‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 202 sur 215 · LA RENAISSANCE EN ITALIE · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE EN ITALIE

bons et de mauvais augures, à des apparitions, à la magie, à la chiromancie, à l'astrologie. Pic de la Mirandole fut le seul qui, dans un ouvrage mémorable, s élevât contre la croyance à l'influence des astres; il n'y voyait qu'une source d'impiété et d'immoralité. Les meilleurs des Italiens, quand ils ne se perdaient pas dans des spéculations confuses, n'avaient pas d'autre religion qu'une sorte de déisme, d'autre idéal que la magnanimitas antique, d'autre mobile de conduite que l'honneur; cela pouvait suffire pour empêcher un homme de se dégrader, mais ce n'était encore que du paganisme.

A la cour de Rome on semblait fermer les yeux sur les dangers que cette prédilection à outrance pour l'antiquité faisait courir à l'église. Léon X, averti au concile du Latran qu'il fallait retenir au moins le clergé sur la pente, fit une constitution pour recommander aux clercs de préférer à l'étude de la philosophie et de la poésie celle de la théologie; mais comme il aimait luimême à s'entourer de beaux-esprits de toute sorte, ses recommandations furent peu suivies en Italie. Comme les philosophes et les poètes n'importunaient pas le saint-siège par des demandes de réformes, on leur laissait toute liberté de saper les fondements mêmes de la religion, pourvu qu'ils ne le fissent pas trop bruyamment. Partout régnaient les anciennes passions et les anciens vices, mal couverts du vernis d'une culture raffinée. Aux fêtes, aux comédies, aux cortèges (trionfi) en costumes antiques ou allégoriques, succédaient l'assassinat, le pillage, le viol. On pouvait s'enthousiasmer pour un prédicateur comme Savonarole, mais on était trop mobile pour ne pas l'abandonner bien vite. Au commencement du seizième siècle il y eut des penseurs qui attribuèrent les malheurs de l'Italie à la corruption morale; celle-ci ne venait pas seulement, comme le croyait Machiavel, du mauvais exemple donné par le clergé; l'esprit irréligieux de l'humanisme y avait aussi sa part. On ne mécon-

naitra pas les résultats de la renaissance italienne pour la beauté de la forme artistique et littéraire, pour l'éducation classique de la jeunesse, pour le réveil des études chez d'autres peuples; mais on ne pourra pas dire qu'elle a été un moyen de régénérer la chrétienté.

§ 100. L'humanisme en France et en Angleterre.

En France les effets de la renaissance au point de vue religieux furent moins sensibles. La Sorbonne, loin d'être hostile à la science, permit aux. premiers imprimeurs parisiens d'installer leurs presses dans ses bâtiments, mais elle faisait bonne garde pour empêcher les humanistes de s'écarter de l'orthodoxie. Des Grecs réfugiés, Grégoire Tiphernas, Hermonyme de Sparte. Andronicus, furent les premiers qui enseignèrent à Paris leur langue. Le docteur en théologie Guillaume Fichet, célèbre alors comme orateur, et le mathurin Robert Gaguin, historien et poêle, faisaient des efforts pour introduire un latin meilleur que celui que l'on pratiquait. Lefèvre d'Etaples, qui publiait des commentaires sur Aristote et des éditions d'anciens mathématiciens et astronomes, employait sa connaissance du grec à l'explication du Nouveau Testament; s'il insistait sur la doctrine de saint Paul, il le faisait avec tant de modération qu'il n'inquiétait encore personne. Le jurisconsulte Guillaume Budé, un des hommes les plus érudits de son temps, glissait dans un ouvrage archéologique, où on ne les chercherait pas, quelques vœux timides au sujet d'une réforme du clergé95. Au commencement du seizième siècle, un poète Italien, Fausto Andrélino, était à Paris lecteur de poésie latine; un autre Italien, Jérôme Aléandre, plus tard cardinal, y enseigna pendant quelque temps

95 De asse et partibus ejus. Paris 1514, in-f", folio 140, 150.

g 100. L'HUMANISME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE.

le grec. Aucun de ces savants ne se livrait à des hardiesses compromettantes. Cette réserve que durent s'imposer les humanistes et qur, d'ailleurs, était conforme à leur caractère, ne leur permit pas d'avoir une action sur l'opinion et les mœurs publiques ; ils ne propagèrent ni l'incrédulité ni le désir d'une réformation.

Des Anglais, qui avaient fréquenté les universités italiennes, introduisirent l'humanisme dans leur patrie, dont les écoles ne s'occupaient que de scolastique et de droit canon. Thomas Grocyn, Thomas Linacre, Jean Colet, fondèrent à Oxford les études classiques avec le sérieux propre à leur nation. Eux aussi se servirent de leur grec dans des cours sur le Nouveau Testament. Colet, devenu doyen de Saint-Paul à Londres, créa en cette ville l'école de Saint-Paul, à la tête de laquelle il plaça l'helléniste Guillaume Lily, qui avait reçu son éducation littéraire dans l'île de Rhodes. Le chancelier Thomas Morus, ami d'Erasme comme l'étaient aussi Linacre et Colet, protégeait ces efforts, qui avaient encore de nombreux adversaires; on appelait ceux-ci les Troyens, parce qu'ils résistaient aux <c Grecs » 96. Morus, s'inspirant de la république de Platon, publia un roman politique, l'Utopie 97; dans ce livre singulier il exposa un radicalisme communiste, qui était trop chimérique pour qu'on y prît garde ; la liberté religieuse qui, selon lui, règne chez les Utopiens et qui se contente de la croyance à une providence divine et à l'immortalité de l'âme, n'était aussi qu'une chimère; dans la suite Morus persécuta les protestants.

96 Seebohm, The Oxford reformera , J . Colet, Erasmus and Th. More. 2" éd. Londres 1869.

1)1 De optimo reipublicœ statu deque nova insula Utopia. 1510 et souvent. Trad, en fiançais par Sorbière. Anisterd. 1G43, in-12.

§ 101. L'humanisme allemand98.

L'humanisme allemand se présente sous des formes diverses. Dans les établissements des frères de la vie commune on cultivait les études latines, autant qu'on le pouvait avec le peu de moyens dont on disposait. Un des disciples des frères, Rodolphe Agricola, mort en 1/|85 à Heidelberg, ramena la dialectique à Aristote et démontra que pour la faire servir à discipliner la pensée, il fallait la débarrasser des subtilités qui l'encombraient; son ouvrage de inventione dialectica demeura longtemps sans influence". Les universités, où dominait le vieux scolasticisme, étaient hostiles à une logique plus simple aussi bien qu'à l'éloquence et à la poésie. La renaissance allemande ne date que de la fin du siècle, quand des jeunes gens qui avaient fait leurs études en Italie en rapportèrent des éditions d'auteurs anciens et des idées plus libres. L'apparition de ces nouveautés fut saluée avec un enthousiasme qui chez quelques-uns se manifesta par une opposition bruyante aux méthodes scolastiques ; ils exaltent la poésie, ils ne veulent être appelés que poètes, ils sont animés d'une vraie passion de propagande; dans plusieurs facultés des arts on les admet à expliquer, comme lecteurs, les œuvres de Virgile et de Térence; on finit même par créer des chaires de poésie; on fonde, ce qui en Allemagne ne s'était jamais vu au moyen âge, des sociétés littéraires, dont les membres s'exercent à composer des vers latins, hérissés de

98 Erhard, Geschichte des Wiederaufbîûhens wissenschaftlicher Bildung. Magdebourg 1827, 3 vol. — Hagen, Deutschlands literarische und religiùse Verhâltnisse im Zeitalter der Reformation. Erlangën 1841, T. 1.

99 Opusculft, Anvers 1476, in-4°. De inventione d ialeei ica , Strasb. 1521, in-4" et plusieurs fois. Opéra omnia, Cologne 1539, 2 vol. in-4n. — Tresling, Vita et mérita Rud. Agricoles. Groningue 1830. — Bossert, De Rud. Agricola literarum in Germania restitutore. Paris 1845.

Page 1