HENRI II
Il serait monotone et fort long de donner même un rapide abrégé des supplices subis a Paris sous François I" et son flls , et rapportés par Crespin dans le Martyrologe protestant , avec les détails souvent les plus complets de noms propres, de dates et de circonstances.
Je crois devoir rappeler cependant un pauvre cousturier (tailleur), qu'on choisit comme le plus ignorant des prisonniers, pour le faire disputer devant Henri H contre l'évêque de Màcon , Chaslelain, qui était lui-même un protestant converti. C'était lors de rentrée pompeuse du nouveau roi Henri H à Paris, et au milieu des fêtes du couronnement de Catherine de Médicis. Henri voulut s"amuser de ce débal d'un luthérien et d'un prélat. Le pauvre homme sut tenir tête à l'évêque avec beaucoup de présence d'esprit. M"* la sénéchale (Diane de Poitiers) était présente et voulut lui répondre; il lui imposa silence par une apostrophe si juste et si dure que le roi s'emporta et déclara qu'il le verrait brûler vif. Il le vit en effet, mais eut lieu de le regretter; car, ayant assisté à ce supplice des fenêtres d'une maison de la rue Saint-Antoine, il fut bouleversé par le regard accusateur que tint fixé sur lui le martyr jusqu'à la fin. Depuis, il lui sembla souvent, la nuit, et même le jour, que le regard de ce mourant le poursuivait. Il n'ordonna pas moins de supplices , mais il n'y assista plus. A la même heure que le couturier, trois autres victimes périssaient de même, à la Halle, 'a la place Maubert et a la Grève: c'était encore un
'((Il est bon et expédient, écrit Calvin au duc de Wurtemberg, que vous sachiez. Monseigneur, la façon de procéder qu'on tient envers tous ceux qu'on brusle. C'est qu'après les avoir condamnez , devant que les mener au feu, on les mect à la torture pour leur faire révéler ceux qu'ils coognoissent, tellement que nul ne meurt que tous ne soient eu danger.»
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jour (le procession. Cinq jours après, d'aulres bûchers (urent dressés, et les tourments des martyrs étaient variés à l'infini. Ainsi Florent Venot, ancien prêtre, avant d'être brûlé sur la place Mauberl, avait passé quatre ans en prison a Paris , et les six dernières semaines dans la chausse à Vhypocras. On appelait ainsi une basse-fosse, étroite et a demi pleine de boue , qui se terminait en entonnoir. Le patient n'y pouvait être ni couché, ni assis, ni droit, mais debout sur la pointe des pieds et le corps courbé. On disait que quinze jours y sudisaient pour devenir fou ou mourir; l'exemple de Yenot prouve le contraire. Ainsi encore Nicolas Mail , coupable d'avoir colporté des livres et de persister, malgré la torture, a ne pas dénoncer ceu.x qui les avaient reçus, arriva au bûcher, défiguré par un bâillon énorme qui lui ouvrait la bouche démesurément et en faisait couler le sang des deux côtés. Son corps, mis h nu, l'ut graissé, saupoudré de soufre , et se trouva tout entouré de flammes avant même que le bûcher au-dessus duquel il était suspendu fût embrasé. Il est remarquable que ce crime glorieux de distribuer des livres protestants a toujours été sévèrement puni, tant la doctrine opposée a toujours redouté l'examen. Un autre moyen d'instruction et de propagande donna lieu à un arrêt du parlement en 1552. C'étaient les écoles dites buissonnières <|ue les protestants tenaient dans les environs, n'osant les tenir dans la ville, où le chantre de Notre-Dame avait sur les écoles des droits redoutables pour notre foi.
Depuis quarante ans qu'elle avait commencé, la Réforme n'avait eu d'autres ministres que les écrivains et les colporteurs; car l'institution d'un ministère parmi les prolestants n'avait pas été tentée encore; et les prédicateurs qui, a Meaux ou a Paris, avaient annoncé l'Évangile en chaire, tels que Lefèvre, Couraull, Bertheaut , Michel d'Arande, G. Pioussel , étaient tous des prêtres catholiques ou des moines. En 1555 eut lieu à Paris un fait très-simple en lui-même, mais fécond en conséquences, et que Chandieu, Crespin et Théodore de Bèze racontent sous ce titre : Premier eslabJissemcnt des Églises Françoises^.
Un gentilhomme manceau , le sieur de la Ferrière , s'était fixé à Paris avec sa famille, pour vivre avec plus de liberté et de sûreté
* Des essais d'organisation semblables avaient eu lieu à Meaux en 1546 , et à SU'usbourg, par les soins de Calvi;i, dès 1338.
dans la foi proleslanle. Sa maison, siUiée au Pré-aiix-Clercs , devint un iii;u habiluel de réunion el de cullc. Sa femme élant accouchée , il demanda a celle pelile assemblée qui pourrait baptiser son enfant, déclarant qu'il ne pouvait faire le voyage de Genève avec le nouveauné , et qu'il ne voulait pas le présenter au baptême catholique. On résista d'abord ; mais on linit par se rendre à ses raisons. Après des jeûnes et des prières, on élut pasteur Jean le Maçon, dit La Rivière, fils du sieur de Launay, procureur du roi à Angers. Il n'avait que \ingt-deux ans , mais il avait donné des preuves de persévérance inébranlable dans la foi , malgré les menaces et les larmes de son père. Ayant étudié en droit à Paris, il y était devenu protestant et s'était confirmé dans sa foi à Genève et 'a Lausanne. Il fit bientôt établir un consistoire composé d'anciens el de diacres, « le tout, au plus près de l'exemple de l'Église primitive du temps des apôtres.» Bèze célèbre avec enthousiasme «ces petites communautés» et déclare « cette œuvre véritablement présidée de Dieu , en toutes sortes , surce tout si on regarde les diiïicullés qui pouuoient oster toule espérance « de commencer ceste ordre par la ville de Paris. Car, outre la pre- «sence ordinaire du Roy en icelle, auec tous les plus grands enne- «mis de la Religion estans h ses aureilles, la chambre ardente du « parlement esloit comme une fournaise vomissant le feu tous les «iours. La Sorbonne irauaillait sans cesse a condamner les liures et (des personnes; les moines et autres prescheurs attisaient le feu de «la plus estrange sorte qu'il esloit possible. Il n'y auoit boutique ni «maison tant soit peu suspecte qui ne fût fouillée; le peuple, outre «cela, estant de soy-mesme des plus slolides de France, esloit en - «ragé et forcené.» Après avoir rempli ses fonctions jusqu'en 1562, Jean le Maçon , premier pasteur de l'Église de Paris, paraît avoir été forcé de quitter la capitale. Il exerça son ministère à Angers et y reçut le martyre, .avec le calme d'un pieux héroïsme, a l'époque de fa Saint-Barthélémy.
Le roi publia en juin 1551 l'édit de Compiègne, et en juillet 1557 celui de Chateaubriand, attribuant la connaissance du crime d'hérésie aux juges séculiers aussi bien (ju'aux tribunaux ecclésiastiques , en sorte qu'absous par les uns, on pouvait être pour le même fait condamné par les autres; tandis que toule condamnation pour hérésie était exécutoire sans appel. Il était interdit aux hérétiques de fuir du
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royaume . et à toule personne de rien envoyer à ceux d'entre eux qu avaient réussi à sortir de France, ou d'intercéder pour ceux qui s'y trouvaient encore, ou enlin de recevoir de Genève lettres, livres ou argent. Un tiers des biens fut alloué aux délateurs, et un certificat de catholicité exigé de toute personne suspecte. Les libraires, sans cesse espionnés, ne purent ouvrir les ballots de livres qui leur étaient adressés qu'en présence de deux délégués de la faculté de théologie ou de l'évéqueet du présidial. Non content d'une pareille législation, le cardinal de Lorraine, qui , avec le maréchal de Saint-André et Diane de Poitiers, régnait sous le nom de Henri , fit même établir en France l'inquisition, et le pape nomma trois grands-inquisiteurs, les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et de Châlillon. Ce dernier était frère de Coligny et justement suspect au clergé 5 on crut habile de l'envelopper dans ce système d'atroces rigueu'rs pour l'obliger ou a perdre les siens ou a se perdre lui-même en se déclarant. Mais le parlement refusa d'enregistrer l'édit, aussi impolilique d'ailleurs qu'il était inutile; et cette tentative avorta. Le parlement osa même conseiller au roi de renoncer à la persécution et de « conserver la foi par les mêmes voies qu'on a anciennement suivies pour l'établir,» c'est-à-dire par la persuasion. L'avis était trop juste et trop chrétien; il ne fui pas suivi et il indisposa Henri.
Une grande calamité nationale vint ajouter aux périls déjà extrêmes de nos pères. La sanglante bataille de la Saint-Laurent, perdue parle connétable de Montmorency devant Saint-Quentin, et que Fhili|)pe H célébra en bâtissant le monastère royal de l'Escurial (sur le plan du gril de saint Laurent), fut considérée par les fanatiques comme un châtiment de Dieu pour avoir souffert les protestants. Paris eut peur de l'Espagnol. Les bourgeois avaient ordre de se tenir toujours prêts à sortir en armes; et comme la peur, quand elle saisit une grande ville, ne manque jamais d'y porter le peuple à quelque excès, on saisit la première occasion pour faire cruellement expier aux huguenots la honte et les craintes dont on élait assiégé.
Cette occasion fut trouvée, le 4 septembre lo57, par des prêtres, boursiers du collège du Plessis^ Ils épièrent, dans une maison de la
'Ce collège porte aujourd'hui le n° 115 de la rue Sainl-Jacques et fait partie des bâlimeuts de l'École de droit.
nie Saiiil-Jacqiies, en lace de leur collège el derrière la Sorbonne, une assemblée de protestants. En grand secret, ils firent chercher main forte, amassèrent des pierres aux fenêtres et démolirent même, sans bruit, un pan de muraille pour être mieux pourvus de projectiles. A minuit, quand les trois ou quatre cents huguenots assemblés en ce lieu voulurent sortir après le culte el la Cène , ils furent reçus à grands cris el par une pluie de pierres 5 les angles des rues étaient gardés, des charrettes renversées en travers, el des feux allumés pour éclairer cette scène cruelle. Le siège dura six heures. Pendant ce temps, dans la maison, on avait prié et délibéré en commun sur ce qu'il y avait à faire. Plusieurs se sauvèrent en faisant hardiment, l'épée a la main, des sorties vigoureuses. Mais un d'entre ceux-ci , renversé par une pierre, fut assommé de coups jusqu'à perdre forme humaine, el ses restes hideux , exposés au cloître Saint-Benoît, y furent en hutte aux
* plus ignobles outrages. Plusieurs autres qui s'étaient échappés furent repris dans le voisinage. Des femmes et quehiues enfants, n'ayant pas osé tenter de sortir, se mirent aux fenêtres, demandant grâce, mais ne trouvèrent aucune pitié. Ces malheureux finirent par désirer avec angoisse l'arrivée des magistrats, aimant mieux se rendre à eux qu'à cette multitude furieuse. Enfin, au bout de plusieurs heures, on vil paraître
' avec des soldats le procureur du roi au Châtelel, nommé Martine. Il fît d'abord sortir de la maison tous les hommes, liés deux à deux; malgré les archers, ils furent grièvement maltraités par la foule. Pour éviter aux femmes les mêmes insultes , il voulut les garder prisonnières dans la maison. On lui cria qu'on y mettrait le feu. Il dut céder. En voyant sortir ces femmes, qui, sauf quatre ou cinq, étaient toutes de nobles familles et vêtues selon leur condition, la populace les assaillit de huées et de coups, leur arracha leurs coiffes et leur jeta de la boue au visage. On racontait dans la foule, a propos de cette célébration de la sainte Cène secrète et nocturne, les mêmes abominations qu'on avait dites quinze siècles plus lot contre les premiers chrétiens; ces bruils furent avidement accueillis par les juges et par le roi lui-même.
Cent vingt à cent quarante prisonniers jetés au Châtelel dans les plus affreux cachots, et en trop grand nombre pour l'espace qu'on leur allouait, y souffrirent cruellement; les Psaumes chantés en chœur étaient leur seule consolation. Le lieutenant civil Musnier,
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destitué pour un crime , fut remis en charge et chargé d'instruire le procès de ces tristes victimes. Leurs coreligionnaires tentèrent en vain de les sauver. Une requête au roi en leur faveur fut jetée dans la chambre même de Henri par des mains inconnues. Une Apologie par le pasteur de Chaudieu lut môme imprimée; mais trois réfutations catholiques d'une extrême violence y répondirent coup sur coup. Le consistoire de Paris envoya un de ses pasteurs, Gaspard Cormel, aux princes allemands et aux cantons suisses pour obtenir leur intercession auprès du roi. Cormel prit avec lui Jean Budé en passant à Genève, Bèze îi Lausanne et Farel a Neuchâlel. Tous quatre se rendirent à Worms, 011 se trouvait réunie, sous la direction de Mélanchlhon , une assemblée de théologiens allemands. Celle assemblée les recommanda chaleureusement au duc de Wurtemberg, qui les accueillit parfaitement ^ De là ils allèrent h Zurich, où ils obtinrent l'intercession des cantons suisses. Tout fut inutile. Les trois premiers condamnés furent deux membres du consistoire de Paris, Nicolas Clinet et Taurin Gravelle, et la jeune veuve d'un de leurs collègues. Clinet, âgé de soixante ans et ancien pédagogue, passait a tort pour être ministre et en avoir rempli les fonctions le 4 septembre. Il paraît bien qu'un pasteur, peut-être Le Maçon , avait distribué la sainte Cène; mais, s'il en était ainsi , les fidèles avaient réussi a le sauver. Taurin Gravelle, avocat au parlement de Paris , était parent de Bertomier (ou Barthomier), propriétaire de la maison de la rue Saint-Jacques, alors absent; et c'était lui qui avait prêté celte maison pour l'assemblée. La troisième condamnée était née Philippe de Luns; son mari, le seigneur de Graveron"^, était venu avec elle a Paris, espérant y exercer son culte en liberté; il y devint membre du consistoire, mais il mourut quelques mois avant la sainte Cène de la rue
Ml leur dit dans sa réponse : « qu'il regardait l'afTaire des fidèles Français, prisonniers et déjà destinés au feu , comme intéressant tous ceux qui reconnaissent et qui confessent Jésus-Christ, le Fils de Dieu; qu'il en était vivement touché; qu'il espérait que Dieu affermirait et conserverait par son Saint-Esprit ces Églises, dont la piété était si bien prouvée ; qu'il serait fort utile que les États de Suisse , surtout ceux qui ont une alliance particulière avec le roi de France, et qui ont la vraie doctrine de Jésus-Christ dans leurs Églises, contribuassent à celle affaire et la présentassent, etc.» (Rachat, Histoire delà Réfonnation en Suisse, t. IV, p. 209-2IS).
-C'est ainsi que Crespin donne ce nom. Selon M. Crotlel {Petite Clii-on., p. 169), le manuscrit d'Ant. de Chandieu (qui est à la Bibliothèque impériale) , porte du Gramboy.
Saint-Jacques, âgé de vingt-trois ans. Philippe de Graveron était belle; une piété intrépide animait ses paroles et brillait sur son visage. Elle avait des amis en cour, qui espérèrent la sauver, jusqu'au moment 011 ils surent que Bertrandi, garde-des-sceaux et cardinal, sollicitait sa confiscation; dès lors, il fallut renoncer à tout espoir. C'était l'usage alors; Diane de Poitiers, l'infâme maîtresse de François I" et de Henri II, son fils, poussait au meurtre des huguenots pour se faire donner leurs biens, et cette manière de s'enrichir dans l'intérêt de l'Église était fort en faveur à la cour.
Avant de faire sortir de prison les condamnés, on leur coupa la langue. Gravelle s'y opposa d'abord , comme à une peine illégale qui n'était pas dans l'arrêt; on lui répondit qu'elle était ordonnée dans le relentum (articles secrets que la jurisprudence française a admis jusqu'à la Révolution). Quand la dame de Graveron dut subir celle première cruauté, elle y consentit «allègrement, disant ces pa- K rôles: Puisque ie ne plains mon corps, plaindray-ie ma langue.^ «Non, non.)^ Les relations du temps décrivent Gravelle plein d'enthousiasme, priant avec ardeur, et Clinel, qui était sexagénaire, pâle et défait; M™" de Graveron, «assise dessus le tombereau , montrait «une face vermeille et d'une excellente beauté.» Arrivés à la place Maubert, les deux hommes furent brûlés vifs ; la jeune femme étranglée avant d'être consumée, mais après avoir eu les pieds et le visage flamboyés, c'est-a-dire atteints par le l'eu.
Cinq jours après, deux de leurs compagnons de captivité, un médecin, Nicolas Le Cène, et un soUciteiir de procès , Pierre Gabart , furent brûlés au pilori du faubourg Saint-Germain, qui était situé au carrefour où débouchent actuellement les rues du Four, Sainte-Marguerite, de Buci et de l'École-de-Médecine; le vent qui chassait la flamme rendit leur fin très-lente et douloureuse. Plusieurs Bibles et Nouveaux Testaments furent consumés avec eux. Deux étudiants, de vingt ans environ, François Rebeziers et Frédéric d'Auvile, les suivirent bientôt, malgré les récusations nombreuses par lesquelles les captifs et leurs amis essayaient de gagner du temps. Quatre dames nobles. M"'" deRenligny, fille du sieur de Rambouillet et femme d'un enseigne du duc de Guise, M™'' d'Ouarlis, de Champagne et de Longemeau , reçurent de Calvin les plus sublimes exhortations; ses censures ne furent pas moins éloquentes quand la première feignit de se
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convenir. Il est impossible d'assister sans admiration a ce redoutable gouvernement des âmes, qu'exerce à travers l'Europe entière, du fond de son cabinet, ce religieux et puissant génie. On voit par ses lettres qu'en janvier 4558 il y avait encore trente |)risonnicrs dans les cachots de Paris. En février 1559, nous le trouvons de nouveau exhortant quelques-unes des victimes de la rue Saint-Jacques qui gémissaient encore dans leur cruelle captivité. Il recueillait avec une activité ardente des aumônes pour eux, et leur promettait des secours, «quand ic devrois y engager teste et pieds.»
Cependant le roi avait reçu les envoyés des cantons protestants de la Suisse et une lettre de l'électeur palatin, qui adoucirent ces horreurs. Les derniers prisonniers de la rue Saint-Jacques échappèrent au bûcher: quelques-uns abjurèrent; on feignit de croire que d'autres l'avaient fait; plusieurs persévérèrent et moururent de misère et de maladie en prison; parmi ceux-ci se trouvaient deux enfants, René du Seau el Jean Almaric, à qui rien ne put faire renier leur religion. Un grand nombre des prisonniers étaient des étudiants, et quelquesuns de jeunes garçons.
En effet , la jeunesse de l'Université parisienne fournissait des adeptes dévoués à la Réforme. L'usage était même établi qu'ils ne partaient pas de Paris, après leurs études achevées, sans aller |)rendre congé de leur pasteur et lui demander ses instructions. Ils portaient ensuite dans leur patrie la foi qu'ils avaient embrassée, et souvent ils y fondaient une Église.
Calvin , h cette époque, engageait vivement l'Église de Paris à tout souffrir sans se révolter contre ses bourreaux : « JS'eslimez point que «ce soit une garde trop maigre que de souffrir, et vous monstrer « bénins et paisibles comme agneaux contre la rage des loups , puis- «que vous avez la promesse que ce bon pasteur et fidèle qui vous a «prins à sa charge ne vous dél'audra point, quelque furie et énormilé «qu'il y ait en la cruauté des ennemys.... Nons ne parlons pas ainsy «comme estant hardiz h vos dépends, mais parce que nous savons «bien qu'en telz effroiz on peut estre sollicité à beaucoup d'enlre- « prises auxquelles il est difficile de tenir bride. Nous vous donnons «donc le conseil duquel nous vouldrions esire modérez et retenus en « cas semblable. Et de faict , il vaudrait mieulx que nous fussions tous «abymez que l'Évangile de Dieu fusl exposé à ce blasme, qu'elle fist
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«armer les gens h sédition et tumulte: car Dieu fera toujours frucliu fier les cendres (le ses serviteurs: mais les excès et les violences «n'apporteront que stérilité') (Bonnet, 16 septembre 1557).
On sait peu de chose du ministère, essentiellement clandestin et sans cesse interrompu , des premiers pasteurs de Paris. Genève mérita , aussitôt qu'elle fût réformée , le glorieux titre d'éco?e des nmr/yrs que lui donne si justement M. Michelet; dès cette époque reculée, elle vint souvent en aide aux Eglises de France, et en particulier a celle de Paris, par l'envoi plus ou moins prolongé de quelques-uns de ses pasteurs. Henri lï s'y opposa en vain dans les édits de Chateaubriand et de Compiègne, et Charles IX s'en plaignit vivement au magistrat genevois. Les admirables lettres de Calvin au consistoire de Paris et aux prisonniers qui attendaient dans les cachots l'heure du bûcher, montrent le vif intérêt qu'inspira toujours au grand réformateur l'Église de cette ville, où lui-même avait été converti à la loi évangélique^
Jean Ripaire, angevin, présida les assemblées, mais on ne dit pas qu'il eût été consacré au saint ministère. François de Morel de CoUonyes en remplit les fonctions pendant quelques mois ou quelques semaines, en 1556 et 1557. Gaspard Cormel, dit Fleury, neveu par alliance de Farel, y résida quelque temps. Ce fut Fleury que d'Andelol, frère de Coiigny et aussi fidèle protestant que l'amiral, emmena avec lui en Bretagne, le faisant [)rêcher publiquement partout où il passait. Nicolas des Ga/Zards, seigneur de Saules, le remplaça à Paris. Arrêté en route, près de Lyon, il fut relâché, faute d'indices accusateurs. Mais un membre du consistoire de Paris, Nicolas du Rousseau, qui l'accompagnait, avait dans son bagage des lettres et des livres. Jeté en prison a Dijon , il y mourut, et son corps fut brûlé. Après un court ministère à Paris,
•Voir les Lettres françaises publiées par .M. Bonnet, t. II, p. 122, 139, 143, 1î;9, ^69, 171 . 189, 233, 281 , 378. .l'ai quelque doute sur la suscriplion d'une autre lettre (p. ^), qui ne me parait pas adressée à celte Église. — Un fait curieux, c'est qu'une de ces lettres (p. 171) existe à Genève avec celte adresse : A nos trèschers seigneurs et frères les ministres, diacres et anciens de l'Église de Paris, tandis qu'une autre copie qui se trouve à Paris (Coll. Dupuy, vol. 102) porte : A nos très-chers seigneurs et frères de Longueville. Calvin paraît donc avoir employé, pour désigner Paris, sans compromettre le consistoire si la letire était saisie, le pseudonyme de Longueville.
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des Gallards s'éloigna. Nous y trouvons ensuite Jean Macard, de Crans , près Laon. Élève de Ramus au collège de Presles, il se relira a Genève et y étudia, 'a l'âge de vingt-neuf ans, pour le saint ministère. Le consistoire de Paris ayant demandé un pasteur h celui de Genève, il fut envoyé. Il se fit remarquer, non-seulement par une mâle éloquence , mais surtout par le zèle intrépide avec lequel il visitait dans les prisons ceux qui souffraient pour la foi : il s'en fit donner ^ a plus d'une reprise la permission par les magistrats eux-mêmes. Quand le roi eut emprisonné, 'a Meaux et plus tard a Melun , dAndelot , pour s'être hautement déclaré contre la messe, Macard lui fit parvenir en prison de longues lettres, oi!i il l'exhortait, avec un mélange de tendresse et d'autorité, 'a tout souffrir plutôt que de renier la foi.
Pendant la captivité de ce loyal et vaillant protestant, sa femme Claude de Rieux accoucha d'une fille ^ Le père écrivit aux pasleurs de Paris une admirable lettre où il les priait de baptiser son enfant en son absence. « Je supplie , écrit-il de sa prison aux ministres «de Paris, ce bon Dieu qu'il luy plaise premièrement donner sa bé- «nédiclion à la créature sienne de laquelle il m'a fait estre père, «pour estre son commencement et sa fin dédié a sa gloire 5 et a nous «la grâce et la force de constamment résister à ses ennemis et les «miens, tandis que je combattray pour l'avancement du règne de «son Fils Jésus-Christ.» — Il ajoute: «Jay nouvelles que demain «doit arriver le docteur que Ton me veull envoler. Je prie à mon «Dieu qu'il me donne en la bouche de quoi respondre lousiours, a «l'augmentation de sa gloire.... Christ sera magnifié en mon corps «soit par vie ou par mort, car Christ m'est vie et mourir m'est guain, «moiennant la grâce duquel j'espère faire congnoislre à ceux qiîi de- « manderont compte de ma foy que je crains Dieu et honore mon Roy «comme il m'est commandé.... Quant aux choses de l'esprit, et qui « concernent le repos de ma conscience , j'en rendray compte au «moins mal qui me sera possible a celuy qui seul en peuldisposer. — « r*" juillet 1558)) (lettre inédite citée par M. Bonnet, t. II, p. 202). Malheureusement, après la paix de 1559, il eut la faiblesse d'écrire au roi une lettre ambiguë et de laisser dire une messe dans sa chambre:
'Dont il n'osl pas fait mention parmi leurs enfants, clans l'article d'Andelot de la Francs protestante.
à ces conditions il fnl libéré. Macard en informa Calvin, qui adressa a d'Andelol d'éloquents et vifs reproches. Il les reçut comme il le devait, et s'efforça de réparer ses torts par sa fidélité.
Rappelé par l'Église de Genève, 'a laquelle il appartenait. Macard y sollicita, pendant une peste, la périlleuse fonction d'exhorter les malades, et mourut de cet autre martyre , dans la force de lâge, au bout de quelques semaines'.
Morel de CoUonges revint succéder à Macard en août 1do8, mais encore pour peu de temps; avant la fin de loo9 il dut quitter Paris. Ce fut lui qui présida le premier synode et qui en général correspondait avec Calvin et s'occupait du côté politique des affaires de l'Église^. Augustin Marlorat (dit Pasquier) fut envoyé alors de Genève à Paris. Il est vrai quil y resta peu. Voici le motif de ces changements continuels. Les pasteurs déroutaient les espions en changeant d'Église-, aussi , dès qu'ils étaient trop à découvert dans un lieu . ils transportaient dans un autre leur activité évangélique : et . de la sorte, un corps pastoral encore peu nombreux et continuellement décimé par le martyre suffit à créer et 'a maintenir beaucoup d'Églises. Calvin recommandait très-expressément ce modus vivendi 'a l'Église de Paris (lettre du i6 septembre loo7).
Le plus éminent de ces pasteurs était sans contredit Antoine de Chandieu, seigneur de La Roche-Chandieu , qui , étant étudiant en droit 'a Paris, avait pris pour la Réforme une inclination, bientôt décidée par un voyage 'a Genève et des entretiens sérieux avec Calvin et Bèze. Le pasteur Morel de Collonges l'engagea à se vouer au ministère, et dès l'âge de vingt ans il devint pasteur de l'Église de Paris. Remarquable par une éloquence pleine de douceur et donction, Chandieu a laissé plus de vingt ouvrages de théologie ou d'apologétique et des poésies qui ne sont pas sans valeur, pour son temps. Ce lut lui qui, après l'affaire de la rue Saint-Jacques, écrivit une Apologie des protestants abominablement calomniés. Recherché inutilement pour ce fait, puis arrêté par suite d'une méprise, il fut enfermé au Châlelet. Mais l'Église de Paris comptait alors dans ses rangs
'11 existe a Genève un grand nombre de lettres manuscrites de Macard, dont vingt, et non, comme on l'a dit, quarante, sont adressées à Calvin (Gaberel , Histoire de l'Église de Genève, t. I, p. 43.3). Peut-être mériteraient-elles d'être publiées.
-Voir, aux Pièces juslificatives , quelques lettres inédites de Morel et de Calvin, que nous devons à la bienveillance de M. Jules Bonnet.
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quelques membres assez haut placés pour défendre leur pasleur. Le roi de Navarre Antoine de Bourbon alla avec une suite nombreuse réclamer le ministre comme étant de sa maison : et , comme on refusait de le lui rendre, il le fit mettre en liberté de gré ou de force.
Malheureusement Chandieu sortit seul de prison-, il y était entré avec un jeune homme de dix-huit ans qui le servait et dont le martyre lent et héroïque est trop touchant pour n'être pas signalé. Jean Morel, d'abord apprenti chez son frère , qui était un imprimeur trèsconnu, s'était fait ensuite valet d'étudiants pour avoir occasion de s'instruire. Il apprit ainsi h connaître l'Évangile, l'élndia avidement et devint un protestant convaincu. Il se mil au service du pasteur Chandieu; mais, demeuré dans les prisons du Châlelel après le départ de son maître, il eut le tort de se laisser entraîner par son frère h une sorte d'abjuration déguisée sous des réserves mentales. On l'envoya alors dans la prison de l'Évêché, où il eut cruellement à souffrir, soit des mauvais traitements qu'il subit, soit de ses remords. Dès qu'il rentra dans son cachot après ce mensonge, «ma conscience, dit-il , commença à m'accuscr, si que ie ne savoy faire autre chose sinon pleurer et lamenter mon péché.» Aussi rétracia-l-il au plus tôt ce qu'il nomme ses blasphèmes. Il fut dès lors soumis a une longue série d'interrogatoires et de cruautés. On a même prétendu qu'il futempoisonné. Pour sortir de cet enfer, il en ajipela au pailement, ce qui lui valut d'être transféré à la Conciergerie. Mais ses forces étaient épuisées. Il a laissé un long récit de ses interrogatoires; c'est une œuvre admirable d'énergie morale. Cet adolescent mourant y défend pied h pied sa foi avec un sublime courage contre les théologiens qui sont a la fois ses juges et ses bourreaux. «Plus il approchait de sa fin, dit son maître Chandieu, plus on voyait h l'œil l'esprit de Dieu s'augmenter en lui.» Il mourut à la Conciergerie, et son corps , inhumé d'abord suivant l'usage des prisons, fut exhumé à la requête du procureur général et porté dans un tombereau au parvis Notre-Dame, où il fut brûlé le 27 février 1558.
Son maître n'eût pas longtemps évité le bûcher, si le consistoire ne l'eût éloigné par prudence. On l'envoya 'a Poitiers. Ce voyage eut d'importantes conséquences. Un autre pasteur, qui avait été arrêté en même temps que Chandieu, réussit à se sauver en payant ceux qui l'avaient pris.
Cependant, en celle même année 1558, l'Église de Paris ne cessait de grandir au milieu de tous les périls. Nous avons vu qu'Antoine de Bourbon en faisait partie; il en était de même du prince de Coudé, son frère, et des deux Châtillon, Coligny et d'Andelot, qui, soit en ()ualilé de neveux du tout-puissant Connétable, soit par les bautes places qu'ils occupaient eux-mêmes dans l'armée ou à la cour, étaient a peine inférieurs en crédit aux princes du sang. Des trois frères, d'Andelot fut le premier converti Quoique la gloire austère et le martyre de l'amiral aient effacé celle du colonel-général de l'infanterie, on ne doit pas oublier que d'Andelot, lui aussi, avait une âme béroïque. Éclairé par les écrits de Cahin, il communiqua sa foi a ses deux frères et travailla ouvertement a faire des prosélytes. Déjà , bien des nobles, et des premiers, étaient réformés. Le culte cependant était toujours secret 5 il avait lien souvent dans une rue étroite et peu importante du faubourg Saint-Germain, la rue des Marais, qui existe encore et qui paraît avoir été longtemps le centre du protestanlisme parisien; un nommé LeVisconte y avait une maison garnie qui servit souvent aux réunions. Bèze dit que Le Visconte «reliroit coutumièrement les allans et venansde la religion, et principalement ceux qui venaient de Genève et d'Allemagne.» Il ajoute que souvent de grandes assemblées se faisaient en celte maison.
Comme beaucoup d'autres protestants connus, Clément Marot demeurait au faubourg Saint-Germain ; mais c'était par suite d'une libéralité de François I", qui avait fait don au poêle d'une maison avec grange et jardin , dite du Cheval-de-Bronze et siluée rue du Clos- Bruneau. Sur cet emplacement se trouve aujourdbui' le n" 30 de la rue de Coudé, ainsi que la maison; qui est derrière celle-l'a et qui porte le n" 30 de la ruedeTournon. Il y travaillai ses Psaumes, pour lesquels il reçut des récompenses de François I" et deCbarles-Quint, et dont les deux premières éditions (Lyon 1562 et Anvers 1563) parurent avec privilèges, lune de Charles IX et l'autre de Philippall.
On se dédommageait , en chantant ces Psaumes . encore inédits , mais déj'a très-répandus, de la difficulté de célébrer le culte. Les étudiants prenaient alors leurs ébats tous les soirs sur le Pré-aux-Clercs, ou, comme nous dirions aujourd'hui , le Pré-aux-Êludiants , vaste emplacement qui se trouvait a peu près en face du Louvre et des Tuileries, de l'autre côté de la Seine. Ce lieu n'avait longtemps retenti
que de chants licencieux ou satiriques, niais lorsque les Psaumes de Clément Marot, le poêle favori et le valet de chambre de François r'"", eurent une grande vogue a la cour et îi la ville, les étudiants prirent riiabitude de les chanter le soir. Ils se formaient en long cortège et faisaient le tour du Pré en chantant ces vers, très-beaux pour le temps, sur des airs populaires et non encore sur ceux du martyr Goudimel, ou de Franc et de Bourgeois. C'était le temps où toute la cour chantait ces Psaumes, où Henri II, le grand chasseur, fredonnait sans cesse le Ps. XLII, dans lequel il aimait l'image du cerf qui brame après les eaux courantes, et le CXXVIIF, pour lequel il avait fait un chant, fort bon. et plaisant et bien propre aux paroles {Mém. de Condé, t. I, p. 620). Le Ps. CXLI et le VP plaisaient à Catherine de Médicis, qui se plaignait ainsi de se voir délaissée pour Diane de Poitiers. II n'y avait pas jusqu'à cette femme corrompue, vieillie, mais belle encore, et régnant sur Henri comme autrefois sur François, qui n'eût adopté un Psaume favori, le CXXX^^
Les courtisans aimaient 'a traverser la rivière et 'a se promener le soir sur le Pré-aux-Clercs pour entendre ces voix de jeunes gens chanter les Psaumes de Marot. Antoine de Bourbon , avec quelques seigneurs de sa suite, se mit un jour à la tète des étudiants, et plus d'une fois, depuis, il fit ainsi, avec ses gentilshommes, acte public de protestantisme. Ce fut alors un engouement général pour cette promenade et ces chants, et les huguenots en profitaient. Aussi les Psaumes furent-ils bientôt défendus, au nom du roi, parle chancelier Bertrandi et plus lard par le clergé, ce qui ne laissa pas de paraître assez étrange, puisque les Psaumes font eux-mêmes partie du culte catholique, comme le remarqua l'évéque Jean de Montluc, qui était protestant de cœur.
Lorsque Chandieu revint de Poitiers, il en rapporta à ses collègues du consistoire une proposition d'une extrême importance. Il avait pris part à une réunion plus ou moins fortuite de pasteurs de diverses Églises qui s'étaient accordés 'a émettre le vœu que les Églises de France, jusque-la entièrement sans lien, fussent rattachées par
'J'ai inséré dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français un arliclo sur les Psaumes de Marol, de Bèze el de Calvin iXXV et XLVI) el sur les chants qu'on y a adaptés. Bien des erreurs ont cours au sujet de ces chants (voir, dans la France protestante de MM. Haag. l'article Marot^ qui rectilie el complète les articles Franc et Goudimel).
une organisation comnr)une. Pour alleiudre ce but important, il fallait sassenobler. et Ion désirait que ce lut a Paris, la seule ville de France où une pareille réunion pût rester ignorée. Chandieu se chargea de faire celle proposition au consistoire, qui l'agréa. La condition essentielle du succès était un secret absolu, qui fut admirablement observé.
Pendant trois jours, les députés des Églises se réunirent sous la présidence de Morel de Coilonges, un des pasteurs de Paris. Ce fut au faubourg Saint-Germain et peut-être dans la maison de Le ^iscoute, rue des Marais, mais en tout cas sans que les autorités civiles ou ecclésiastiques en aient eu le moindre soupçon. Ce fut du 2o ou plutôt du 26 au 28 mai loo9. pendant la treizième année du règne de Henri II. et pour ainsi dire entre les bûchers a peine éteints de bien des martyrs et ceux quon dressait pour d'autres victimes. Il n'y a pas le moindre doute que. si le synode avait été surpris, tous ses membres auraient péri dans les flammes. L'àprelé du peuple, des prêtres et du parlement a rechercher les pasteurs eût trouvé ample curée dans ce synode . qui eût été aux yeux des juges le plus grand des crimes, la preuve dune audace inouïe : et l'on n'aurait pas manqué d'y soupçonner les complots les plus noirs.
Tout se borna 'a rédiger une Confession de foi , une Discipline ecclésiastique, et a prononcer sur vingt-cinq cas particuliers proposés par les députés*. Ces documents ont été conservés; mais le secret a été
'Les iQ petits articles de celle Disciplioe, comme parle Aymon , sont assez difiërenls de ce qu'ils devinrenl plus lard: c'esl . comme dit Tb. de Bèze, un premier projet. Du resle, la Discipline donna lieu à bien des difficultés. Voy. une curieuse lettre du consistoire de Paris à Chandieu, qui se trouvait à Genève en lo6G ^Gaberel, Eist. de Genève, t. Il, p.oj. Il s'agissait d'uue édition de la Discipline, préparée par Chandieu et repoussée par plusieurs, entre autres le cardinal de Chàlillon et son ministre De la Haye. La Confession de foi a subi moins de changements : cependant bien des synodes subséquents l'onl révisée: mais on évitait de parler de ces changements: les synodes de Montpellier et de Privas défendirent de mettre dans le litre les mois revue et corrigée. Les autorités dogmatiques ont toujours voulu être ou au moins paraître immuables, el n'y ont jamais réussi.
L'art, l^r des Avertissements du V^ synode national, tenu a Paris en Io6o, avertit les imprimeurs de France et de Genève qu'ils ne doivent plus mettre à la suite des Psautiers et catéchismes la Confession de foi « qui commence : Parce que le fondement de croire, » mais celle « qui commence par ces paroles : AotM croyons , et cela, est-il dit, quoiqu'elles soient toutes deux assez conformes en doctrine.»
Cette Confession plus ancienne, oÛiciellement'rejetée en 1563, a été signalée par M. de Polenz {Geschichte des franzœsischen Calvinismus . t. I, p. 4o4 et Abb]. L'au-
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si bien gardé que ni les noms des députés, ni leur nombre précis, ni la proportion des anciens et des laïques ne nous sont connus.
Les Eglises représentées dans celle assemblée étaient, outre Paris, celles de Sainl-Lô, de Normandie (sans que nous sachions si c'est une ou plusieurs Églises qu'on désigne ainsi), de Dieppe (ce qui rend plus étrange encore l'indication précédente), d'Angers, d'Orléans, de Tours, de Poitiers , de Saintes, de Marennes, de Chalellerault et de Saint-Jean-d'Angely. Ces Eglises sont les plus anciennes \ et, selon Théodore de Bèze, qui était très-bien informé de ces choses, ce sont «toutes celles qui avaient été établies jusqu'alors en France.» Le
leur de ce livre, après avoir relevé les différenoes nombreuses des loxles de cette Confession dans Bèze, Aymon, etc., décrit une très-rare plaquette de 7 feuillets in-8°, intitulée : « Confession de Foy , faite d'un commun accord par les Eglises qui sont dispersées en France et s'abstiennent des idolâtries Papales y auec une Préface contenant response et defence contre les calomnies dont on les charge.)) Si l'on peut eu croire une note manuscrite que porte cette brochure, elle serait via première édition originale, » quoique très-probablement cette autre indication également manuscrite : Paris 1559 , ne soit point la date de l'impression , mais pliKôt celle de la rédaction. Celte Confession de foi n'a que 35 articles au lieu de 40, et au début, au lieu de : Nous croions , ou , comme on lit ailleurs : ISous croions et confes~ sons — qu'il n'y a qu'un seul Dieu , il est dit : Pour ce que le fondement de croire , comme dit sainct Paul, est par la Parole de Dieu , nous croyons , etc.
Du reste, aucune de ces rédactions n'est la première. Calvin en avait adressé une en forme de lettre au roi Henri II en novembre 1357 (publiée par M. J. Bonnet, t. I , p. 151 , et reproduite par M. Goguel à la suite du portrait de Calvin dans son édition partielle des Icônes de Bèze, traduits par Simon Goulard , i'rais pourtraits , etc. Strasbourg 1^59). « Admirable lettre, dit M. iMignet, dont plusieurs passages sont tlevenus les articles textuels de la Confession de foi dressée par le premier synode.»
Bèze en avait également rédigé une en français, qu'il publia en latin l'année suivante (Lettre inédite citée par Crottel, Petite Cliron., p. 191).
Il est bien démontré aujourd'hui que Théodore de Bèze, dans son Histoire ecclésiastique, a cru devoir mettre à la suite de sou récit du premier synode la Confession de foi, non telle qu'elle y fut votée, mais telle qu'elle était admise au moment où il écrivait.
Celte Confession, du reste, ne reçut sa forme définitive qu'après avoir subi, au XVIII<= synode national, tenu à La Uochelle en ^G07, une dernière révision en 15 articles. Il se prépare, à l'occasion du prochain jubilé, des travaux qui jetteront unjour nouveau sur l'origine et les variations de ce vénérable document historique.
'Elles sont loin d'être aujourd'hui les plus nombreuses. Saint-Lô et Chalellerault n'ont pas même de pasteur, et le culte y est rétabli depuis peu d'années. L'œuvre de réparation est loin d'être achevée. Du reste, il faut entendre par établies^ délinitivement organisées, car déjà il y avait des protestants en bien d'autres iocalilés (Miguel, Journal des savants, déc. ^856, p. 733). Selon M. Mignel, trente Eglises étaient représentées au synode.
Midi, où le pioleslanlisme esi devenu bien plus puissant que dans le Nord, n'avait pas encore d'Églises régulières.
Le synode national de 1559 est resté pour l'Église réformée de France l'origine de sa fornnation en un seul corps. Le 28 mai est la date de sa naissance. Aussi le troisième anniversaire séculaire de ce grand jour, où l'héroïsme de nos pères constitua l'Église de France, sera célébré , nous n'en doutons pas, avec un fraternel et reconnaissant enthousiasme par tous leurs coreligionnaires d'aujourd'hui.
Ce n'est pas une parole vaine que d'affirmer que le synode délibérait paisiblement au milieu des plus affreux périls. Deux fois, en quelques mois, pendant les prédications forcenées de deux moines, Tune dans l'église de Saint-Innocent, située sur l'emplacement actuel des Halles, l'autre dans celle deSainl-Euslache, qui en est trèsvoisine, la populace massacra des personnes qu'une rumeur subite et fausse leur signalait comme luthériennes; la première fois, ce fut un prêtre^; la seconde, un écolier catholique qui avait ri de quelque espièglerie d'un camarade, mais qu'on accusa de rire du sermon et par conséquent d'être huguenot.
Douze jours après le synode, Henri H donna un exemple plus odieux encore. Les moines qui soulevaient le peuple et le f)oussaient au carnage n'avaient pas entièrement tort lorsqu'ils s'écriaient qu'on ne pouvait plus compter sur les juges et que le parlement lui-même était infecté d'hérésie tous les jours davantage. On accusait la chambre de la Tournelle d'être moins rigoureuse que la grand'-chambre. La Tournelle avait acquitté trois protestants. La Mercuriale même , c'est-adire le parlement tout entier assemblé le mercredi , la Mercuriale s'était montrée trop indulgente. Le fait était vrai, et Henri y porta remède par im de ces crimes de lèse-justice et de lèse-nation où le despotisme apparaît dans toute sa brutalité. Il se montra le digne prédécesseur de
ï Celle méprise n'esl pas Irop extraordinaire en un temps où, a l'exemple de Briçonnet, évêque de Meaux , le cardinal de Cliàtillon , archevêque de Toulouse et évoque de Beauvais; Caraccioli, évoque de Troyes ; Gérard Roussel, évêque d'Oléron; Spifame, évêque de Nevers; Jean de Lelles, évêque de Moniauban; Montluc, évêque de Valence; Charles deMarillac, archevêque de Vienne; Guiliarl, évêque de Chartres; Morvilliers, évoque d'Orléans; Saint-Bomain, archevêque d'Aix; Barbançon, évêque dePamiers; Moustier, évêque de Bayonne, favorisaient la Réforme plus ou moins ouvertement, ainsi qu'un grand nombie de membres du clergé. On sait que le cardinal de Chàlillon se maria sans quitter l'évêché ni le chapeau rouge , et que Caraccioli prétendit rester évêque tout en étant pasteur et membre du consistoire.
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celui qui entra au parlement en bottes de chasse et le fouet à la main. Mais il trouva des magistrats dont le cœur était a la hauteur de leur charge; la résistance des conseillers huguenots restera l'élernel honneur de la justice française, qui n'a pas d'exemples plus glorieux à citer.
La grand'-salle et les chambres du palais étaient alors livrées aux décorateurs pour les doubles noces de la fdie de Henri avec Philippe II , et de sa sœur avec le duc de Savoie. Le parlement était assemblé dans le couvent des Grands-Auguslins. Henri s'y montra tout à coup accompagné des princes et des cardinaux, parmi lesquels étaient les Guise et le garde-des-sceaux Bertrandi. Il déclara que la paix étant faite, et cimentée par les mariages royaux, il voulait remédier aux divisions de religion , pensant que c'était la chose qu'il pût faire la plus agréable à Dieu. Ce fut sur ce sujet qu'il engagea les conseillers à continuer leur délibération en sa présence. Il y avait alors trois partis dans le parlement de Paris ; celui des catholiques eut pour organe le premier président Gilles Lemailre, qui loua hautement Philippe-Auguste d'avoir brûlé vifs en un jour six cents hérétiques (Albigeois). Le parti des politiques, les Séguier, les Harlay, les De Thou, évitèrent de se prononcer entre l'enclume et le marteau. Les protestants se déclarèrent plus franchement; c'étaient le président Ferrier, le conseiller de Fumée et entre tous Louis du Faur et Anne du Bourg. Une allusion fut trouvée trop transparente, et îi bon droit, dans le discours de du Faur-, il compara le roi, se plaignant des troubles religieux, a Achab recevant d'Élie ce reproche: C'est toi qui troubles Israël ! Anne du Bourg , neveu d'un chancelier de France et conseiller-clerc, c'est-a-dire a la fois juge et prêtre, mais devenu protestant, fut moins violent et plus fort. Il commença par remercier Dieu d'avoir amené le roi pour assister a ce débat; il se plaignit en digne magistrat de ce que les véritables crimes restaient impunis, tandis que les protestants périssaient dans les supplices. Il osa dire : «Ce n'est pas petite chose que de condamner ceux qui, du milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ.»
Le roi , furieux, prit la parole d'un ton courroucé et déclara qu'on ne l'avait pas trompé en l'informant que plusieurs d'entre eux méprisaient son autorité et celle du pape ; qu'à la vérité ils étaient en petit nombre, mais que leurs fautes déshonoraient la cour et la perdraient.
Il ordonna la révision des arrèls irop doux de la Tournelle, el, ayant rapidemenl consulté les cardinaux et les princes qui lentouraient, envoya Monlgommery, capitaine de sesijardes, arrêter sur leurs sièges, en plein parlement, du Feur el du Bourg: il les fit conduire a la Bastille, où on les laissa, enfermés séparément, sans papier, sans livres, sans communication avec qui que ce fût. Trois de leurs collègues y furent envoyés bientôt après. Trois autres n'évitèrent le même sort qu'en se cachant. Henri jura qu'il verrait brûler du Bourg el d autres j «il faut bien, dit-il, donner curée aux grands d'Espagne.» C'étaienl les seigneurs venus pour le mariage, el qui devaient être amateurs û'autos-da-fé^. Il oubliait sa résolution de ne plus assister au supplice des protestants: du Bourg fut brûlé en effet: mais il ne le vit pas.
Un mois après la Mercuriale. Henri fut tué par accident dans la rue Saint-Antoine, transformée en lice pour un tournoi à Toccasion du double mariage, et tué de la main de ce même Montgommery par lequel il avait violé la majesté des lois, en haine de la Réforme. Le peuple, qui avait murmuré sur le passage du roi quand il était retourné des Auguslins au Louvre, remarqua alors celle coïncidence, et mille rumeurs se répandirent. On assura qu'il se repentait et qu'il avait quelque désir de faire grâce aux magistrats; mais, disait-on, le cardinal de Lorraine lui avait répondu que c'était là une suggestion du démon.
Transporté de la rue Saint-Antoine au palais des Tournelles, qui était tout proche, il y mourut. Son corps fut exposé , suivant l'usage, dans la grand-salle , qui , encore toute décorée pour les noces royales, fut a la hâte transformée en chapelle ardente. L'opinion publique se prononçait de plus en plus contre les violences extrêmes de ce roi. Ainsi, loul le monde remarqua qu'au-dessus du lit de parade se trouvait tendue une tapisserie à personnages qui représentait la converti! suivait ainsi docilement les détestables avis du c^^rdinal de Lorraine, qui lui représentait «qu'il y en a plusieurs en ce corps de justice qui sentent maj de la foy, faisants évader et mettre eu liberté tous les accusés du crime d'hérésie.... qu'il falloit solempuiser le mariage du roi d'Espagne avec madame voslre lille de la mort d'une demi-douzaine de conseillers pour le moins, qu'il fault brusler en place publique, comme liéréiiques luthériens qu'ils sont et qui gaslent ce très sacré corps de parlement; que si vous n'y pourvoyez par ce moyen, et bientost, toute la cour en généial en sera infectée et contaminée jusques aux huissiers, procureurs et clercs du palais.»
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sion de saint Paul. On y lisait en gros caractères les paroles de Jésus-Christ apparaissant sur le chemin de Damas: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Le connétable, chargé de la garde du corps, fut obligé de faire changer celte tapisserie, tant ce texte, lu par tous les assistants, donnait lieu a d'étranges commentaires.