L'HUMANISME ALLEMAND
comparaisons mythologiques. Séduits par la beauté de la littérature des anciens et les charmes de la vie païenne, les poètes se laissent entraîner sur la même pente que les Italiens ; ils deviennent indifférents à la religion, tout en évitant de se mettre en conflit avec l'église. Conrad Celtes, un des plus ardents missionnaires de l'humanisme, avait tout au plus cette facile admiration du créateur qu'inspirent les spectacles de la nature; de la même plume il adressait à ses maîtresses et à la sainte Vierge des odes, qu'il dédiait à un évêque100.
Mutianus Rufus, chanoine à Gotha, écrivit à un ami : « Il n'y a qu'un seul Dieu et une seule déesse qu'on vénère sous différents noms: Jupiter, Apollon, Moïse, Jésus-Christ, et Luna, Proserpine,'Cérès, Tellus, Marie; il faut garder ces vérités aussi secrètes que les mystères d'Eleusis; en fait de religion, il convient de se couvrir du voile des fables et des énigmes, afin de ne pas scandaliser les profanes101 ».
Contre les poètes s'élevèrent les pédagogues, qui voulaient bien 'qu'on étudiât les classiques, mais qui réduisaient cette étude à la recherche des élégances pour apprendre aux écoliers un latin plus pur. A la tête de ce parti était le prêtre Jacques Wimpheling, de Schlestadt, né en 1Û50, mort en 1528. Il publia de nombreuses brochures pour réveiller le goût littéraire et pour demander une réforme des écoles; en même temps il était un des catholiques les plus orthodoxes, il défendait l'immaculée conception contre les dominicains. Les humanistes alsaciens, qui étaient ses amis ou ses disciples, n'avaient pas d'autres opinions que les siennes102. Effrayé de la hardiesse des poètes,
100 Klùpfel, De vilu et scriptis Conradi Celtis. Fribourg 1827, 2 P. in-4°. F. von Bezold, Conrad Celtes, der deutsclie Erzhumanist; Hist. Zeitschrift, T. 49, 1883.
101 Der Briefwechsel des Mutianus Rufus, lierausg. von Krause. Cassel 1885.
102 C. Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle. Paris 1879, 2 vol.
Wimpheling prit contre eux la défense du moyen âge ; tout le groupe alsacien le suivit dans cette croisade, (mon croyait urgente pour sauver 1 église. Il dirigèrent leur attaque principalement contre Jacques Locher, professeur de poésie à Ingolstadt. Locher, turbulent et vaniteux, mais plein d'esprit, se raillait de la routine des scolastiques, expliquait dans ses leçons les poètes païens, comparait saint Augustin à Platon, saint Jérôme à Cicéron, saint Ambroise a un sénateur romain, Grégoire le Grand à un stoïcien103. Les Slrasbourgeois trouvèrent cette audace intolérable; Geiler de Kaisersberg vit presque un sacrilège dans les coups portés aux « théologiens disputatifs »; Wimpheling fit l'apologie de « la noble et subtile dialectique qui procède par questions », et signala les dangers de la lecture des païens à cause «. de leurs fables mensongères et de leur frivolité » ; il ne fit grâce qu'au pieux Virgile, le seul qu'outre Prudence et Baptiste de Mantoue il voulait voir expliqué dans les écoles. Quand survint la Réforme, Wimpheling, qui par ses écrits contre l'immoralité des prêtres et des moines et sur les abus du régime romain avait aidé à détourner les laïques du clergé, y applaudit d'abord, il en espérait un redressement des griefs de la nation germanique; mais dès que Luther se prononça aussi contre les dogmes et les cérémonies, il n'eut plus le courage de le suivre.
Une autre tendance est représentée par un homme plus savant et plus célèbre, Didier Érasme, qui, né vers 1465 à Rotterdam, vint après de fréquents voyages se fixer à Bâle, où il devint le centre d'une réunion d'érudits, dont plusieurs ont joué plus tard un rôle distingué104. Dans le monde littéraire il jouissait
103 Zapf, Jakub Locher genannt Plulomums. Augsb. 1802. — Hehl , lier scltwàbitichc Humanist J. L. Ehingen 1873, 3 P., in-4°.
104 Opéra, ed. Glericus (Leclerc). Leyde 1703, 11 vol. in-f°. — De Burigny, Vie d'Érasme. Paris 1757, 2 vol. — (Jortin), The Wfe of Erasmus. Londres