JEAN HUS
situation s'aggrava; le pape, en guerre avec Ladislas, roi de Naples, fit prêcher une croisade contre ce prince. Quand les bulles arrivèrent à Prague, Hus et son ami Jérôme les attaquèrent, Hus dans ses sermons et dans deux traités, Jérôme dans des disputations académiques. Les curés , qui dans les églises annoncèrent les indulgences promises aux croisés, furent insultés par le peuple qui brûla les bulles ; trois des perturbateurs ayant été condamnés à mort, la fermentation devint générale; Wenceslas lui-même, quoique en guerre avec le roi de Naples, dut se plaindre au pape des distributeurs d'indulgences. Les adversaires de Hus prirent occasion des troubles pour l'accuser de nouveau devant le pape ; Jean XXIII condamna 65 propositions de Wiclif, excommunia le prédicateur bohème une deuxième fois et menaça de l'interdit les lieux où il séjournerait. Le nouvel archevêque de Prague, Conrad Vechta, ancien médecin de Wenceslas, essaya de réconcilier les partis ; en février 1413 il tint un concile national ; huit docteurs de l'université y présentèrent un mémoire contre les opinions de Hus ; il fut impossible de s'entendre, le concile se sépara sans avoir rien conclu ; le roi , croyant que la faute en était aux théologiens, bannit quatre des docteurs hostiles au prédicateur.
Dans ces luttes les convictions de Hus s'étaient affermies tous les jours davantage. Il dédaigna d'en appeler encore du pape mal informé au pape mieux informé, il n'en appela pas même du pape à un concile universel, il publia une déclaration mémorable, dans laquelle il recourut directement à Jésus-Christ «son maître et son juge». Il fit paraître en outre pour sa justification son ouvrage principal, celui sur l'église. A cause de l'interdit jeté sur Prague, il se retira à Hussinec, dont le seigneur le prit sous sa protection.
En lliik s'ouvrit le concile de Constance. Engagé par l'em-
pereur à s'y présenter, Hus fit afficher des placards, déliant quiconque de prouver qu'il était hérétique. L'archevêque de Prague et l'inquisiteur lui-même attestèrent que personne ne venait l'accuser. L'empereur lui donna un sauf-conduit, par lequel il le prit sous la protection et tutelle de l'empire, en ordonnant à tous les fonctionnaires et magistrats de le laisser circuler en liberté et de lui procurer, en cas de besoin, la sauvegarde nécessaire. Accompagné de plusieurs barons, qui lui étaient dévoués, il arriva à Constance le 3 novembre. Un prêtre bohème formula contre lui une série d'articles; Gerson tira de son traité de l'église dix-neuf propositions, qu'il qualifia de «téméraires, hérétiques, destructives de toute hiérarchie ». Ses ennemis exploitèrent contre lui la nouvelle qu'un curé de Prague, Jacques de Misa, venait de revendiquer pour les laïques la sainte-cène sous les deux espèces. Le 28 novembre, avant qu'il eût été interrogé et au mépris du sauf-conduit impérial, le pape le fit emprisonner. Sigismond, qui n'arriva que le 24 décembre, manqua à sa parole, il abandonna Hus à ses juges. Le 7 mai 1415 le concile condamna de nouveau les 45 propositions du «pseudo-christ» Wiclif; comme celui-ci était mort, on ordonna de déterrer son cadavre. Après cette sentence il était facile de prévoir celle qui serait rendue contre Hus. Le 5 juin il parut pour la première fois devant le concile ; quand il voulut parler, une clameur générale lui ferma la bouche. Deux jours après on l'introduisit de nouveau ; Sigismond et les barons bohèmes assistèrent à la séance. Interrogé sur ses doctrines, il les maintint sans céder sur un seul article. Les jours suivants on le pressa, par des promesses et des menaces, de se rétracter ; on lui proposa même une formule qui semblait modérée, on s'étonna de son obstination; quand il parla de sa conscience, on lui représenta pour le rassurer que dans les cas de conscience le concile était l'arbitre suprême ; il demeura inébranlable. Dans sa prison il écrivit tantôt des lettres
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témoignant de sa résignation . tantôt des cantiques et de petits traités populaires. Le 5 juillet l'empereur envoya auprès de lui quatre évêques et deux des barons ses amis, pour entendre sa dernière déclaration ; il dit, comme il l'avait déjà fait, qu'il se rétracterait si on le convainquait d'erreur par l'Ecriture sainte. Le lendemain de ce jour il fut appelé devant le concile. Après un sermon faisant l'éloge de l'empereur choisi de Dieu « pour ôter du monde cet hérétique obstiné, dont la méchanceté a séduit une partie de la terre», on donna lecture des actes du procès et des articles déclarés hérétiques; à ceux-ci on avait ajouté, malgré les vives protestations de Hus, la négation de la transsubstantiation et l'opinion absurde qu'au lieu de trois personnes divines il y en a quatre. Il renouvela son appel à Jésus-Christ, et lit rougir Sigismond en disant : « Je suis venu à Constance librement, sur la foi publique de l'empereur». Condamné comme hérétique incorrigible, il fut dégradé par six évêques et livré au bras séculier. Le même jour, 6 juillet 1^15, on le brûla au milieu d'un pré non loin de la ville.
Le 23 septembre, dans sa dix-neuvième session, le concile décréta qu'aucun sauf-conduit, délivré par un prince à un hérétique ou à un homme soupçonné d'hérésie, ne pouvait prévaloir contre la juridiction de l'église ; que Jean Hus ayant attaqué obstinément la doctrine orthodoxe, on n'était pas tenu à lui garder la foi ; que par conséquent ceux qui prétendaient qu'on avait violé à son égard le sauf-conduit impérial, étaient à punir comme fauteurs de l'hérésie et coupables de lèse- majesté.
§ 93. Doctrine de Jean [lus "7.
Hus n'a pas laissé, comme Wiclif dans son TrialoguSj un travail d'ensemble sur la théologie; tous ses écrits, outre ses sermons, ses petits traités populaires et quelques ouvrages exégétiques peu importants, ne sont que des œuvres de circonstance, des dissertations polémiques ou apologétiques ; de ce nombre est même son livre sur l'église. C'est dans ce volume qu'il a exposé le plus complètement les idées par lesquelles il se séparait de l'orthodoxie romaine ; elles reposent sur le dogme augustinien de la prédestination, qu'avaient professé déjà Matthias de Janovv et Wiclif. Il est remarquable que Hus se rattache plutôt à ce dernier qu'à son propre prédécesseur en Bohême ; mais au fond il ne reproduit, sous une autre forme et avec quelques développements nouveaux, que les principes ecclésiastiques du réformateur anglais; sur d'autres points il hésite à le suivre.
Scion lui, la sainte église catholique est l'universalité des prédestinés ; elle se divise en église militante, dormante et triomphante ; la militante est composée des élus qui vivent sur la terre; la dormante, de ceux qui sont au purgatoire; la triomphante est celle des élus au ciel; les trois sont unies par le lien de la charité, la militante est soutenue par la triomphante, la dormante par les prières de la militante; après le jugement dernier elles seront réunies. Pour éviter la théorie extrême de la prédestination double, Hus oppose à ceux qui sont prédestinés au salut ceux dont Dieu a prévu qu'il lui faudrait les damner à cause de leurs péchés, et qui ne sont que mêlés à l'église sans en être
77 Cappenberg, Utrum Hussi doctrina fuerit Jiœrctica neene. Munster 1834. — Bohringer, Vorreformatorcn , T. 2, p. 548. — Loserth, Hus und Wiclif, :«>■ Genesis der hussitischen Lchre. Prague 1884.