FRANÇOIS II
La mort de Henri II parut aux protestants une délivrance. En etfet il avait juré de les exterminer. Il voulait que Genève fût rasée, et s'unissait, pour écraser la petite république, à Philippe II et au pape Paul IV, qui prêchait contre elle une croisade. L'extermination de tous les suspects de religion en France , dans les Pays-Bas et par toute la chrétienté, avait été résolue entre ces trois souverains par l'intermédiaire du duc d'Albe^ Henri avait envoyé un message menaçant à sa propre lante, Renée de France, duchesse de Ferrare, qui entretenait la Réforme, dont elle était disciple fidèle et zélée. Dès le lendemain de la blessure du roi, le pasteur de Paris , François de Morel , écrivit à Calvin cette grave nouvelle, en manifestant l'espoir que «la terrible persécution qui ébranlait tout le royaume» allait peutêtre s'apaiser. Ces prévisions n'étaient pas sans motif. Antoine de Bourbon , prolestant déclaré, devait, comme premier prince du sang, exercer la régence, et Catherine elle-même, pendant les longues années où elle s'était vue délaissée , avait essayé de s'appuyer sur les proieslanls et leur avait donné des espérances. Elle se hâta de s'unir aux Guise, oncles du jeune roi par son mariage avec Marie Siuari ; elle livra les finances au cardinal et la guerre au duc. Antoine, qui se montra faible jusqu'à l'abjection 2, et Condé , son frère, furent envoyés en missions lointaines . et des édils plus cruels que tous les précédents furent rendus contre les protestants. Paris surtout fut maltraité. Les réformés eurent défense de s'assembler sous peine d'être brûlés vifs sans forme de procès, et leurs maisons rasées. La moitié
'M. Mignet a démontré, par des dépêches authentiques et inédites, comment la politique du duc d'Albe et de Philippe, son maître, sauva Genève et favorisa indirectement en Suisse, comme en Angleterre, ce protestantisme qu'ils haïssaient tous deux avec un acharnement si cruel {Journal des savants , mars -1857, p. 171).
2Voir une dépêche de Chantonnay à Piiilippe II, citée par M. Mignet (t"6<d., juillet 1857, p. 409).
des biens el d'autres récompenses fnrenl assurées aux délateurs. Les commissaires de quartiers eurent ordre de visiter journellement les maisons qui leur seraient suspectes . et les hôteliers d'épier et de dénoncer ceux qui logeaient sous leur toit. Entln. de peur que les vacations du parlement n'interrompissent ces cruautés, le lieutenant criminel au Chàtelel eiil pouvoir de juger sans appel les protestants amenés devant lui. C'est ainsi que la persécution, qui redoubla de vigueur dans la France entière, fut organisée a Paris avec un soin tout particulier. Quand on ne trouvait pas chez eux ceux qu'on venait arrêter, on laissait le peuple et les archers piller leurs maisons. Oo plaça des images au coin des rues, on les entoura de fleurs et de cierges allumé>. et l'on força les passants, non-seulement 'a s'incliner devant ces figures consacrées, mais à donner de l'argent pour entretenir et décorer ces autels improvisés. Quiconque s'y refusait était arrêté, si même il ne lui arrivait pis encore.
Bientôt les prisons de Paris et de Vincennes regorgèrent de huguenots : on enferma de nouvelles victimes dans la chausse à Vhypocras et dans un autre lieu de tourments, tout 'a fait analogue, appelé du nom significatif de Fin d'aise. A cette époque, chaque palais de Paris, y compris le Louvre et les hôtels de quelques grands personnages, chaque fortification, chaque tribunal et. en outre, chaque monastère, soit «l'hommes , soit de femmes, renfermait une ou plusieurs prisons. En général , le régime en était affreux : il y en avait oii le captif était descendu par une poulie comme un seau dans un puits. Il n'était nullement rare que l'eau y pénétrât: les rats, les crapauds, etc.. y p'illnlaienl. C'était chose fort commune que des accusés y fussent oubliés toute leur vie: mais ce cas était assez rare pour les protestants. On avait trop soif de leur sang.
On ne laissa pas languir le plus illustre de ceux qui gémissaient alors dans ces cachots. François II et sa mère confirmèrent les six commissaires, présidés par l'évéque de Paris, qui devaient juger du Bourg. Il avoua qu'il était membre secret de l'Église de Paris , el qu'un laijuais gardait sa mule au coin d'une rue pendant qu'il assistait au culte. Dégradé des ordres religieux, il fut. aussitôt après, traité avec dureté . mal nourri . et . sur le faux bruit d'une tentative de délivrance ; enfermé dans une cage de fer. Il eut un moment de faiblesse et signa une déclaration a demi équivoque. D'Aubigné raconte (ju'il en
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fut vivement réprimandé par une prisonnière qui put lui adresser la parole du haut d'une fenêtre. C'était Marguerite Le Riche, dite la dame de la Caille, parce que son mari , Antoine Ricaut, était lihraire a l'enseigne de la Grande-Caille. Elle lui reprocha que « ses fuites sentaient le renard du monde et non l'agneau de Jésus-Christ.» Elle avait le droit de parler avec celle rigueur, car peu de jours après, ayant élé conduite bâillonnée a la place Maubert pour y subir le supplice du feu , elle aima mieux être brûlée vive que d'éviter, en se rétractant, les tourments du bûcher. On lui offrait de l'étrangler avant de la brûler si elle voulait dire une parole de rétractation.
Cette héroïne de la foi ne fut pas seule à s'émouvoir de la défaillance de cœur à laquelle Anne du Bourg avait cédé. Le consistoire de Paris, qui fournissait au bûcher des victimes tantôt parmi ses pasteurs, tantôt au nombre de ses anciens, s'effraya justement d'un exemple si déplorable, venu de si haut, et chargea le pasteur Augustin Marierai d'écrire a du Bourg. Sa lettre , sévère et pleine d'autorité, fil une grande impression sur du Bourg, qui répara sa faute par une réponse adressée h ses frères, membres de l'Église de Paris, «les priant de ne s'en scandaliser, car il espérait, Dieu aidant, de demeurer ferme jusqu'à la fin.» Ajoutons que deux ans après, ce pasteur qui , avec tant d'énergie, envoyait ses ouailles au martyre, le subit lui-même a Rouen avec une constance inébranlable.
En même temps que l'Église de Paris exhortait du Bourg, elle ne négligeait rien pour le sauver et faire cesser la persécution. Dès l'avénemenl de Catherine sous le nom de son fils, on lui fil écrire une lettre par le prince de Condé, par sa belle-mère Madeleine de Mailly, dame de Roye, et par l'amiral de Coligny, qui tous trois se trouvaient alors avec la cour a Villers-Collerels. Elle répondit en s'engageant h mettre fin aux persécutions, pourvu qu'on renonçât a s'assembler. Le 26 août, elle reçut une autre lettre, signée du sire de Villemadon, lui rappelant toutes les promesses qu'au temps de ses malheurs elle avait faites aux réformés. Elle répondit une seconde fois en témoignant quelque intérêt pour ces « pauvres gens, » comme elle les appelait.
Le procès de du Bourg n'était pas moins activement poussé. Aussi, l'Église de Paris écrivit une nouvelle lettre à la reine-mère; les conducteurs de l'Église lui font remarquer que, pour se conformer à sa
recommandation, «ils s'esloient contenus et avolent fait leurs assemblées si petites que l'on ne s'en estoit comme point apperceu.» Ils se plaignaient de ce que les poursuites contre du Bourg ne s'étaient en rien ralenties; ils le défendaient avec énergie et ajoutaient que « si on altentoil plus oultre contre luy et les autres Chrestiens, il y auroit grand danger de troubles et esmotions.» Ils ajoutaient que ce ne serait point de la part des membres de l'Église, mais d'autres, cent fois plus nombreux, qui, «cognoissant simplement les abus du Pape, et ne s'eslans point encore rangés a la discipline ecclésiastique, ne pourroient souffrir la persécution.» A celte lecture, Catherine s'emporta : «Eh bien! dit-elle, on me menace, cuidant me faire peur; mais ils n'en sont pas encore où ils pensent! » Cependant, sollicitée par Condé, Coligny et la dame de Roye , elle témoigna pour les prolestants «une pitié et une compassion naturelle qui accompagne volontiers les femmes ; » cédant aux instances de M"^ de Roye , qui regrettait de la voir très-peu instruite de ce qu'est le protestantisme, elle demanda, pour mieux connaître cette religion, à voir le pasteur de Paris, Antoine de Chandieu , « qu'elle auoit entendu estre gentilhomme issu de noble et ancienne race.» Elle lui fit offrir un saufconduit pour venir à Yillers-Collerets. Le consistoire en délibéra; Chandieu s'oflVit à faire ce périlleux voyage , et , malgré la défiance bien naturelle de l'assemblée, on y consentit. Il partit pour Villers- Cotlerets; mais il paraît qu'il ne vit pas la reine. En tout cas, l'entrevue, si elle eut lieu , n'eut aucun résultat.
Le péril était extrême en effet, et Catherine , h celte époque, donnait aux Guise tout pouvoir. Le cardinal de Lorraine avait en main des armes terribles contre nos pères. C'était la liste des membres du consistoire (pasteurs et anciens) et celle des protestants «riches et apparents de Paris.» Un nommé de Russanges, orfèvre de Paris et surveillant, c'est-a-dire membre du consistoire, «ayant clé démis de sa charge pour quelque l'aute^» s'était vengé, avant la mort de Henri II, en rentrant dans la communion romaine et en trahissant ses collègues et ses coreligionnaires. Comme il espérait avoir sa
* C'est un fait remarquable, au plus fort des dangers et des persécutions, que ce zèle constant des consistoires à s'épurer et à veiller sévèrement sur la probité et les mœurs de leurs membres, quelque danger qu'il y eût à le faire et quelque débordée que fût la licence générale.
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part des confiscations , il avait dénoncé au président de Saint-André et au docteur de Mouclii , inquisiteur de la foi , les huguenots riches aussi bien que les ministres et surveillants.
La mort du roi, en relardant l'exécution de ce vaste plan d'arrestations, sauva un grand nombre des victimes désignées. Mais le cardinal, devenu tout-puissant, résolut de mettre à profit les dénonciations de l'infâme Russanges. Il espérait d'autant plus y réussir que le peuple de Paris, le corps de ville et le parlement étaient a sa dévotion et partageaient en général sa haine.
De là, quelques-unes des dispositions déjà citées plus haut, dos menaces ouvertement adressées à tous magistrats et autres qui faibliraient dans la persécution, et maintes promesses h ceux qui, «toutes choses cessantes, y emploieroient leur industrie et diligence.» Les curés et vicaires menaçaient d'excommunication ceux qui ne dénonceraient pas les Luthériens qu'ils connaissaient.
On mit en œuvre a la fois tout un ensemble de pièges: les révélations faites par les confesseurs de deux apprentis que leurs maîtres, établis près de la porte Saint-Victor, avaient eu l'imprudence de chasser, quoiqu'ils les eussent amenés souvent aux assemblées; les dénonciations d'un clerc du greffe criminel, nommé Frété, que l'on mettait au cachot avec les protestants, comme s'il avait été un de leurs frères, et qui «savoit si bien contrefaire l'Évangéliste, que le plus subtil et adnisé tomboit en ses filets; et par ce moyen en auoit fait mourir beaucoup. »
Pour éviter de donner aucune alerte aux huguenots, on fit semblant d'en vouloir à quelques voleurs et larrons; on employa aux arrestations les sergents répartis par bandes et par cantons, les archers de la ville , les gens du guet et les bedeaux ecclésiastiques en grand nombre; on évita les maisons suspectes (de protestantisme), et surtout le faubourg Saint-Germain, jusqu'à ce que tout fût prêt. Puis, quand on eut fait entrer un à un quarante à cinquante sergents chez Frété, qui logeait près de Le Visconle, rue des Marais, quand on eut gardé les avenues, un vendredi, sur les onze heures, on investit cette maison garnie, qui était la principale hôtellerie des protestants de Genève, d'Allemagne et des provinces. 'Quinze à seize personnes étaient à table. C'était l'heure où l'on dînait h cette époque, et le but de cette manœuvre était de les surprendre
mangeant de la viande un jour maigre (ce qui eût sufïi pour les faire brûler). Deux traîtres, Russanges et Claude David, dirigeaient tout. La plupart des huguenots réussirent a s'échapper, d'autant plus que les maisons voisines étaient également occupées par des prolestants, et très-probablement avaient des communications intérieures, ce qui paraît avoir été à cette époque la principale ressource des prolestants de Paris pour échapper à leurs ennemis. D'ailleurs, ce faubourg, alors appelé Saint-Germain-des-Prés, méritait ce nom et touchait à des champs, où les hôtes de Le Visconte trouvèrent un refuge. Quatre hommes, dont deux étaient les frères Soucelles, gentilhommes d'Anjou, ménagèrent aux autres le temps de la retraite, en soutenant un véritable siège dans la maison, qui évidemment avait plus d'une issue, et peut-être des défenses secrètes. Ils blessèrent plusieurs des assaillants, el à leur tour s'évadèrent. On pilla l'auberge et les maisons voisines 5 mais on ne prit que la femme de Le Visconte , ses petits enfants et son vieux père : on les conduisit a la prison en portant devant eux, comme en triomphe, de la viande et un chapon lardé, mais crus; ce n'était que pour les rendre odieux au peuple, mais cela ne prouvait rien contre les prisonniers, chez qui on avait cherché en vain de la viande cuite. Le vieillard et la femme furent si maltraités en prison , qu'ils y périrent «en grand' pauvreté et langueur. »
On trouva dans cette maison des sommes considérables, parce que Le Visconte recevait en dépôt les biens des protestants qui se croyaient menacés -, on prit aussi dans une maison voisine , chez le seigneur de La Fredonnière, un avocat nommé Coiifart, qui avait sur lui des papiers importants; c'étaient des remontrances au roi et aux États, sur le mauvais gouvernement des Guise. Le procureur général Bourdin y admira un rare mérite de style et de pensée.
La recherche et le pillage devinrent bientôt universels dans Paris, v^l les prolestants furent emprisonnés en masse. « Les rues, écrit un « témoin oculaire, Régnier de la Planche, esloyent si pleines de char- « relies chargées de meubles, qu'on ne pouvoit passer, les maisons es- «tant abandonnées comme au pillage et saccagement, en sorte qu'on « eusl pensé esire en vne ville prise par droit de guerre, si que les « panures deuenoienl riches et les riches panures. Car, avec les ser- «gens altérés se mesloient un tas de garnemens qui rauageoient le
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«reste des sergens, comme glaneurs. Mais ce qui esloit le pivs h dé- «plorer, c'estoit de voiries pauures petits enl'ans qui demeuroient «sur le carreau, crians a la faim avec gémisseraens incroyables, et «alloienl par les rues mendiants, sans qu'aucun osasl les retirer, si- «non qu'il voulust tomber aux mesmes dangers : aussi en faisoit-on «moins compte de chiens, tant cesle doctrine estoit odieuse aux Pa- «risiens. »
Coiffart et l'un des frères Soucelles, à qui cependant le roi avait pardonné, restèrent longtemps en prison au donjon de Vincennes, puis a Blois, et finirent par s'échapper.
On avait persuadé au peuple que dans les assemblées , et en particulier le jeudi-saint, à la place Mauberl, chez l'avocat Boulard , les Luthériens avaient commis les plus infâmes débauches et mangé un cochon en dérision de l'agneau pascal. Le président de Saint-André et l'inquisiteur de Mouchi avaient suborné les deux apprentis de la porte Saint-Victor, et leur avaient fait avouer ces abominations auxquelles ces deux enfants disaient avoir assisté et participé. Catherine s'étanl informée de ce qui se passait à Paris, le cardinal de Lorraine lui amena les deux apprentis, et leur fil répéter devant elle toutes ces infamies. La reine, persuadée ou non par ces deux enfants qui, plus d'une fois, se trahirent , témoigna un grand courroux, «et déclara à ses Damoyselles (dont plusieurs étaient protestantes), que si elle en était certaine, elle les ferait mourir, (quelque amitié ou faveur qu'elle leur portât).» Les poursuites continuèrent.
Sous prétexte de la résistance faite dans la maison de Le Visconte aux ordres du roi , les Guise firent prendre dans les maisons toutes les armes, jusqu'aux couteaux, et les firent déposer en l'hôtel de Clisson, qui était devenu récemment l'hôtel de Guise, et dont la porte ogivale et armoriée, qui a été restaurée avec soin, sert d'entrée h VÊcoledes Chartes, rue du Chaume. Cette manœuvre habile se trouva fort utile plus tard, quand les Guise voulurent armer leurs partisans.
Boulart étant recherché pour les actes abominables qui , disait-on, avaient eu lieu chez lui , et où sa femme et ses deux filles avaient joué un rôle odieux, au dire des deux apprentis, ces trois personnes eurent le courage vraiment héroïque de se constituer prisonnières au Grand-Châtelet. Leur /Uerrogatoire et les plus pénibles examens, répétés plusieurs fois s^ns pitié ni réserve, prouvèrent leur inno-
cence; mais elles restèrent longtemps comme ensevelies en prison, et n'en sortirent que lorsque l'édit fl'abolilion d'Amboise obligea à les relâcher. Alors même on dédaigna de constater légalement leur innocence.
A mesure que les procès étaient faits, le bûcher recevait ses victimes; de juillet en décembre, les exécutions furent incessantes; marchands, colporteurs de livres, ouvriers, étudiants, périrent en grand nombre.
Le tour d'Anne du Bourg ne pouvait tarder à venir. On feignit de prendre les lettres des ministres et anciens de l'Église de Paris, que Ton trouva sur lui, pour une correspondance criminelle avec les étrangers, et ce prétexte compléta ce qui manquait encore à la procédure. Ses lâches collègues de la Tournelle, les politiques, signèrent sa sentence. On réserva son exécution pour les fêles de Noël , selon un usage du temps; elle eut lieu le samedi 21 décembre. On avait mis sur pied pour l'exécution 400 fantassins et 200 cavaliers. De plus, pour tromper et diviser la foule avide de pareils spectacles, on avait disposé un bûcher et une potence sur plusieurs places publiques. Il fut pendu avant d'être jeté dans les flammes. Dans le trajet de la Conciergerie h la place de Grève, il montra une grande fermeté. Florimond de Roemond, témoin oculaire et très-peu favorable à Vhérésie dont il a écrit l'histoire, déclare que «tout Paris s'estonna de la constance de cet homme, » et que «son presche en la potence et sur «le bûcher fît plus de mal que cent ministres n'eussent pu faire.» Ce prêche était cependant bien simple. Le martyr, en se dépouillant de ses vêlements, s'était écrié : «Mes amis, je ne suis point ici comme «un larron ou un meurtrier, mais c'est pour l'Evangile! » En montant à l'échelle, il avait dit: «Mon Dieu, ne m'abandonne pas, de « peur que je ne t'abandonde ! »
Voltaire a écrit : «Le meurtre d'Antoine du Bourg a plus servi le protestantisme que tous les ouvrages éloquents produits par ses défenseurs. Brûlé sous François P*", il eût été chancelier sous Henri IV.» Il est certain au moins que ce magistral chrétien qui périt pour avoir parlé d'équité et d'humanité à son roi fut le martyr de la justice en même temps que celui de la vérité religieuse.
Le cardinal de Lorraine avait hâté le supplice. Il savait que, averti par le consistoire de Paris, l'électeur palatin envoyait demander Anne
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du Bourg au roi , voulant lui donner à Heidelberg une chaire de professeur et de hautes distinctions. Quand les envoyés du prince arrivèrent h Paris , celui qu'ils venaient chercher pour le combler d'honneurs avait péri coninrie un malfaiteur.
Les conseillers arrêtés avec lui montrèrent bien moins de courage. De Foix, Fumée et du Faur se renfermèrent dans la légalité, protestant qu'ils ne pouvaient être poursuivis pour avoir opiné en parlement selon le devoir de leur charge, mais niant qu'ils fussent hérétiques. Ils furent élargis un à un. Eustache de la Porte eut l'ignoble lâcheté de déclarer qu'il changerait d'opinion si la sienne déplaisait au roi,etd'olTrir designer entre ses mains une confession de foi en blanc!
Tout, h cette époque de désordre et de cruauté, tournait au détriment des protestants. Quand une panique ridicule se répandit parmi les bourgeois de Paris et leur fit cacher les petits enfants , parce que le bruit courait qu'on en égorgeait tous les jours pour ranimer dans un bain de sang François II défaillant, l'on accusa aussitôt les chrislaudins d'avoir semé cette folle et horrible rumeur. Quand le président Minard fut assassiné d'un coup de pistolet, sans qu'on ait jamais su par quelle main, un Écossais, nommé Stuart, fut accusé, torturé et enfermé à Vincennes, non parce qu'il avait tué le président, ce que rien ne démontra , mais pour avoir visité les luthériens prisonniers à la Conciergerie.
Le joug des Guise était devenu intolérable; leur insolence ne connaissait plus de bornes , et Catherine elle-même leur avait fait en vain des reproches emportés. Une vaste conspiration fut ourdie contre eux, connue sous le nom de conjuration d'Amboise. du lieu où l'on tenta de la mettre à exécution. Il s'agissait, au nom et peut-être avec le consentement de Coudé, d'ôier le pouvoir et la tutelle du roi aux Guise pour les donner aux Bourbons. Calvin et Coligny blâmèrent énergiquement cette entreprise et s'y opposèrent de toutes leurs forces-, mais celte fois on ne les écouta pas. On sait que, selon Brantôme, « il n'y entra pas moins de mécontentement que d'hnguenoterie.» En effet, deux princes étrangers, forts du mariage d'un roi de seize ans avec leur nièce, étaient rois à Paris et dans toute la France. Mais rien de plus mal ourdi que ce complot, trop vaste ; il devait être trahi de tous côtés et le fut. Un des avis les plus détaillés que reçurent les Guise leur vint de Paris. Des Avenelles, avocat protestant . mais
poltron et cupide, louait en garni sa maison du faubourg Saint-Germain. Les allures mystérieuses de ses hôtes, les visites fréquentes du pasteur Antoine de la Roche-Chandieu , qui paraît avoir eu quelque part à ces intrigues, lui donnèrent des soupçons; on l'initia au complot , qu'il approuva d'abord. Mais bientôt, effrayé et voyant dans la délation une source assurée de fortune , il trahit le secret*.
On sait que les Guise , avertis , emmenèrent le roi a Amboise et s'emparèrent des conjurésqui ne renonçaient pas h leur entreprise. Le cadavre du véritable chef du complot, La Renaudie, tué d'un coup de pistolet, fut pendu , puis sa tête exposée au bout d'une pique sur le pont d'Amboise, et les quatre quartiers de son corps envoyés en divers lieux. D'épouvantables exécutions eurent lieu. «Il en fut pendu, « noyé et décapité, dit Mézeray, près de douze cents. Les rues d'Am- «boise, ajoute-t-il, ruisselaient de sang , la rivière était couverte de «corps morts, et les places publiques toutes couvertes de gibets.» Chaque jour, après-dîner, le jeune roi, MarieStuart,safemme, et ses trois frères encore enfants, dont deux lui succédèrent , la reine-mère. Guise et le cardinal , son frère, accompagnés de toute la cour, sans en excepter les dames et demoiselles, assistaient du balcon et des fenêtres du château a cette atroce boucherie. Une seule personne s'attendrit et se retira en fondant en larmes; ce fut la duchesse de Guise, fille d'une pieuse protestante , Renée de Ferrare.
D'incroyables dialogues avaient lieu entre les Guise railleurs , triomphants, et leurs victimes. C'est alors que le sieur de Villemongys trempa dans le sang ses deux mains et les élevant vers le ciel , avant de mourir, s'écria : « 0 grand Dieu , voilà le sang innocent des tiens , et tu le vengeras! »
Ce qui ajoute peut-être encore a l'horreur de ces représailles, c'est que, dans le premier moment d'effroi , a la nouvelle de la conspiration, et sur le conseil de Coligny, Catherine et les princes lorrains avaient fait rendre par le roi un édit d'abolition ou , comme on l'appellerait aujourd'hui , d'amnistie, daté d'Amboise et du 8 mars. Excepté « les prédicants et tous conspirateurs , » il fait grâce à ceux qui sont accusés d'hérésie, «ne voulans, dit le roi, que le premier an de notre règne soit, au temps a venir, remarqué par la postérité comme
'M. Mignet a le premier publié un récit exact et complet du tumulte d'Amboise {Journal des savants, juillet et août 1857).
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sanglant et plein de supplices de la mort de nos panures sujets , posé ores qu'ils les eussent bien mérités.»
Cet édit, ti'op humain pour être sincère, cachait encore un piège. Il fut porlé a Paris, avec ordre au procureur général Bourdin de le faire enregistrer immédiatement, imprimer et publier sans cliangements; mais de faire des réserves expresses sur l'original, «laquelle rétention serait tenue si secrète qu'elle ne pût être aucunement découverte» (Régnier de la Planche). Il y eut donc deux textes de Tédit, l'un pour le public, l'autre pour les magistrats chargés de l'exécuter. C'est ainsi que la politique dépravée des Guise falsifiait tout en France, jusqu'à la loi , et dans l'acte même qui la promulguait. Des lettres particulières aux présidents et conseillers dont on était sûr les initièrent h celle perfidie.
Le 21 août , a l'assemblée des notables réunie a Fontainebleau , Coligny présenta au roi une requête des réformés ; L'Hôpital , depuis peu chancelier, parla avec modération , et deux prélats, Jean de Monlluc, évêque de Valence, Charles de Marillac , archevêque de Vienne, se déclarèrent ouvertement pour des réformes 'a opérer dans l'Église. Mais la délibération n'aboutit qu'a décider que les poursuites contre les protestants seraient ralenties, les États généraux convoqués pour le mois de décembre et les évêques pour le mois suivant. L'Église de Paris profila hardiment de celte demi-liberté. Deux assemblées eurent lieu a quelques jours d'intervalle, dans l'enceinte même du Palais-de-Juslice, la première, de cent trente personnes environ , « en la chambre mesme de la Chancellerie -, » la seconde « en la tour quarrée.» Cette dernière fut épiée, et tous se croyaient perdus, lorsque « un personnage qui avait été reçu en l'Église ce même jour» réussit 'a les faire évader. «Les sergents n'y trouvèrent que le «nid , estant entre autres le premier président Magislri (Le Maislre) «merveilleusement estonné et confessant qu'il falloit que ceux de la «Religion tinssent bien peu de compte de leur vie, quand ils osaient «bien s'assembler es lieux mesmes où la mort de leurs compagnons «auoit esté si souvent signée par leurs iuges. »
Peu après, comme la réunion des Étals généraux se préparait et que les États provinciaux de l'Ile-de-France , dont Paris était la capitale , étaient assemblés pour envoyer des dépulés aux Étals généraux et leur remettre des cahiers contenant leurs vœux, se présenta en
pleine Maison-de-Ville un envoyé du consistoire de Paris, accompagné de plusieurs autres députés. C'était un jeune homme de vingt-six ans, Louis Cappel de Moriambert , d'une ancienne famille de la bourgeoisie parisienne qui s'illustra par son attachement à la Réforme, par le savoir et la piété des pasteurs et professeurs qu'elle donna à nos Églises. «Il avait, est-il dit, le don de l'esprit et de la langue,» Il faut ajouter qu'il avait le don du courage, car il se présenta intrépidement devant les autorités de la ville et de la province, prononça un discours oii il défendit ses coreligionnaires des calomnies dont on les chargeait, présenta la Confession de foi des Églises comme étant leur meilleure défense et comme conforme aux saintes Écritures, et termina en requérant que ses remontrances et celle confession fussent insérées au cahier de Paris pour élre envoyées aux Étals généraux. Il demanda de plus, au nom des ministres et anciens de Paris, qu'en attendant un saint et libre concile, des lieux de culte convenables leur fussent assignés. Ses demandes ne furent point accueillies*, el on ne sut que lui répondre, «estans ceux qui présidaient en cesle mai- « son de ville tant eslonnés de cesle hardiesse qu'ils n'entreprindrent «pas mesme de le menacer.» Il fallut cependant que Cappel et ceux qui l'accompagnaient s'absentassent de leurs demeures, où on les rechercha.
Son courage toutefois ne l'abandonna pas, et il fut de nouveau envoyé par le consistoire auprès des États généraux réunis à Orléans, ainsi qu'un avocat de Paris plein de zèle pour la religion , nommé La Rogeraye, dit La Troche. Cappel devint plus tard pasieuren diverses Églises et professeur de théologie à Leyde et à Sedan.