‹ Précis de l'histoire de l'Église réformée de Paris d'après des documents en grande partie inéditsChapitre 10 sur 120 · PRÉCIS DE LHISTOIRE · texte numérisé non relu

PRÉCIS DE LHISTOIRE

catholiques en voyant toute la religion chrétienne ramenée a lÉvangile, à Jésus, et les saints, la Vierge elle-ménae remplacés chez les protestants par le Christ, seul médiateur. Aujourd'hui plus que jamais, depuis que le culte de la Vierge a pris des proportions inouies, ce nom de Chhslaudins nous distinguerait nettement de l'Église romaine. Ce mot s'est perdu el à jamais effacé du langage usuel ; mais il est bon que le souvenir en soit conservé. C'est un de ces mots significatifs qui renferment tout un enseignement et dont l'histoire doit garder mémoire.

Si l'Eglise de Paris n'est pas le centre de population prolestante le plus ancien . elle a cependant contribué pour une grande part aux origines de notre communion. Paris a vu dans ses murs le premier enseignement protestant . le premier martyr mis à mort en France. le premier pasteur et le premier consistoire institués, et enfin le premier synode national: ce sont Ta, avec la Saint-Barthélémy, les traits distinclifs de l'histoire protestante de la capitale pendant le seizième siècle. Autour de ces faits essentiels se groupent maintes circonstances d'un puissant intérêt.

C'est à Paris, disons-nous, et de plus c'est dans l'Université qu'a retenti, dès le commencement du siècle, le premier enseignement protestant. L'Université de Paris, ce rempart inexpugnable de l'intolérance, où, en 1492. avait été prononcé d'enthousiasme le serment de fidélité a la doctrine catholique par excellence . l'Immaculée Conception . l'Université de Paris vit un de ses membres , un de ses professeurs, proclamer le premier en France le dogme capital de la Piéformalion. Cela devait être. Toutes les fois qu'un corps officiel réussit à proscrire autour de lui el a rendre impossible ou muette la libre pensée, c'est dans son propre sein qu'éclate la révolte: jusle châtiment, glorieuse revanche de l'esprit humain , que Dieu n'a pas créé libre pour qu'il se laisse asservir. Comme les ecclésiastiques seuls avaient alors le droit el le moyen d'étudier les questions religieuses, c'est le moine Luther, c'est le curé Zwingle, c'est Calvin, curé de Pont-l'Évêque. c'est Lefèvre dÉtaples . grand-vicaire de l'évêque de Meaus. qui donnèrent le signal.

Lefèvre est le premier en date, quoique le dernier en influence el en valeur réelle, parmi les chefs de la Réforme. Le caractère fail les héros, et . pour devenir un réformateur, il lallail de Ihéroïsme.

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Ce sont les convictions fortes et les fermes courages qui changent la face du monde. Mystique plutôt qu'homme de principes ou homme d'action, Lefèvre ne fut qu'un savant pieux et clairvoyant, mais timide, et ne forma guère que des mystiques. Professeur de philosophie et de mathématiques au collège du cardinal Le Moine a Paris, puis grand-vicaire a Meaux, il fut ensuite obligé de fuir a Strasbourg 5 mais rappelé plus tard et établi h la cour comme précepteur du troisième lils de François I", qu'il éleva dans des sentiments protestants, Lefèvre exerça une grande influence, en particulier par sa traduction de la Bible en langue vulgaire. Dans ses Commentaires sur les épîlres de saint Paul, qui parurent en 1512 à Paris^, il mit en lumière le dogme de la justification par la foi. C'est de ce dogme que sortit et que devait sortir la Piéforme. Le proclamer, c'était ramener le christianisme du dehors au dedans, des actes extérieurs , pèlerinages , indulgences achetées , messes payées, etc., à la vie morale et religieuse ; c'était en appeler de l'autorité du clergé h la conscience et à l'Évangile; c'était mettre la foi, qui est un principe de vie individuelle, à la place de l'obéissance passive et des pratiques matérielles de la dévotion catholique. De ce seul point : la foi, devait sortir tout entière la régénération de l'Église; la foi était le levier qui allait soulever le monde. Ce point n'est pas le seul que Lefèvre ait touché, et ses écrits, dont la liste est très-longue, contiennent sur bien des questions une opinion décidément protestante. Mais Lefèvre n'eut jamais le courage d'aller jusqu'au bout de sa doctrine; cette hardiesse n'était pas même dans la nature de son esprit. Du reste , il fut pour son temps un érudit de premier ordre, il doit compter parmi les hommes d'élite qui ont rendu le plus de services 'a la cause des lettres et des sciences renaissantes. Irréprochable de mœurs, profondément pieux, éminent pour son temps en philosophie, savant en mathématiques aussi bien qu'en théologie, la gloire lui reste d'avoir donné le premier signal de la Réforme en France, et d'avoir activement travaillé 'a réformer l'Église, soit à Paris par ses écrits et ses enseignements, soit a Meaux comme grand-vicaire, sans jamais cependant se séparer de Rome.

1 C'est ce livre fameux que nous prenons pour point de départ. On pourrait remonter plus haut. Ce n'est pas le premier écrit de Lefèvre où perce la foi nouvelle; mais c'est celui où elle se produit au grand jour avec le plus de nellelé et d'ampleur, c'est celui qui a le plus puissannuent agi sur ses contemporains.

Lorsque Lefèvre démontrait a Paris la justification par la foi , Luther élait encore un moine auguslin qui cherchait en vain la paix de l'âme dans les austérités du cloître et disait la messe tous les jours; Zwingle exerçait en bon catholique ses fonctions de curé a Claris, et Calvin était au berceau.

Le plus illustre et le plus courageux des disciples de Lefèvre fui le réformateur Farel, qui exerça plus tard sur la vie de Calvin une si haute influence. Marguerite de Valois, reine de Navarre, sœur de François P'', fut surtout éclairée par les travaux de Lefèvre sur l'Écriture.

Un autre personnage plus puissant que Lefèvre le favorisait et partageait ses vues. C'était un des deux ou trois hauts-justiciers qui partageaient alors dans Paris l'autorité avec le lieutenant civil et le lieutenant criminel (sans compter les abbés moins importants de Sainte- Geneviève et de Saint-Martin-des-Champs, et la police spéciale du Parlement). L'abbé de Saint-Germain-des-Prés était alors Guillaume Briçonnet , comte de Monlbrun , qui devint bientôt évêque de Meaux. Le domaine de cette fameuse abbaye contenait une partie considérable de Paris et était une sorte de ville distincte, ayant sa police, sa justice et son administration à part, où tout relevait du seigneur-abbé, comme tout , sur le territoire de l'Université, relevait du recteur magnifique 5 le faubourg Saint-Germain fut dès lors, et pour longtemps, le centre et le refuge du protestantisme parisien ; aussi les catholiques l'appelèrent-ils bientôt la petite Genève. Maints ouvrages de Lefèvre sont datés de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et en particulier ses fameux Commentaires sur saint Paul. Pendant la première époque de notre histoire , l'Université et l'Abbaye, c'est-àdire les régions aujourd'hui vulgairement appelées Quartier latin ou des Écoles et faubourg Saint-Germain , en d'autres termes, tout ce qui existait alors sur la rive gauche de la Seine, depuis le faubourg Saint-Marcel jusqu'au delà du Pré-aux-Clercs, étaient habités de préférence par les protestants. C'est, au contraire, aujourd'hui la partie de la capitale oîi le catholicisme a le plus d'établissements de tout genre, où l'on rencontre le plus de prêtres et de séminaristes, de religieuses et de moines. Il paraît que lorsque l'abbé de Saint- Germain et le recteur de l'Université, ces deux rois de la rive gauche, voulaient sévir contre les protestants, leur police moins bien

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faite, et moins bien secondée par la population, laissait pins facilement déjouer ou fuir la persécution.

Lorsque Briçonnet, après un voyage à Rome, qui le rendit moins catholique et plus ardent à la Réforme, eut été promu à l'évêché de Meaux , il appela auprès de lui Lefèvre comme grand-vicaire, et, de concert avec lui , ouvrit les chaires de son diocèse aux prêtres et aux moines qui voulaient réformer l'Église, tels que Gérard Roussel, Courlault, Bertheaut, Michel d'Arande et François Valable. C'est ainsi que de Paris la Réforme fut transplantée a Meaux. Mais les convictions vagues de ces mystiques et leur principe même leur permirent de rester indifférents a toute vérité qui aurait trop nui 'a leurs intérêts. A Meaux, l'Église fit des progrès rapides; mais, en 1523, Briçonnet lui-même, effrayé par la persécution naissante, fut le premier a les arrêter. Et dès lors ce fut surtout à Paris que se développa la révolution religieuse, déjà commencée dans bien des esprits.

Paris était depuis longtemps la première ville universitaire du monde. Depuis la Renaissance plus que jamais, les étudiants qui y affluaient de toutes parts étaient animés d'un ardent esprit d'investigation et d'examen. Une fois éveillé h la voix de Lefèvre, cet esprit indomptable et audacieux ne devait plus s'endormir. Qu'on se rappelle d'ailleurs quelle large place tenait alors la théologie dans les études; on comprendra que l'Université de Paris devint bientôt, malgré elle, le foyer le plus actif et le plus ardent de l'hérésie. Nous en fournirons bien des preuves, et nous verrons les nobles, les ouvriers, les bourgeois surtout, suivre l'exemple des étudiants.

En 1523, arriva dans Paris, à peine âgé de quatorze ans, celui de tous ces écoliers avides de s'instruire, qui devint le plus illustre propagateur de la foi prolestante, Jean Cauvin. Cet enfant, qu'on éloignait de Noyon parce que la peste y sévissait, avait déj'a le titre et en |)artie le revenu de chapelain de la Gésine (c'était une des chapelles de la cathédrale de Noyon). Il fréquenta d'abord le collège de la Marche, puis celui de Montaigu et habita même (iiielque temps ce dernier collège , dont les bâtiments existaient encore il y a peu d'années 5 devenus sous la Révolution la prison de Montaigu , ils reçurent plus tard la bibliothèque Sainte-Geneviève, et le vaste édifice où se trouve aujourd'hui celte bibliothèque couvre l'emplacement de l'ancien collège. Calvin passa quatre ans a Paris, et quand il en partit par ordre

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de son père pour étudier le droit à Orléans , il avait déjà reçu les premiers germes de la foi protestante et, dit-il, «quelque gousi de la vraye piété.» Celte double éducation de jurisconsulte et de théologien eut une grande inlluence sur les idées dogmatiques de Calvin.

Cependant le clergé et l'Université de Paris réagissaient de toutes leurs forces contre l'esprit nouveau. En 1521 , Luther ayant envoyé à la Sorbonne son livre de la Captivité de Babylone, en demandant l'opinion de ce corps célèbre , la réponse fut une condamnation pleine des colères les plus extravagantes ; Luther y était assimilé à Mahomet, et l'extermination par le fer et le feu invoquée contre lui et ses adeptes, comme le seul argument à employer. L'Université et les prêtres étaient soutenus dans cette résistance furieuse , soit par le pape, qui leur envoya les instructions les plus rigoureuses, soit par le parlement et surtout par la mère de François I", Louise de Savoie, bigotte et cruelle, qui régna au nom de son iils pendant les longues guerres et la captivité de ce roi beaucoup trop vanté. Le roi luimême fut tour à tour tolérant par indifférence religieuse, par amour pour la nouveauté, et persécuteur cruel jusqu'à l'atrocité quand il voulait, au prix du sang huguenot, se concilier les papes, imaginant follement arriver par eux à dominer l'Italie et h posséder le Milanais.

En lo2i eut lieu, sur la place de Grève, le premier martyre protestant qui se soit accompli en France. Il est vrai qu'en 1523 Jean Leclerc, cardeur de laine, qui avait osé continuer l'œuvre abandonnée par les prédicateurs de la Réforme à Meaux, avait été fouetté cinq jours dans cette ville, et, au troisième, marqué au front d'un fer rouge, tandis que sa mère l'encourageait du milieu de la foule par ce cri héroïque : Vive Jésus-Christ et ses enseignes ! Il est vrai encore qu'en 1524 ce même Jean Leclerc, ayant brisé des images a Metz par un emportement de zèle plus fanatique qu'éclairé, périt dans le plus épouvantable supplice : il eut le poing coupé, le nez arraché avec des pinces rougies au feu , les bras et la poitrine tenaillés, et fut ensuite jeté sur un bûcher. Mais a cette époque l'évêché de Metz ne faisait point partie de la France.

Jacques Pavannes ou Pauvent était un étudiant, un disciple de Lefèvre; il l'avait suivi a Meaux et de la était revenu à Paris. Il avait soutenu des thèses contre le culte de la Vierge et des saints , le dogme du purgatoire et l'usage de l'eau bénite ; il se réiracla une pre-

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micre fois devant le danger, mais s'en repentit aiissilôt et répara sa faute par une mort intrépide. Il adressa a la foule , avant de mourir, une allocution sur la sainte Cène, dont l'effet fut très-grand sur ses auditeurs. «Je voudrais, disait l'un d'eux, qui était docteur en théologie, quePavannes n'eût point parlé, quand il en coûterait a l'Eglise un million d'or.»

Peu après, le parvis de Notre-Dame fut le théâtre d'une exécution pareille. On y brûla un protestant qui avait été ermite à Livry; le bourdon de la cathédrale sonnait 'a toutes volées pour « émouvoir le peuple de toute la ville.»

La place Maubert devint bientôt le lieu le plus ordinaire de ces actes de foi. Il serait trop long de signaler toutes les victimes dont les noms sont encore connus , et bien d'autres ont été oubliés. Parmi les plus dignes de mémoire , nous devons nommer un homme que François F'" aimait et honorait , un gentilhomme savant et d'une grande piété, Louis de Berquin. Ses écrits, saisis par ordre du parlement avec ceux de Luther, dont quelques-uns avaient été traduits par lui, fournirent les moyens de l'accuser. Son crime était d'avoir soutenu les principes de la Réforme contre des docteurs de Sorbonne tels que Beda (Bedier), Démocharès (de Mouchi) et de Quercu (Duchène). Il fut sauvé une première fois par l'amitié du roi. Mais ce ne fut qu'un temps de répit. Ses ennemis étaient de ceux qui ne pardonnent pas. D'ailleurs un incident auquel il était tout à fait étranger précipita sa condamnation. Une statue de la Vierge, à l'angle de la rue des Rosiers et de celle des Juifs , se trouva brisée un matin. Les luthériens furent, à tort ou a raison, accusés de ce sacrilège , et la population de Paris, irès-calholique alors, s'exaspéra contre eux; le parlement, le clergé, le roi môme s'irritèrent. On ne songea plus qu'à faire des exemples.

On commença par consacrer toute une semaine aux processions expiatoires du clergé, de la Sorbonne, des bourgeois. François y alla deux jours de suite , le premier pour demander pardon 'a l'image mutilée; le lendemain , pour la remplacer de ses propres mains par une autre en argent. La Vierge brisée fut portée en pompe 'a Saint- Gervais, oii elle ne manqua pas, tout aussitôt, d'opérer des miracles. Deux conseillers du parlement de Paris, revêtus de l'autorité du Saint-Siège, à la demande de Louise de Savoie, et par un bref de ClémentVK, déclarèrent Louis de Berquin hérétique et relaps. L^29. Le

parlement le condamna a être brûlé, mais après avoir été étranglé. On prit pour son exécution des précautions extraordinaires. Une garde de six cents archers le conduisit au supplice sur la place de Grève; et, quand il voulut parlera la foule, ces soldats couvrirent sa voix de leurs cris , « clameurs commandées , a ce qu'on pense , » dit Érasme. Il montra jusqu'à la lin le plus grand calme et une parfaite simplicité.

Peu après, Calvin revint a Paris des écoles d'Orléans et de Bourges. Quoique curé titulaire de Saint-Martin de Marteville et ensuite de Pont-l'Évêque, il continuait ses profondes études. Ce fut h Paris qu'il écrivit son premier livre, un commentaire sur \e De Clementiâ de Sénèque. Très-lié avec Etienne des Forges, riche marchand de Tournay qui mourut sur le bûcher au cimetière Saint- Jean . Calvin fit des progrès rapides dans la foi. Il fut bientôt obligé de fuir. Nicolas Cop, recteur de l'Université, qui voyait de bon œil et partageait ses opinions religieuses, le chargea de composer le discours qu'il devait, selon Tusage, prononcer en chaire le 1" novembre 1533, jour de la Toussaint, dans une des églises de Paris. Malheureusement, quelques moines qui se trouvaient dans l'église des Mathurins (bâtie sur une partie des Thermes de Julien), reconnurent des hérésies dans le discours du recteur et le dénoncèrent au parlement, Calvin fut bientôt dénoncé à son tour. Malgré un voyage qu'il fit a la cour, qui se trouvait en Provence avec le roi, cette affaire qu'on espérait assoupir s'aggrava. Cop s'enfuit à Bâie. Calvin, surpris dans le collège de Forteret, qu'il habitait alors, s'évada, dit-on, par une fenêtre; ses livres et ses papiers furent saisis. On y trouva des lettres qui donnèrent des armes à la persécution; mais Marguerite de Navarre réussit pour cette fois à détourner l'orage.

En 1533, cette princesse, amie de Briçonnet et de Lefèvre, mais plus persévérante qu'eux, fit prêcher au Louvre, pendant le carême, son aumônier Gérard Boussel , donnant ainsi un exemple suivi plus lard et plus hardiment par sa peliie-fîlle, Catherine de Navarre, en ce même palais, qui, dans l'intervalle, était devenu si fatal aux protestants. Marguerite, que Charles-Quint appelait un prodige de la nature, était un des meilleurs et des plus savants esprits de son temps; sans se déclarer ouvertement contre le catholicisme, elle a écrit des livres mystiques dont l'authenticité est plus certaine que celle des contes licencieux publiés sous son nom. Les Marguerites de la Mar-

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guerile des princesses, le Mirouer de l'âme pécheresse el la Iraduclion de l'hymne Salve Regina , où elle applique à Jésus-Clirisl loul ce que Toriginal attribue a la Vierge, contiennent des preuves positives de sa foi. Aussi fut-elle attaquée avec acharnement. Un cordelier, Toussaint Lemaud, dit en chaire qu'elle méritait d'être jetée 'a la Seine dans un sac. Elle eut peine à obtenir de son frère irrité la grâce de ce moine, auquel François voulait faire subir le supplice même qu'il avait inventé pour sa sœur. Mais le roi châtia les régents du collège de Navarre a Paris, pour avoir, dans une comédie jouée par leurs écoliers, représenté Marguerite jetant fuseau et quenouille et lisant la Bible , « ce qui la changeait en furie d'enfer.»

En octobre 1533, François I" revint de Marseille, fier d'avoir négocié avec le pape Médicis (Clément VU) le mariage de l'héritier du trône avec la nièce du Pontife, cette déplorable Catherine, dont quelques écrivains récents n'ont pu atténuer la corruption profonde qu'en prouvant combien sa famille et ses alentours étaient pires qu'ellemême, chose h peine croyable, mais vraie au fond. Une des conditions de ce mariage follement désiré par le roi, une condition non écrite, mais d'autant plus expresse, était qu'il sévirait contre les hérétiques. Il n'y manqua pas.

Les prédications favorables a la Réforme furent rigoureusement interdites 5 toute assemblée de protestants empêchée; on défendit même l'enseignement privé, l'exercice solitaire du culte évangélique. Piéduits a un silence absolu, quelques protestants imprudents firent imprimer secrètement a Neuchâlel et apporter a Paris par un d'entre eux des affiches ou 2)lacards, comme on disait alors, iniilnlés : Articles véritables sur les horribles , grands et importables abus de la messe papale, inventée directement contre la sainte Cène de Notre Seigneur, seul Médiateur et seul Sauveur, Jésus-Christ. On y attaquait les papes, les cardinaux, les évêques et les moines.

A Paris et à Blois , où se trouvait la cour, ces placards apparurent un matin de tous côtés. Le roi fut saisi de colère en en trouvant un, le matin, sur la porte de sa propre chambre. Dans les rues, il se formait des attroupements devant chacune de ces affiches. On y disait que c'était le signal d'un complot des luthériens pour incendier les églises et massacrer les catholiques. La fureur et une panique insensée étaient partout. Le clergé soufflait de toutes ses forces ce triste

feu. Le cardinal de Tournon aiguillonnait lirritalion de François P^ Le lieiilenanl criminel Jean Morin s'acquit les éloges de la populace, du parlement et des prêtres, par ses cruautés : il se fit aider activement dans ses recherches et ses condamnations par un luthérien apostat, qu'on appelait hgalnier. Cet homme avait rempli une fonction de confiance, qui plus tard fut fort en honneur dans les Églises du Désert au Midi , celle ô'averlisseur pour les assemblées.

Un catholique, un Bourgeois de Paris , dont les mémoires ont été publiés en 1854 , énumère avec grande approbation les exécutions de huguenots qui eurent lieu le 10 novembre au cimetière Saint-Jean, les jours suivants aux Halles et a la place Maubert^ le 18, rue Saint- Antoine ; le 19 , place Maubert ; le 4 décembre , au Temple ; le o, au pont Saint-Michel: le 21. (plusieurs) rue Saint-Honoré et devant Psolre-Dame: une le 22, le 10 et le 19 février; deux le 26; une le 3 mars, a Saint-Germain-lAuxerrois ; le 5 mai, deux au Marchéaux-Pourceaux et une au carrefour du Puils-Sainte-Geneviève. Tous ces martyrs furent brûlés vifs, quelques-uns en outre traînés sur la claie; un d'entre eux avait eu le poing coupé sur une place publique avant d'être brûlé sur une autre ; plusieurs furent suspendus au-dessus du feu 'a des chaînes de fer. C'étaient ou des ouvriers ou de riches bourgeois, une femme, un étudiant, quatre très-jeunes gens, un jeune paralytique, Barthélémy Milon , dont l'histoire est touchante.

Tous ces supplices et le cri de Mort aux hérétiques! dont retentissaient continuellement alors les rues de Paris, n'étaient que le prélude d'une abominable fête, connue dans l'histoire sous le nom de Procession généralissime.

Ce fut le 29 janvier lo3o. Une foule immense de Parisiens, une multitude d'étrangers et de campagnards accourus pour ce spectacle remplissaient les rues où passa le cortège. On n'avait jamais rien vu de plus éclatant. Une foule de reliques, celles de Sainte-Geneviève et de la Sainte-Chapelle , la couronne d'épines, un morceau de la vraie croix , le fer de lance, un des clous, etc., étaient portés en tête de la marche et suivis d'un clergé très-nombreux , cardinaux, archevêques et évêques, prêtres, moines et religieuses. Le roi venait ensuite, tête nue, ponant un cierge; puis ses trois tils et toute la cour en même apppreil; le parlement, en robes rouges, les corps de métiers et toutes les confréries marchaient après eux. Devant chaque maison,

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les bourgeois se tenaient debout , un cierge à la main , et s'agenouillaient au passage du saint Sacrement. Pendant cette procession, six personnes furent brûlées vives sur différentes places de Paris, aux huées du peuple, «tellement esmeu , que peu s'eji fallait qu'ils ne les arrachassent des mains du bourreau pour les déchirer.)) Leur supplice cependant était assez cruel pour contenter la haine la plus sanguinaire. Ils étaient suspendus au-dessus d'un bûcher avec des chaînes 5 on les plongeait dans le feu et les en relirait tour a tour pour prolonger leurs tortures. Cela s'appelait Vestmpade , et le nom en est resté a une des places de la rive gauche. On attendait le roi pour commencer cet horrible supplice, et Ton dit qu'il en fut témoin six fois dans ce seul jour sans pitié ni remords. Le roi , la reine et les princes dînèrent dans la grand'-salle de l'évêché ; la , François , sur un trône qui lui avait été préparé, déclara avec colère devant une grande partie du clergé et de la noblesse, devant le parlement et plusieurs ambassadeurs étrangers qui avaient pris part à la procession du matin , que, «s'il avait un sien membre infecté de cette doctrine, il l'arracherait , de peur que le reste n'en fût corrompu. »

Une ordonnance du roi institua la peine de mort, non-seulement contre les hérétiques , mais contre quiconque leur donnerait asile, et promit le quart de leurs biens a ceux qui les dénonceraient. Dès lors, les exécutions ne cessèrent plus a Paris jusqu à la fin du règne, ni pendant le suivant. Elles avaient lieu partout , mais le plus souvent à la Grève, à la Croix-du-Trahoir (près de la fontaine de l'Arbre-Sec, rue Saint-Honoré), aux Halles, au cimetière de Saint-Jean, au bas de la rue de la Iluchette et surtout a la place Maubert , toujours aux grands applaudissements de la foule. Aussi Théodore de Bèze appellet-il Paris «ville sanguinaire et meurtrière entre toutes celles du monde. )>

Les martyrs étaient de toute condition : le secrétaire du cardinal Jean de Bellay, évêque de Paris, un marchand-drapier de la rue Saint- Denis, un médecin, une maîtresse d'école, un maçon, des libraires ou du moins des gens surpris vendant ou distribuant des livres protestants. Le plus remarquable de ces derniers se nommait Chapot; un docteur de Sorbonne, appelé Maillard, fut chargé de l'accompagner au bûcher. On espérait qu'il se dédirait. Arrivé sur la place Maubert, on le laissa parler debout sur la charrette, mais soutenu

par deux hommes, parce que la torture extraordinaire lavait brisé sans qu'il consentît à nommer ceux qui avaient acheté ses livres^ Voyant que son discours était une éloquente prédication de la foi réformée, on rinternompit en se hâtant de Télrangler et de le jeter mort sur le bûcher. Maillard , irrité, obtint de h chambre ardente. qui envoyait alors tant de victimes au bourreau , que désormais ceux qui refuseraient d'abjurer auraient la langue coupée avant de sortir de la prison.

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