlet, plus véhément, passe par-dessus les cardinaux pour aller directement au pape 5 : une des causes de la décadence est la concentration du pouvoir entre les mains d'un seul; l'église universelle, qui n'a d'autre chef que Jésus-Christ, peut se passer de pape; on peut être membre de l'Eglise, sans adhérer à l'un des trois chefs qui se disputent le règne; l'église romaine peut errer, son pape est «un homme peccable». soumis comme tout chrétien à la loi divine; il est « ridicule » de prétendre qu'un homme mortel a le pouvoir de lier et de délier, quand cet homme a peut-être tous les vices ; contre un tel pape l'église, représentée par le concile universel, peut prendre toutes les mesures
4 De difficultate reformationis. in coneilio universali. Chez Von (1er Hardi, Concilium Constant., T.l, P. 6, p. 256. Ce traité, écrit probablement dans la seconde moitié de 1410 et longtemps attribué à Pierrre d'Ailly, ne peut pas être de lui. D'Ailly ne s'était jamais montré hostile aux cardinaux, il considérait encore Jean XX11I comme pape légitime; en outre l'auteur parle de l'empereur d'Allemagne en des termes qui révèlent qu'il est un Allemand; d'après Schwab, Joh. Gersun p. 489, ce serait Thierry de Niem.
5 De modis uniendi ac reformandi ccclesiam in coneilio universali, chez Von der Hardt, Conc. const., T. 1, P. 5, p. 113. Ce pamphlet est une réponse à celui sur la difficulté de la réforme; Von der Hardt l'attribue ;i C.erson, mais il s'éloigne trop des opinions du chancelier de l'université de Paris pour que celui-ci puisse l'avoir écrit. Schwab, Joli. Gcrson \>. 48'2, pense que l'auteur est André, abbé des bénédictins de Randuf en Dalmatie.