‹ Précis de l'histoire de l'Église réformée de Paris d'après des documents en grande partie inéditsChapitre 87 sur 120 · XL PRECIS DE L HISTOIRE · texte numérisé non relu

XL PRECIS DE L HISTOIRE

Traduction.

S. Après qu'on eut chanté pendant cinq jours, comme je vous en ai informé, en fréquente assemblée et le soir, des psaumes de David au Pré-aux-Clercs, le sixième jour, sur les plaiutes réitérées de l'évêque et de ceux de la Sorboune, un édil défendit à l'assemblée de chanter des cantiques (ils n'ont pas dit des psaumes) dans de si grandes assemblées, à une heure indue et en armes : car les prêtres avaient répandu le bruit que nous nous réunissions les armes à la main. Mais ceux d'entre les juges qui n'élaienl pas hostiles à l'Evangile , ont dit que c'était la une mesure prudente, et que nous pouvions néanmoins continuer à nous réunir; seulement l'on ne devait pas chanter trop fort, pour éviter un soulèvement nocturne et des scènes de meurtre dans la cité. Mais, chargés de la surveillance de l'Eglise, prévoyant le péril let coimaissant trop bien le manque de bonne foi des ennemis, nous avons sérieusement averti les nôtres de cesser. Car comme les ennemis cherchent toujours a nous accuser du crime de sédition, comme si nous essayions de miner le présent état du royaume et d'amener une révolution, nous avons pensé qu'il suffirait que nos personnes furent exposées aux outrages et à la mort sans exposer l'Evangile a la honte d'être accusé de tentatives révolutionnaires, et nous nous somuies souvenus de vos avertissements, que vous nous avez donnés quand nos frères furent emprisonnés: que les cendres des hommes pieux étaient fécondes, tandis que des entreprises violentes resteraient inutiles et sans fruit. Et le même jour, quoiqu'une foule nombreuse se fut réunie, soit pour regarder soit pour chanter, personne ne chanta, quelques personnes exceptées , qui ne commencèrent toutefois qu'après le départ des autres. Aussi les portes de la ville furent-elles fermées immédiatement après huit heures, et la plupart des gens durent passer la nuit dans les faubourgs de la ville. Le lendemain, jour de l'Ascension, un nombre beaucoup plus considérable s'était réuni et l'interruption du chant ayant fait dire a quelques garnements: voilà les évangélisles de trois jours ; l'un poussa l'autre et l'on chanta comme à l'ordinaire, sans susciter de trouble. Alors vous auriez dCi voir les prêtres et les moines écumanl de rage , tandis que le peuple était divisé, les uns disant que ces airs leur plaisaient beaucoup, tout en restant stupéfaits devant notre multitude et la dignité de nos chanteurs ; les autres criant qu'il fallait s'en prendre aux magistrats s'ils n'y remédiaient pas bientôt. C'est ainsi que les choses se sont passées. En attendant j'ai repris confiance, car voilà deux mois que je jouis de l'agrément de ce pré, malgré les moines. Le lendemain arriva le garde des sceaux du roi, pour punir sévèrement les séditieux chanteurs de psaumes, et publia un nouveau décret, d'après lequel on défendait sous peine de mort de se rendre au Pré-aux-Clercs, et ordre fut donné à tous les gardiens de fermer les portes à neuf heures. Le bruit se répandit que le roi était fortement irrité de ce que, au moment où l'ennemi le menaçait du dehors, les luthériens prenaient les armes pour soulever le royaume et le livrer au pillage. Car on lui avait annoncé que plus de huit cents s'y étaient réunis les armes à la main, quand cependant je puis affirmer, pour y avoir été, que tous, autant que j'ai pu en juger, étaient inoifensifs et sans armes , quelques nobles exceptés qui , d'après leur coutume , portaient leurs épées. En attendant , pour nous effrayer , on en a saisi quelques-uns hier et avant-hier dans les villages ; plusieurs mêmes ont été faits prisonniers chez eux , mais nous n'en connaissons pas encore le nombre. Pour nous, que nos adversaires regardent comme les chefs et les promoteurs de tout, ils cherchent à nous faire changer de demeure. Mais le jour a douze heures, dit le Seigneur, et pourvu que nous n'entreprenions rien de téméraire, rien de contraire à ses ordres, lui-même a promis de nous conduire et que ses anges nous garderont. Néanmoins nous sommes exposés à un grand danger, parce qu'on nous mènerait au supplice comme coupables de sédition, tandis que "notre unique désir est d'obéir humblement à Dieu et au roi. Il est évident que la colère du roi le mène aveuglement à sa perte, puisque, malgré sa position critique, il ne respecte pas même l'autorité de D'Andelot. Avant-hier il le lit venir et lui demanda s'il n'était pas l'auteur de cette nouvelle musique, et pourquoi il avait reçu comme son docteur ce David du roi de Navarre, chassé de la cour, et pourquoi il lui avait même ordonné de monter en chaire à Orléans. Car les ennemis de D'Andelot avaient rapporté au roi qu'il dirigeait le chant, et ils avaient confondu Gaspar

DE L EGLISE REFORMEE DE PARIS. XLl

(Carmel), son compagnon de voyage, avec David. D'Andelot se défendit facilenienl contre ces calomnies, disant qu'il n'était jamais allé au Pré-aux-Clercs et qu'il n'avait jamais vu David. Le roi alors ajouta: j'ai appris que vous n'avez plus été à la messe depuis la prise de Calais. D'Andelot lui répondit librement et avec courage que sa conscience ne le lui permellait pas^ mais que pour tout le reste il n'avait jamais refusé son bras et son obéissance au roi. Mais je ne veux point être trop long dans mon récit. Des qu'il eut quitté le roi, il fut livré à la garde de trente à cinquante arbalétriers ou lancitrs et conduit à Meaux. C'est de cette ville qu'il a écrit à sa femme une lettre, que notre frère de la Roche a lue; il l'exhorte et la console avec beaucoup de courage et se glorilie de pouvoir souffrir pour une cause si juste. Vous voyez en quel état sont nos affaires: et ceux qui n'ont pas les yeux fermés s'aperçoivent aussi du misérable étal de la France, agitée par tant de dissensions, tandis que l'ennemi est à nos portes et qu'un chef sans jugement bouleverse tout. 11 s'était glorifié d'avoir la paix en ses mains, et cependant il est revenu sans avoir rien fait; bien au contraire, il a pu à peine s'échapper par la fuite, tandis que quatre cents pistoliers, comme on les appelle, ont été massacrés par l'ennemi à l'endroit même où il avait assisté à un dîner splendide avec la duchesse de Lorraine, la mère du duc. Le roi de Navarre, dont vous vous êtes informé, est encore dans la capitale; mais je ne saurais vous dire où il ira après avoir quitté la cour, peut-être ne le sait-il pas lui-même. Sa conduite est très-blâmable, et je crois qu'il n'y a guère à espérer de lui. Tous les jours il ne fait que danser avec les femmes de la cour, pour ne laisser surgir aucune pensée sérieuse, ce qui s'accorde bien avec la majesté royale. Néanmoins, lundi dernier, ^G mai , il est venu au pré, où il s'est promené avec nos chanteurs ; et jeudi il a même entendu le sermon avec D'Andelot , non pas à part chez lui , mais dans l'assemblée commune des fidèles. Vous jugerez vous-même quel parti il convient de prendre, car je n'ose rien affirmer de la raison d'un changement de séjour qu'il allègue pour écrire. Je crois cependant qu'il séjournera encore quelque temps a la cour. Je n'ai point de nouvelles à donner a notre frère Jonvillers sur M'"" de Rantigny, si ce n'est que son mari la maltraite. Il l'a forcée d'aller entendre la messe, mais là même elle n'a pas cédé. Depuis, il la garde enfermée chez elle et on ne peut la voir, de sorte que j'ignore si la lettre que M. de Dampierre a apportée lui a été remise. On dira peut-être, d'après ces événements, que nous n'aurions pas dû donner ce conseil (quoique accorder une chose ne soit pas toujours la conseiller), mais en considérant les circonstances, nous ne pouvions pas en agir autrement. Je sais combien ces choses seront pénibles pour Jonvillers , et elles ne nous affligent pas moins, mais nous ne pouvons pas remédier à tous les maux que nous voyons. Prions et gémissons, et supportons avec patience ce que nous ne pouvons empêcher. Nous avons résolu encore d'envoyer Gaspar (Carmel) dans quelques villes de la Normandie , pour réunir en un seul corps et aflermir les fidèles disséminés. L'affaire de Saint-Laud ne présente rien de nouveau. On a fait cinq prisonniers, dont trois papistes ont été rendus a la liberté, les deux autres, qui ont goûté la vérité, sont encore en prison. Ordre a été donné a 30 personnes de comparaître le 15 juillet. Pendant ce temps, nous avons fait perdre au lieutenant criminel chargé de celte affaire l'esiiuie du garde des sceaux , à cause des actions honteuses qui ont signalé sa vie passée. J'ai exhorté ceux qui doivent se présenter à ne pas perdre courage dans le malheur; j'aurais voulu que vous l'eussiez fait vous-même, si cela ne vous incommodait pas, et que vous les exhortiez à ne rien tenter de téméraire, vous leiu- rendriez un graïul service, car peu s'en est fallu qu'ils n'eussent repoussé par force les hommes de guerre. Nos quatre frères prisonniers sont toujours encore dans le même état. Nous attendons le retour des ambassadeurs et nous recommandons à vos prières notre Eglise, qui, comme un vaisseau sur une mer orageuse, est exposée d'heure en heure aux plus grands dangers. Je ne sais s'il me sera donné, au milieu de ces dangers, de voir encore une fois votre face. Dieu m'en fasse la grâce. Mais loin de moi de désirer autre chose qu'il ne me destine! Adieu, mes frères, le Seigneur vous conserve à l'Eglise. Saluez en mon nom tous les amis. J'ai salué de votre part mes collègues, qui, à leur tour, vous présentent leurs hommages.

22 mai IS38. Votre tout dévoué, J. R,

Vanelle, chez qui je demeure actuellement, vous salue, vous, Monsieur, et M. des Gallars.

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