‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 205 sur 215 · L'HUMANISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

L'HUMANISME ALLEMAND

ne sont pas sans mérite. Mais c'est surtout comme philologue qu'il s'est occupé de la Bible; les services qu'il a rendus sous ce rapport, et qui sont incontestables, ne prouvent rien en faveur de son christianisme personnel.

Pendant qu'il évitait encore toute controverse, un savant non moins illustre, Jean Reuchlin, fut entraîné dans une querelle qui mit aux prises les humanistes et les partisans de la scolastique108. Jean Reuchlin, dit Capnion, né à Pforzheim en 1455, était jurisconsulte ; à Paris et à Bâle des réfugiés byzantins lui enseignèrent le grec; en Italie il apprit l'hébreu et se laissa gagner aux spéculations de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole. Après avoir étudié les livres rabbiniques, il publia en l/|9/i un traité de verbo mirifico, mélange d'éléments chrétiens, platoniciens, pythagoriciens et kabbalistiques ; Reuchlin veut prouver que toute vraie sagesse vient des Hébreux et que l'Ancien Testament contient, sous le voile d'allégories, toute la doctrine de l'église. 11 resta convaincu de la vérité de ce système ; encore en 1516 il fît paraître un livre de arte cabbalistica. Il rendit un service plus réel par sa grammaire hébraïque, imprimée d'abord en 1506 10°.

Quand le juif converti Jean Pfefferkorn, de Cologne, accusa ses anciens coreligionnaires de se servir de livres remplis d'outrages contre le christianisme, et qu'il demanda, d'accord avec la faculté de théologie, la destruction de toute la littérature hébraïque à l'exception de l'Ancien Testament, Reuchlin, invité

108 J. Maius, Vita Reuchlini. Durlach 1687. — Mayerhoff, Reuchlin und seine Zeit. Berlin 1830. — L. Geiger, ./. Reuchlin, sein Leben und seine Werke. Leipzig 1871. — Reuchlins Briefwechsel, herausg. von L. Geiger. Stuttg. 1875.

109 Ce ne fut pas la première ; déjà en 150-4 l'imprimeur strasbourgeois Jean Grûninger avait inséré dans son édition de la Margarita philosophica une petite grammaire hébraïque par le lïére mineur Conrad Pellicanus de Rouffach.

par l'empereur Maximilien à donner son avis, proposa de conserverie Talraud, la Kabbale, les commentaires des Écritures et les livres liturgiques, et d'anéantir seulement ceux: qui traitaient des sciences occultes. Menacé d'un procès pour cause d'hérésie par l'inquisiteur de Cologne, le dominicain Jacques de Hogstraten, Heuchlin fit des tentatives d'accommodement, qui ne rendirent ses adversaires que plus décidés à le poursuivre, ïl ne songea plus alors à faire acte de soumission; il publia en 1513 une apologie contre ses calomniateurs. L'empereur aurait voulu que les deux, parties gardassent le silence, mais ce n'était plus possible. Il ne s'agissait plus d'une querelle personnelle entre Reuchlin et les théologiens de Cologne, la lutte prit des proportions plus vastes, elle devint un conflit entre la science laïque et l'autorité cléricale ou, comme dit un contemporain, un contlit entre les lumières et la barbarie. La question des livres juifs perdit de son importance ; les défenseurs de Reuchlin ne se soucièrent pas davantage de sa philosophie kabbalistique, ils ne virent en lui que le représentant de leur cause commune, persécutée par ces scolastiques qu'ils méprisaient si profondément. Il se forma deux, camps, dans l'un les moines mendiants et les théologiens, cherchant partout l'hérésie; dans l'autre, les humanistes, les poètes, les littérateurs laïques, résolus à combattre pour la liberté de leurs études. Parmi ces derniers, un des plus ardents était le petit-neveu de Reuchlin, le jeune Philippe Mélanchthon, qui étudiait alors à Tubingue; en 1514 il publia, de concert avec le professeur Jean Hildebrand, un recueil de lettres adressées à Reuchlin par des savants de tous les pays, afin de montrer au monde quel était l'homme qu'à Cologne on osait attaquer 110.

110 Clarorum virorutn npistolœ ad Reuchlinum. Tubingue 1514, in-4°, Nouv. éd.. augmentée d'une 2" partie. Haguenau 1519, in-4°.

g 101. I, 'HUMANISME ALLEMAND.

Hogstraten ayant sommé Reuchlin de comparaître a Mayence, il en appela au pape. Celui-ci chargea l'évêque de Spire de l'examen de la cause; le résultat fut l'absolution de Reuchlin et la condamnation de l'inquisiteur aux frais de la procédure. Pfefferkorn lança un nouveau pamphlet contre les juifs et contre « le vieux pécheur qui les défendait » et dont à Cologne on brûla les livres. La faculté de théologie obtint de divers côtés, entre autres de la Sorbonne, des adhésions à sa sentence; d'autre part, des princes, des savants, des cardinaux intervinrent pour Reuchlin auprès du pape. La commission, que celui-ci avait instituée pour prononcer un jugement, se tira d'embarras en traînant l'affaire en longueur. Le chevalier François de Sickingen s'en mêla; il signifia aux dominicains de Cologne que s'ils ne payaient pas les frais du procès, ils auraient à compter avec lui ; cette menace fit son effet, les moines s'exécutèrent. Reuchlin mourut en 1522, affligé des progrès que faisait la Réformation.

L'étrangeté de ses idées philosophiques et un certain manque d'initiative l'avaient empêché de se mettre résolument à la tête du parti humaniste qui avait embrassé sa cause. Au commencement de la lutte, qu'il n'avait pas cherchée, ce parti, croyant avoir trouvé en lui son chef, s'était appelé celui des reuchlinistes ; il n'avait pas tardé à dépasser le terrain des livres juifs, trop étroit pour ses aspirations. II attaquait « les théologistes j> par des satires, dont les plus célèbres sont les Lettres des hommes obscurs, opposées en apparence à celles des hommes illustres adressées à Reuchlin Elles sont censées écrites par d'anciens

111 Epistolœ obscurorum virorum ad vencrabilem virutn magistrum Ortwinuin Gratium. A la fin : In Venetia impressum in impressoria Aldi Minutii (sic), in-4°. Imprimé en 1516 à Haguenau. Il y eut plusieurs collaborateurs, dont le principal était Joseph Jâger, de Dornheim en Thuringe, dit Crotus Rubianus, depuis 1515 professeur à Erfurt. L'édition la plus récente est celle de Bocking, supplément aux œuvres de Ilutten, 1864, et la même année à part in-16.

élèves d'Ortwin Gratius, professeur de littérature latine à Cologne; ces personnages, appelés de noms baroques, comblent leur maître de compliments, lui posent des questions de grammaire, de philosophie, de casuistique, lui racontent leurs aventures et leurs orgies, se plaignent des humanistes qui méprisent la vraie théologie, le bon latin, les moines, les reliques, les indulgences; ils demandent l'extermination de ces hérétiques. Les idées, le ton, le langage, l'ignorance, la trivialité des mœurs qui régnaient dans les écoles, sont imités si parfaitement, Reuchlin et les reuchlinistes sont si maltraités, Gratius, Pfefferkorn, Hogstraten sont exaltés d'une manière si naïve, que d'abord les théologiens s'y laissèrent prendre ; ils crurent que les lettres étaient l'œuvre d'un des leurs pour se venger des humanistes. Dans le Brabant un prieur des dominicains acheta des exemplaires pour les distribuer en cadeaux ; en Angleterre, les moines, s'imaginant qu'on ne s'égayait que du style barbare des lettres, abandonnaient volontiers la forme, pour ne retenir que « la gravité des pensées ». Mais on s'aperçut bien vite de la mystification; par une bulle du 15 mars 1517 Léon X défendit la vente du livre; cette même année parut une nouvelle édition, augmentée d'une seconde partie, dont l'auteur principal fut probablement Ulric de Hutten.

Après de bonnes études et une jeunesse fort agitée, le chevalier Ulric de Hutten prit dès cette époque une part très active à la lutte112. Né en 1488, il avait alors vingt-neuf ans. Il surpassait en verve la plupart des humanistes; ardent, passionné, maniant la plume comme l'épée, il ne redoutait aucun

112 L'édition la plus complète, quoique peu commode, des œuvres de Hutten fut donnée par Bôcking. Leipzig 1859 et suiv., 5 vol. et 2 de supplément. — Wagenseil, Ulrich von Hutten. Nùremb. 1823. — Zeller, U. de. H., sa vie, ses œuvres, son époque. Paris 1849. — Strauss, 17. v. H. 2e éd. Leipzig 1871, 2 vol.

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